Textes de Flaubert et Aragon

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Les réécritures - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2011 | Académie : France métropolitaine

Dépasser son modèle ?

Documents

  1. Gustave Flaubert, Mémoires d'un fou, chapitre X, posthume 1901.

  2. Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale, première partie, chapitre 1, 1869.

  3. Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale, troisième partie, chapitre 6, 1869.

  4. Louis Aragon, Blanche ou l'Oubli, troisième partie, chapitre 3, « Une mèche de cheveux n'est pas une hypothèse », 1967.

 En quoi le texte B est-il une réécriture du texte A, et le texte D une réécriture du texte C ? Vous vous en tiendrez aux éléments principaux. (4 points)

Après avoir répondu à cette question, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.



Document A 

 



C'est à l'âge de dix-sept ans, en 1838, que Flaubert achève la rédaction de cette ébauche de fiction autobiographique, qui ne sera publiée qu'en 1901. Pendant les vacances de l'été 1836 il a rencontré Élisa Schlesinger, qui inspirera le personnage de Mme Arnoux (voir documents B et C). Elle a alors vingt-six ans, il en a quinze.

J'allais souvent seul me promener sur la grève. Un jour, le hasard me fit aller vers l'endroit où l'on se baignait. C'était une place, non loin des dernières maisons du village, fréquentée plus spécialement pour cet usage ; hommes et femmes nageaient ensemble, on se déshabillait sur le rivage ou dans sa maison et on laissait son manteau sur le sable.

Ce jour-là, une charmante pelisse1 rouge avec des raies noires était laissée sur le rivage. La marée montait, le rivage était festonné2 d'écume ; déjà un flot plus fort avait mouillé les franges de soie de ce manteau. Je l'ôtai pour le placer au loin – l'étoffe en était moelleuse et légère, c'était un manteau de femme.

Apparemment on m'avait vu, car le jour même, au repas de midi, et comme tout le monde mangeait dans une salle commune, à l'auberge où nous étions logés, j'entendis quelqu'un qui me disait :

– Monsieur, je vous remercie bien de votre galanterie.

Je me retournai –, c'était une jeune femme assise avec son mari à la table voisine.

– Quoi donc ? lui demandai-je, préoccupé.

– D'avoir ramassé mon manteau ; n'est-ce pas vous ?

– Oui, madame, repris-je, embarrassé.

Elle me regarda.

Je baissai les yeux et rougis. Quel regard, en effet ! Comme elle était belle, cette femme ! Je vois encore cette prunelle ardente sous un sourcil noir se fixer sur moi comme un soleil.

Elle était grande, brune, avec de magnifiques cheveux noirs qui lui tombaient en tresses sur les épaules ; son nez était grec, ses yeux brûlants, ses sourcils hauts et admirablement arqués, sa peau était ardente et comme veloutée avec de l'or ; elle était mince et fine, on voyait des veines d'azur serpenter sur cette gorge brune et pourprée. Joignez à cela un duvet fin qui brunissait sa lèvre supérieure et donnait à sa figure une expression mâle et énergique à faire pâlir les beautés blondes.

On aurait pu lui reprocher trop d'embonpoint ou plutôt un négligé artistique. Aussi les femmes en général la trouvaient-elles de mauvais ton. Elle parlait lentement : c'était une voix modulée, musicale et douce...

Elle avait une robe fine, de mousseline blanche, qui laissait voir les contours moelleux de son bras.

Quand elle se leva pour partir, elle mit une capote3 blanche avec un seul nœud rose ; elle le noua d'une main fine et potelée4, une de ces mains dont on rêve longtemps et qu'on brûlerait de baisers.

Gustave Flaubert, Mémoires d'un fou, posthume 1901.




1. Manteau, doublé ou garni de fourrure.

2. Bordé.

3. Chapeau de femme, garni de rubans.

4. Qui a des formes arrondies et pleines.



Document B 

 



Le 15 septembre 1840, sur La Ville-de-Montereau, un bateau qui descend la Seine depuis Paris jusqu'au Havre, Frédéric Moreau, un bachelier de dix-huit ans, rencontre une femme...

Ce fut comme une apparition :

Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l'éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu'il passait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda.

Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent derrière elle. Ses bandeaux1 noirs, contournant la pointe de ses grands sourcils, descendaient très bas et semblaient presser amoureusement l'ovale de sa figure. Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle était en train de broder quelque chose ; et son nez droit, son menton, toute sa personne se découpait sur le fond de l'air bleu.

Comme elle gardait la même attitude, il fit plusieurs tours de droite et de gauche pour dissimuler sa manœuvre ; puis il se planta tout près de son ombrelle, posée contre le banc, et il affectait d'observer une chaloupe sur la rivière.

Jamais il n'avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu'elle avait portées, les gens qu'elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n'avait pas de limites.

Une négresse, coiffée d'un foulard, se présenta en tenant par la main une petite fille, déjà grande. L'enfant, dont les yeux roulaient des larmes, venait de s'éveiller. Elle la prit sur ses genoux. « Mademoiselle n'était pas sage, quoiqu'elle eût sept ans bientôt ; sa mère ne l'aimerait plus ; on lui pardonnait trop ses caprices. » Et Frédéric se réjouissait d'entendre ces choses, comme s'il eût fait une découverte, une acquisition.

Il la supposait d'origine andalouse, créole peut-être ; elle avait ramené des îles cette négresse avec elle ?

Cependant, un long châle à bandes violettes était placé derrière son dos, sur le bordage de cuivre. Elle avait dû, bien des fois, au milieu de la mer, durant les soirs humides, en envelopper sa taille, s'en couvrir les pieds, dormir dedans ! Mais, entraîné par les franges, il glissait peu à peu, il allait tomber dans l'eau ; Frédéric fit un bond et le rattrapa. Elle lui dit :

– Je vous remercie, Monsieur.

Leurs yeux se rencontrèrent.

– Ma femme, es-tu prête ? cria le sieur Arnoux, apparaissant dans le capot de l'escalier.

Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale, Ire partie, chap. 1, 1869.




1. Coiffure qui sépare les cheveux au milieu du front et les ramène sur les côtés du visage.



Document C 

 



Frédéric Moreau reverra Mme Arnoux, éprise de lui, mais leur union n'aura pas lieu. Vers la fin de mars 1867, des années après leur dernière rencontre, elle revient voir Frédéric chez lui. La scène suivante se passe au retour d'une promenade.

Quand ils rentrèrent, Mme Arnoux ôta son chapeau. La lampe, posée sur une console1, éclaira ses cheveux blancs. Ce fut comme un heurt en pleine poitrine.

Pour lui cacher cette déception, il se posa par terre à ses genoux, et, prenant ses mains, se mit à lui dire des tendresses.

– Votre personne, vos moindres mouvements me semblaient avoir dans le monde une importance extrahumaine. Mon cœur, comme de la poussière, se soulevait derrière vos pas. Vous me faisiez l'effet d'un clair de lune par une nuit d'été, quand tout est parfums, ombres douces, blancheurs, infini ; et les délices de la chair et de l'âme étaient contenues pour moi dans votre nom que je me répétais, en tâchant de le baiser sur mes lèvres. Je n'imaginais rien au-delà. C'était Mme Arnoux telle que vous étiez, avec ses deux enfants, tendre, sérieuse, belle à éblouir et si bonne ! Cette image-là effaçait toutes les autres. Est-ce que j'y pensais, seulement ! puisque j'avais toujours au fond de moi-même la musique de votre voix et la splendeur de vos yeux !

Elle acceptait avec ravissement ces adorations pour la femme qu'elle n'était plus. Frédéric, se grisant par ses paroles, arrivait à croire ce qu'il disait. Mme Arnoux, le dos tourné à la lumière, se penchait vers lui. Il sentait sur son front la caresse de son haleine, à travers ses vêtements le contact indécis de tout son corps. Leurs mains se serrèrent ; la pointe de sa bottine s'avançait un peu sous sa robe, et il lui dit, presque défaillant :

– La vue de votre pied me trouble.

Un mouvement de pudeur la fit se lever. Puis, immobile, et avec l'intonation singulière des somnambules :

– À mon âge ! lui ! Frédéric !... Aucune n'a jamais été aimée comme moi ! Non, non, à quoi sert d'être jeune ? Je m'en moque bien ! je les méprise, toutes celles qui viennent ici !

– Oh ! il n'en vient guère ! reprit-il complaisamment.

Son visage s'épanouit, et elle voulut savoir s'il se marierait.

Il jura que non.

– Bien sûr ? pourquoi ?

– À cause de vous, dit Frédéric en la serrant dans ses bras.

Elle y restait, la taille en arrière, la bouche entrouverte, les yeux levés. Tout à coup, elle le repoussa avec un air de désespoir ; et, comme il la suppliait de lui répondre, elle dit en baissant la tête :

– J'aurais voulu vous rendre heureux.

Frédéric soupçonna Mme Arnoux d'être venue pour s'offrir ; et il était repris par une convoitise plus forte que jamais, furieuse, enragée. Cependant, il sentait quelque chose d'inexprimable, une répulsion, et comme l'effroi d'un inceste. Une autre crainte l'arrêta, celle d'en avoir dégoût plus tard. D'ailleurs, quel embarras ce serait ! – et tout à la fois par prudence et pour ne pas dégrader son idéal, il tourna sur ses talons et se mit à faire une cigarette.

Elle le contemplait, tout émerveillée.

– Comme vous êtes délicat ! Il n'y a que vous ! Il n'y a que vous !

alinea="o" pagination="colonne">Onze heures sonnèrent.

– Déjà ! dit-elle ; au quart, je m'en irai.

Elle se rassit ; mais elle observait la pendule, et il continuait à marcher en fumant. Tous les deux ne trouvaient plus rien à se dire. Il y a un moment dans les séparations où la personne aimée n'est déjà plus avec nous.

Enfin, l'aiguille ayant dépassé les vingt-cinq minutes, elle prit son chapeau par les brides, lentement.

– Adieu, mon ami, mon cher ami. Je ne vous reverrai jamais ! C'était ma dernière démarche de femme. Mon âme ne vous quittera pas. Que toutes les bénédictions du ciel soient sur vous !

Et elle le baisa au front, comme une mère.

Mais elle parut chercher quelque chose, et lui demanda des ciseaux.

Elle défit son peigne ; tous ses cheveux blancs tombèrent.

Elle s'en coupa, brutalement, à la racine, une longue mèche.

– Gardez-les ! adieu !

Quand elle fut sortie, Frédéric ouvrit sa fenêtre. Mme Arnoux, sur le trottoir, fit signe d'avancer à un fiacre2 qui passait. Elle monta dedans. La voiture disparut.

Et ce fut tout.

Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale, IIIe partie, chap. 6, 1869.




1. Petit support, généralement petite table appuyée à un mur.

2. Voiture de louage tirée par un cheval et conduite par un cocher.



Document D 

 



Ce roman brouille toutes les pistes. Aragon parle du « doute perpétuel qui règne sur l'existence des personnages du roman, sur la personnalité du (ou des) narrateur(s), etc. ». Pour lire ce passage, il suffit de savoir que le narrateur, Geoffroy Gaiffier, avait été quitté par sa femme, Blanche. Dix-huit ans plus tard, elle réapparaît.

[...] Et moi, tout d'un coup, peut-être à cause de cette ressemblance, je cesse à nouveau d'entendre Blanche, est-ce que je n'ai pas rêvé tout ça ? J'avais un peu bu. J'ai beau la voir, Blanche. Elle m'explique : « Je suis restée très longtemps à t'attendre, Geoff, il faut comprendre. Le comprendre. Cette maison noire... nous deux... » De quoi parle-t-elle ? De qui1 ? Le klaxon a encore appelé, au dehors, parce que c'est un klaxon. Je pourrais demander, qui est-ce ? je pourrais dire, ne t'en vas pas sans m'avoir... Blanche dit : « Tu l'entends, tu l'entends ? Il s'impatiente. Il a dû tourner toute la soirée comme un fou dans les montagnes. Je le connais. Il est vraiment capable de toutes les folies... » Je la regarde. Elle n'est plus jeune, c'est-à-dire si on compare avec la mémoire... mais si on la compare avec l'oubli... Un visage lisse encore. Voilà la différence : autrefois je n'aurais jamais pensé encore. Qu'est-ce qu'il y a donc dans ses yeux, les mêmes ? Comme un regret ou une peur, je ne sais. Les deux, probable. Mais ce n'est pas de moi qu'elle a peur. Plus de moi. Ni pour moi. Je dis : « Alors, nous allons nous quitter comme ça ? » Elle a eu un geste inattendu, levé ce bras nu, ce bras d'enfant, toujours, dont j'ai le souffle coupé. Elle a porté sa main à sa tête. Qu'est-ce qu'elle fait ?

Elle a arraché ce voile blond, elle passe les doigts dans les cheveux qui se défont. J'ai vu. Mon Dieu, mon Dieu. Est-ce possible ? C'est terrible, comme ça tout d'un coup. Mais jamais elle n'a été plus belle, cela lui donne une autre douceur du visage que la dureté des cheveux noirs et lourds... Elle dit : « Tu as des ciseaux... », et ce n'est pas une question. Personne comme Blanche ne fait à la fois la question et la réponse (Tu permets que je t'embrasse ? » comme elle disait après l'avoir fait). Les ciseaux... elle sait qu'il y a des ciseaux, ici, dans le tiroir de la desserte, comme il y a Pulchérie2, elle me les demande, feint de me les demander avec ce geste agité de la main, de quelqu'un qui ne dispose pas de son temps. Je ne comprends pas. Alors elle les prend elle-même.

… Elle défit son peigne ; tous ses cheveux blancs tombèrent. Elle s'en coupa, brutalement, à la racine, une longue mèche. – Gardez-les ! adieu !

C'est incroyable, parfaitement insensé, dans un moment pareil, de ne pouvoir faire autrement que de penser à Frédéric Moreau, à Mme Arnoux.

« Non – dit Blanche –, ne m'accompagne pas, Geoff, c'est un fou, tu sais... et il a si longtemps attendu... »

Quand elle fut sortie, Frédéric ouvrit sa fenêtre. Mme Arnoux sur le trottoir fit signe d'avancer à un fiacre qui passait.

Je n'ai pas reconduit Blanche à la porte, je n'ai pas soulevé le rideau de la fenêtre. Je ne lui avais pas demandé, quand elle a dit c'est un fou : « Et tu l'aimes ? » Il n'y avait pas besoin. La voiture là-bas démarrait avec une brutalité de fauve. Je ne suis pas si sourd. D'où j'étais, d'ailleurs, dans la pièce, j'ai vu tourner les phares. Et je me suis caché les yeux dans les mains, pour ne plus voir que l'oubli. Les cendres chaudes de l'oubli.

Louis Aragon, Blanche ou l'Oubli, IIIe partie, chap. 3, 1967.




1. L'homme qui attend Blanche à l'extérieur.

2. Le narrateur réside chez des amis. Pulchérie a ouvert la porte à Blanche. Le narrateur s'est étonné que Blanche connaisse sa présence.


     LES CLÉS DU SUJET  

Comprendre la question

  • Vous devez mettre en relation les textes du corpus deux à deux et repérer les points de convergence.

  • Il faut identifier ce qui prouve :

    • que Flaubert s'est inspiré de ses Mémoires d'un fou (souvenirs autobiographiques) pour composer la scène de rencontre de son roman ;

    • qu'Aragon s'est inspiré de la dernière rencontre de Frédéric et de Mme Arnoux pour composer la scène entre Blanche et Geoffroy.

  • La construction de la réponse : elle comporte deux parties, mais il faut, dans chacune d'elles, adopter une démarche comparative (ne pas traiter les deux textes à comparer l'un après l'autre).

  • Inévitablement, la réponse risque d'être un peu longue.

Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

Les réécritures : voir lexique des notions.

Corrigé
  • « Nous ne faisons que nous entregloser », dit Montaigne, marquant par là que les écrivains puisent leur matière dans les œuvres de leurs prédécesseurs et parfois dans la leur propre. Ils s'inspirent souvent de leur vécu pour alimenter leur œuvre romanesque, en reprennent des éléments mais les « travaillent » pour en faire une œuvre littéraire.

  • Ainsi, Flaubert s'inspire de ses Mémoires d'un fou pour faire le récit de la première rencontre de Frédérique Moreau et de Mme Arnoux dans l'Éducation sentimentale.

    Les deux extraits relatent un coup de foudre dont le décor présente des similitudes : les personnages se trouvent près de l'eau – Flaubert mentionne « la grève », « le rivage » dans les Mémoires, « la rivière » dans L'Éducation sentimentale. Ce détail est d'importance car il est, indirectement, à l'origine de la rencontre des deux personnages : c'est parce qu'il a sauvé de l'eau les vêtements de la jeune femme – la « pelisse » et « le châle » – que le jeune homme reçoit ses remerciements – ses premières paroles – et que leurs regards se croisent (« elle me regarda », document A ; « leurs yeux se rencontrèrent », document B).

    Le lecteur retrouve la même situation et les mêmes personnages principaux : la « femme » et Mme Arnoux sont chacune mariées (« avec son mari », « cria le sieur Arnoux »). Certains des traits physiques de la jeune femme sont repris ((elle est « brune »). La stupéfaction éprouvée par le jeune homme devant la beauté de son interlocutrice est rendue avec lyrisme (même si l'expression en est bien plus plate dans les Mémoires : « Comme elle était belle, cette femme ! »). Dans les deux extraits, le personnage masculin ressent de la gêne (« Je baissai les yeux et rougis » ; « il fléchit involontairement les épaules »).

     Mais il s'agit bien d'une réécriture.

    Le mode de narration n'est en effet pas le même : le récit est fait à la première personne du singulier dans les Mémoires (écriture autobiographique) et le narrateur n'a aucune distance par rapport à cet épisode. Dans L'Éducation sentimentale, le récit se fait à la 3e personne du singulier ; dans le roman, le narrateur, en dehors de l'histoire, a du recul et adopte par moments un ton légèrement ironique en parlant de son héros.

    Par ailleurs, dans L'Éducation sentimentale, Flaubert dramatise la rencontre. Cela est dû d'abord à la concentration en un lieu et en une durée très brève de l'épisode romanesque. Dans les Mémoires, deux cadres sont mentionnés : « la grève » et une « auberge » ; dans le roman, l'action est concentrée autour d'un « banc » au bord de l'eau.

    Dans les Mémoires, l'épisode est raconté de façon logique et chronologique : il est totalement placé sous le signe du hasard ; le sauvetage de la pelisse entraîne logiquement les remerciements et le dialogue, qui trouble le jeune homme. La description physique de la jeune femme vient expliquer l'exclamation lyrique : « Comme elle était belle, cette femme ! » Dans le roman, le lecteur ne comprend pas tout de suite la première phrase : « Ce fut comme une apparition », qui, par sa brièveté, donne l'impression d'un coup de théâtre. La description éblouie de la femme vient en premier et est à l'origine du coup de foudre : elle passe par le regard de Frédéric – qui structure entièrement le passage – et précède le « sauvetage » du châle, qui lui devient un prétexte pour « forcer » la rencontre avec Mme Arnoux qu'il observait à la dérobée (le narrateur parle alors avec un peu d'ironie de « manœuvre »…). Le jeu des regards qui se croisent est ainsi formulé par le même verbe « regarder » mais l'inversion des pronoms personnels (« Elle me regarda » ; « il la regarda ») marque une profonde différence.

    Enfin, c'est au moment où « leurs yeux se rencontr[ent] » que – nouveau coup de théâtre – le narrateur fait intervenir, au style direct, M. Arnoux dont l'irruption vient troubler cette scène idyllique. Le narrateur est là un intermédiaire qui dramatise la scène et, par la distanciation romanesque, perçoit chez Frédéric ce dont le jeune homme lui-même n'a pas forcément conscience (« et le désir de possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde ») : la sensualité qui imprègne la description physique de Mme Arnoux traduit la montée du désir (confirmée par les interrogations de Frédéric sur la « chambre »).

Transition


Cette réécriture de Flaubert par lui-même peut passer inaperçue pour qui ne connaît pas les Mémoires d'un fou, et le roman se suffit à lui-même. La réécriture de Flaubert dans Blanche ou l'Oubli, elle, fait partie intégrante du roman d'Aragon et colore la scène de séparation entre Blanche et Geoffroy.

  • Aragon signale lui-même ses emprunts par l'écriture en italique des citations fidèles à L'Éducation sentimentale et par la mention de « Frédérique Moreau » et de « Mme Arnoux ».

    Par ces citations, Aragon attire l'attention du lecteur sur les similitudes entre les deux séparations : les deux femmes ont vieilli (« à mon âge »; texte C ; « elle n'est plus jeune », texte D), elles ont toutes deux des « cheveux blancs » ; toutes deux accomplissent le geste significatif de se couper une mèche.

    Cependant, le mode de narration est fondamentalement différent : à un narrateur omniscient chez Flaubert se substitue un narrateur-personnage chez Aragon. Ainsi le lecteur apprend d'emblée et explicitement le profond trouble (« comme un heurt en pleine poitrine ») devant le vieillissement de la femme aimée ; chez Aragon, l'émoi est retardé et n'est pas explicitement formulé : elliptique, il n'en est que plus fort (« Est-ce possible ? C'est terrible, comme ça, tout d'un coup »).

    Le personnage masculin diffère aussi : Frédéric, après avoir ressenti un reste d'amour pour Mme Arnoux, cède à la répulsion (il a peur du « dégoût plus tard »), tandis que le vieillissement a l'effet inverse sur Geoffroy : à la vue du « bras nu », le narrateur a « le souffle coupé », signe évident de la permanence de l'amour. À la fin des deux extraits, si Frédéric est soulagé, Geoffroy, lui, est désespéré.

    L'atmosphère des deux scènes est bien différente. Flaubert raconte une séparation définitive, sans raison claire, sinon un effritement des sentiments – après un amour resté platonique : elle est douloureuse, nostalgique et mélancolique, pleine d'émotion. Les héros semblent gênés et le temps s'écoule lentement dans cette entrevue pleine d'embarras et de non-dits. Et c'est l'horloge qui (« Enfin ») met fin à cette séparation.

    La scène d'Aragon est tendue, presque électrique : Blanche mène le jeu, alors que Mme Arnoux est perpétuellement dans l'attente et l'hésitation, tout comme Frédéric. La tension est accrue par la « bande sonore » des impérieux coups de klaxon, qui suggèrent la présence impatiente et menaçante d'un autre homme, donc l'urgence. Plus que d'une séparation il s'agit d'une rupture, sous l'insistance pressante d'un amant dont Blanche dit que « c'est un fou ».

    La différence de mode de narration aussi est importante : chez Aragon, le narrateur est également personnage et utilise la 1re personne du singulier. Les citations de Flaubert, reprises par ce personnage, marquent par conséquent une distanciation par rapport à sa propre aventure et au comportement de Blanche : il y voit un geste théâtral et artificiel dénué de spontanéité, la reproduction d'une scène de roman connue et, du coup, il refuse de rejouer une histoire déjà jouée (« je n'ai pas soulevé le rideau »). Derrière lui, c'est Aragon qui, tout en avouant ses « emprunts » à un prédécesseur illustre, assumés et utilisés pour mieux peindre ses personnages (le côté cabotin de Blanche, l'affirmation d'indépendance de Geoffroy), revendique son originalité et son indépendance créatrice.

    Cette réécriture fait ainsi appel à la complicité culturelle entre l'auteur et le lecteur : la scène d'Aragon ne prend tout son sens que pour qui connaît L'Éducation sentimentale : sa lecture a quelque chose d'un exercice culturel pour initiés (comme le pastiche ou la parodie).

  • Ces deux réécritures révèlent la variété des sources d'inspiration d'un auteur, qui peut puiser aussi bien dans son œuvre que dans celle de ses prédécesseurs, et des effets de l'intertextualité.