Textes de Flaubert, Zola, Céline, Le Clézio, et photo de H. Benson

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2011 | Académie : Hors Académie

À quoi bon les descriptions ?

 Questions

 

Documents

  1. Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale, II, chap. 1, 1869.

  2. Émile Zola, L'Assommoir, chap. 1, 1877.

  3. Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932.

  4. Jean-Marie Gustave Le Clézio, Désert, 1980.

  5. Harry Benson, « Foule près de Trinity Church à Wall Street », 1966.

 1. Ces cinq documents mettent-ils en valeur les mêmes aspects de la ville ? (3 points) 2. Quels sentiments des personnages les descriptions reflètent-elles ? (3 points)

Après avoir répondu à ces questions, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.
 

Document A 

Frédéric Moreau, jeune provincial étudiant à Paris, est épris de Mme Arnoux, épouse d'un marchand d'œuvres d'art. De la place qu'il occupe dans la diligence qui le ramène à Paris après une longue absence, il regarde défiler la ville.
 

On descendit le boulevard au grand trot, les palonniers1 battants, les traits2 flottants. La mèche du long fouet claquait dans l'air humide. Le conducteur lançait son cri sonore : « Allume ! allume ! ohé ! », et les balayeurs se rangeaient, les piétons sautaient en arrière, la boue jaillissait contre les vasistas, on croisait des tombereaux3, des cabriolets, des omnibus. Enfin la grille du Jardin des Plantes se déploya.

La Seine, jaunâtre, touchait presque au tablier4 des ponts. Une fraîcheur s'en exhalait. Frédéric l'aspira de toutes ses forces, savourant ce bon air de Paris qui semble contenir des effluves amoureux et des émanations intellectuelles ; il eut un attendrissement en apercevant le premier fiacre. Et il aimait jusqu'au seuil des marchands de vin garni de paille, jusqu'aux décrotteurs avec leurs boîtes, jusqu'aux garçons épiciers secouant leur brûloir à café. Des femmes trottinaient sous des parapluies ; il se penchait pour distinguer leur figure ; un hasard pouvait avoir fait sortir Mme Arnoux.

Les boutiques défilaient, la foule augmentait, le bruit devenait plus fort. Après le quai Saint-Bernard, le quai de la Tournelle et le quai Montebello, on prit le quai Napoléon ; il voulut voir ses fenêtres, elles étaient loin. Puis on repassa la Seine sur le Pont-Neuf, on descendit jusqu'au Louvre ; et, par les rues Saint-Honoré, Croix-des-Petits-Champs et du Bouloi, on atteignit la rue Coq-Héron, et l'on entra dans la cour de l'hôtel.

Pour faire durer son plaisir, Frédéric s'habilla le plus lentement possible, et même il se rendit à pied au boulevard Montmartre ; il souriait à l'idée de revoir, tout à l'heure, sur la plaque de marbre, le nom chéri.


1. Pièce mobile sur laquelle on fixe les rênes dans un attelage.

2. Partie du harnais qui sert à tirer un véhicule.

3. Charrettes entourées de planches servant à porter du sable, des pierres...

4. Désigne la plate-forme qui constitue le plancher d'un pont.

Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale, II, chap. 1, 1869.

Document B 

Gervaise, blanchisseuse dans le quartier de la Goutte d'Or à Paris, attend au petit matin son amant Auguste Lantier qui, pour la première fois, n'est pas rentré de la nuit. Elle le guette depuis sa fenêtre.
 

L'hôtel se trouvait sur le boulevard de la Chapelle, à gauche de la barrière Poissonnière. C'était une masure de deux étages, peinte en rouge lie-de-vin jusqu'au second, avec des persiennes pourries par la pluie. Au-dessus d'une lanterne aux vitres étoilées, on parvenait à lire entre les deux fenêtres : Hôtel Boncœur, tenu par Marsoullier, en grandes lettres jaunes, dont la moisissure du plâtre avait emporté des morceaux. Gervaise, que la lanterne gênait, se haussait, son mouchoir sur les lèvres. Elle regardait à droite, du côté du boulevard de Rochechouart, où des groupes de bouchers, devant les abattoirs, stationnaient en tabliers sanglants ; et le vent frais apportait une puanteur par moments, une odeur fauve de bêtes massacrées. Elle regardait à gauche, enfilant un long ruban d'avenue, s'arrêtant presque en face d'elle, à la masse blanche de l'hôpital de Lariboisière, alors en construction. Lentement, d'un bout à l'autre de l'horizon, elle suivait le mur de l'octroi1, derrière lequel, la nuit, elle entendait parfois des cris d'assassinés ; et elle fouillait les angles écartés, les coins sombres, noirs d'humidité et d'ordure, avec la peur d'y découvrir le corps de Lantier, le ventre troué de coups de couteau. Quand elle levait les yeux, au-delà de cette muraille grise et interminable qui entourait la ville d'une bande de désert, elle apercevait une grande lueur, une poussière de soleil, pleine déjà du grondement matinal de Paris. Mais c'était toujours à la barrière Poissonnière qu'elle revenait, le cou tendu, s'étourdissant à voir couler, entre les deux pavillons trapus de l'octroi, le flot ininterrompu d'hommes, de bêtes, de charrettes, qui descendait des hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y avait là un piétinement de troupeau, une foule que de brusques arrêts étalaient en mares sur la chaussée, un défilé sans fin d'ouvriers allant au travail, leurs outils sur le dos, leur pain sous le bras ; et la cohue s'engouffrait dans Paris où elle se noyait, continuellement. Lorsque Gervaise, parmi tout ce monde, croyait reconnaître Lantier, elle se penchait davantage, au risque de tomber ; puis, elle appuyait plus fortement son mouchoir sur la bouche, comme pour renfoncer sa douleur.


1. Administration et bâtiment où se payait la taxe d'entrée de certaines denrées.

Émile Zola, L'Assommoir, chap. 1, 1877.

Document C 

Après avoir participé à la Première Guerre mondiale et avoir émigré en Afrique, Bardamu travaille à New York.
 

Comme si j'avais su où j'allais, j'ai eu l'air de choisir encore et j'ai changé de route, j'ai pris sur ma droite une autre rue, mieux éclairée, « Broadway1 » qu'elle s'appelait. Le nom je l'ai lu sur une plaque. Bien au-dessus des derniers étages, en haut, restait du jour avec des mouettes et des morceaux du ciel. Nous, on avançait dans la lueur d'en bas, malade comme celle de la forêt et si grise que la rue en était pleine comme un gros mélange de coton sale.

C'était comme une plaie triste la rue qui n'en finissait plus, avec nous au fond, nous autres, d'un bord à l'autre, d'une peine à l'autre, vers le bout qu'on ne voit jamais, le bout de toutes les rues du monde.

Les voitures ne passaient pas, rien que des gens et des gens encore.

C'était le quartier précieux, qu'on m'a expliqué plus tard, le quartier pour l'or : Manhattan. On n'y entre qu'à pied, comme à l'église. C'est le beau cœur en Banque du monde d'aujourd'hui. Il y en a pourtant qui crachent par terre en passant. Faut être osé.

C'est un quartier qu'en est rempli d'or, un vrai miracle, et même qu'on peut l'entendre le miracle à travers les portes avec son bruit de dollars qu'on froisse, lui toujours trop léger le Dollar, un vrai Saint-Esprit2, plus précieux que du sang.

J'ai eu tout de même le temps d'aller les voir et même je suis entré pour leur parler à ces employés qui gardaient les espèces. Ils sont tristes et mal payés.

Quand les fidèles entrent dans leur Banque, faut pas croire qu'ils peuvent se servir comme ça selon leur caprice. Pas du tout. Ils parlent à Dollar en lui murmurant des choses à travers un petit grillage, ils se confessent quoi. Pas beaucoup de bruit, des lampes bien douces, un tout minuscule guichet entre de hautes arches, c'est tout.


1. Broadway est un des principaux axes nord-sud de Manhattan, le quartier central de New York.

2. Le Saint-Esprit (ou Esprit-Saint) est, pour les chrétiens, l'esprit de Dieu.

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932.

Document D 

Lalla, née dans le désert, a vécu une enfance heureuse dans le bidonville d'une grande cité marocaine. Adolescente, elle doit fuir et se rend à Marseille. Elle y découvre la misère et la faim, « la vie chez les esclaves ».
 

Lalla continue à marcher, en respirant avec peine. La sueur coule toujours sur son front, le long de son dos, mouille ses reins, pique ses aisselles. Il n'y a personne dans les rues à cette heure-là, seulement quelques chiens au poil hérissé, qui rongent leurs os en grognant. Les fenêtres au ras du sol sont fermées par des grillages, des barreaux. Plus haut, les volets sont tirés, les maisons semblent abandonnées. Il y a un froid de mort qui sort des bouches des soupirails, des caves, des fenêtres noires. C'est comme une haleine de mort qui souffle le long des rues, qui emplit les recoins pourris au bas des murs. Où aller ? Lalla avance lentement de nouveau, elle tourne encore une fois à droite, vers le mur de la vieille maison. Lalla a toujours un peu peur, quand elle voit ces grandes fenêtres garnies de barreaux, parce qu'elle croit que c'est une prison où les gens sont morts autrefois ; on dit même que la nuit, parfois, on entend les gémissements des prisonniers derrière les barreaux des fenêtres. Elle descend maintenant le long de la rue des Pistoles, toujours déserte, et par la traverse de la Charité, pour voir, à travers le portail de pierre grise, l'étrange dôme rose qu'elle aime bien. Certains jours elle s'assoit sur le seuil d'une maison, et elle reste là à regarder très longtemps le dôme qui ressemble à un nuage, et elle oublie tout, jusqu'à ce qu'une femme vienne lui demander ce qu'elle fait là et l'oblige à s'en aller.

Mais aujourd'hui, même le dôme rose lui fait peur, comme s'il y avait une menace derrière ses fenêtres étroites, ou comme si c'était un tombeau. Sans se retourner, elle s'en va vite, elle redescend vers la mer, le long des rues silencieuses.

Jean-Marie Gustave Le Clézio, Désert, 1980.

Document E 

ᄅ Harry Benson / Express /Getty Images

 

« 10 octobre 1966 : foule près de Trinity Church à Wall Street, New York ». Photographie de Harry Benson.

     LES CLÉS DU SUJET  

Comprendre les questions

Question 1

  • La question port sur les textes et sur l'image. Repérez les différents éléments et caractéristiques (« aspects ») de la ville en commençant vos phrases par : « Dans e texte/dans cette image, la ville paraît... »

  • Repérez les points communs entre les documents et regroupez ceux qui se ressemblent.

Question 2

  • Identifiez les sentiments des personnages, rendus sensibles à travers la description et le regard qu'ils portent sur leur environnement.

  • Regroupez les textes selon un critère de classement : par exemple, d'un côté ceux dont les sentiments sont positifs, de l'autre ceux dont les sentiments sont négatifs.

  • Ne vous bornez pas à nommer les sentiments, indiquez comment les auteurs les traduisent.

Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

Le roman : voir lexique des notions.

Corrigé

Question 1

  • Ces extraits de romans et cette photo proposent une description de la ville vue par l'un des personnages. Mais le regard de chacun privilégie des aspects différents de la ville.

  • Flaubert, Zola, Céline et le photographe Harry Benson soulignent l'agitation, le mouvement perpétuel et le bruit qui animent la ville. La diligence de Frédéric appelle l'accumulation des moyens de transport (« tombereaux, cabriolets, omnibus, fiacre ») et communique ce mouvement aux personnages : « garçons épiciers secouant leur brûloir à café », femmes qui « trottin[ent] » ; l'accumulation (« les balayeurs, les marchands de vin, les décrotteurs, les garçons épiciers ») donne une impression de vertige. Même les bâtiments entrent dans le tourbillon : « Les boutiques défil[ent] ».

    De même, le Paris de Zola s'anime progressivement sous le regard de Gervaise qui le « parcourt » (verbes de mouvement : « enfilant, suivait, fouillait, revenait... »). Les Parisiens forment un « flot ininterrompu [...] qui descen[d] » ou « un défilé sans fin » ; « la cohue s'engouffr[e] » avec « un piétinement de troupeau ». Cette agitation s'accompagne de bruits indistincts (« grondement matinal »).

  • Les impressions suscitées par le texte de Céline et par la photo de Benson sont très proches. Céline insiste plus que les trois autres romanciers du corpus sur le gigantisme de la ville dans laquelle il se sent perdu (« Comme si j'avais su où j'allais... ») et lui donne un aspect presque fantastique. De même, au premier plan de la photo, la foule est dense, les visages sont curieusement déformés, les regards semblent un peu absents. Comme dans la photo, les gratte-ciel, vus en contre-plongée, semblent déchirer le ciel « bien au-dessus des derniers étages, en haut » où « rest[e] du jour [...] et des morceaux du ciel » ; les dimensions sont aussi gigantesques horizontalement : « la rue [...] n'en fini[t] plus », « vers le bout qu'on ne voit jamais ». La ville d'en bas remplit tout l'espace, bondée d'hommes « d'un bout à l'autre ».

  • À l'inverse, chez Le Clézio, Marseille est « déserte » et « silencieuse » : « Il n'y a personne dans les rues ». Pas d'activités non plus, ni peut-être de vie : « Les fenêtres [...] sont fermées », « les volets [...] tirés, les maisons semblent abandonnées ». La répétition du mot « mort », l'image du « tombeau » et de la prison (« barreaux ») en font une ville fantastique et hostile.

  • Les deux romanciers du xixe siècle - Flaubert et Zola - sont soucieux de réalisme, tandis que Céline, Le Clézio et Benson font une description plus angoissante, écrasante et fantastique de la ville. Trois des romanciers révèlent la fascination des hommes du xixe siècle et du début du xxe siècle pour la grande ville moderne ; seul Le Clézio rend compte de la crainte qu'inspire la ville devenue inhumaine.

Question 2

Dans ces textes, les descriptions reflètent des sentiments en contraste.

  • Les deux héroïnes, Gervaise et Lalla, ressentent angoisse et oppression. L'anxiété de Gervaise dans l'attente est traduite par l'insistance sur son regard qui « balaie » les rues environnantes, comme en témoignent les multiples repères spatiaux (« à gauche, au-dessus, à droite, du côté du, à gauche, d'un bout à l'autre »), le vocabulaire du regard (« regardait », « yeux », « apercevait », « voir », « reconnaître ») et du mouvement ( « se haussait, enfilant, suivait, fouillait, revenait, se penchait »). L'angoisse se révèle aussi à travers les éléments de la ville (« bouchers », « abattoirs », « tabliers sanglants », « odeur fauve de bêtes massacrées », « coins sombres », « angles écartés », « hôpital ») et les bruits inquiétants (« cris d'assassinés »). La ville est déformée et rendue terrifiante par l'angoisse de l'attente.

    La peur et le malaise de Lalla sont traduits par l'insistance sur sa solitude et son sentiment d'abandon, par ce qu'elle ressent physiquement (« respirant avec peine », « sueur ») et ses hallucinations (« elle croit que c'est... », « on entend les gémissements... ») et par l'interrogation « Où aller ? »

  • En contraste, Frédéric ressent joie, bonheur et « plaisir » : il ne voit que les bons côtés de la ville, sur laquelle déborde par contagion son amour pour Mme Arnoux (l'air de Paris « semble contenir des effluves amoureux » ; « l'attendrissement », « il aimait », « amoureux »). Cette allégresse se traduit physiquement : « l'aspira de toutes ses forces, savourant... », « il souriait ».

  • Les sentiments de Bardamu sont plus complexes, contrastés : il est oppressé, dans cette ville étouffante où il se sent tout petit (« avec nous au fond »), sans repères (« vers le bout qu'on ne voit jamais ») ; l'impression est créée par les comparaisons : « malade comme celle de la forêt », « comme un gros mélange de coton ». Mais il surmonte ce malaise par une prise de distance et l'ironie face au monde de l'argent, sensibles dans la comparaison avec l'univers religieux (« l'église, miracle [deux fois], un vrai Saint-Esprit, du sang [sang du Christ ?], fidèles, se confessent ») et la personnification de « Dollar » (à qui on « parle »).

  • Ainsi, les descriptions dépassent la simple situation spatiale : elles révèlent aussi le ressenti (émotions, sentiments, caractère) de celui qui regarde et marquent l'influence du milieu sur l'homme.