Textes de Gautier, M. Jacob, J. Bousquet et Van Gogh

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2013 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
La chambre
 
 

La chambre • Questions

La poésie

fra1_1306_07_00C

 

France métropolitaine • Juin 2013

Écriture poétique et quête du Sens • 6 points

Questions

Documents

AThéophile Gautier, « La Bonne Soirée », Émaux et Camées, 1872.

BMax Jacob, « Petit Poème », Le Cornet à dés, deuxième partie, 1917.

CJoë Bousquet, « À cette ronde d’enfants… », La Connaissance du soir, « Pensefables et Dansemuses », 1947.

DVincent Van Gogh, Lettres à son frère Théo, 1873-1890.

> 1. Quel lieu intime est évoqué dans les documents A, B et C ? En quoi cette évocation est-elle poétique ? (3 points)

> 2. À quelles impressions, agréables ou désagréables, ce lieu est-il, selon vous, associé dans chacun des quatre documents ? (3 points)

Après avoir répondu à ces questions, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A

La Bonne Soirée

Quel temps de chien ! — il pleut, il neige ;

Les cochers, transis1 sur leur siège,

Ont le nez bleu.

Par ce vilain soir de décembre,

Qu’il ferait bon garder la chambre,

Devant son feu !

À l’angle de la cheminée

La chauffeuse capitonnée2

Vous tend les bras

Et semble avec une caresse

Vous dire comme une maîtresse,

« Tu resteras ! »

Un papier rose à découpures,

Comme un sein blanc sous des guipures3,

Voile à demi

Le globe laiteux4 de la lampe

Dont le reflet au plafond rampe,

Tout endormi.

On n’entend rien dans le silence

Que le pendule qui balance

Son disque d’or,

Et que le vent qui pleure et rôde,

Parcourant, pour entrer en fraude,

Le corridor.

C’est bal à l’ambassade anglaise ;

Mon habit noir est sur la chaise,

Les bras ballants ;

Mon gilet bâille et ma chemise

Semble dresser, pour être mise,

Ses poignets blancs.

Les brodequins5 à pointe étroite

Montrent leur vernis qui miroite,

Au feu placés6 ;

À côté des minces cravates

S’allongent comme des mains plates

Les gants glacés.

Il faut sortir ! ‒ quelle corvée !

Prendre la file à l’arrivée

Et suivre au pas

Les coupés7 des beautés altières8

Portant blasons9 sur leurs portières

Et leurs appas10.

Théophile Gautier, « La Bonne Soirée », Émaux et Camées11, 1872.

1 Glacés par le froid. Chaise rembourrée et piquée, qui offre un confort douillet près du feu. Dentelles fines et ajourées. De forme ronde, et qui a la couleur du lait. Chaussures couvrant le pied et une partie de la jambe. Placés près du feu. 7. Véhicules fermés généralement élégants, tirés par un ou deux chevaux. Femmes belles et fières. Armoiries d’une famille de la noblesse. Attraits, charmes. Titre du recueil qui évoque des objets d’orfèvrerie recouverts d’émail et des pierres fines sculptées.

1 Glacés par le froid. Chaise rembourrée et piquée, qui offre un confort douillet près du feu. Dentelles fines et ajourées. De forme ronde, et qui a la couleur du lait. Chaussures couvrant le pied et une partie de la jambe. Placés près du feu. 7. Véhicules fermés généralement élégants, tirés par un ou deux chevaux. Femmes belles et fières. Armoiries d’une famille de la noblesse. Attraits, charmes. Titre du recueil qui évoque des objets d’orfèvrerie recouverts d’émail et des pierres fines sculptées.

Document B

Petit Poème

Je me souviens de ma chambre d’enfant. La mousseline des rideaux sur la vitre était griffonnée de passementeries1 blanches, je m’efforçais d’y retrouver l’alphabet et quand je tenais les lettres, je les transformais en dessins que j’imaginais. H, un homme assis ; B, l’arche d’un pont sur un fleuve. Il y avait dans la chambre plusieurs coffres et des fleurs ouvertes sculptées légèrement sur le bois. Mais ce que je préférais, c’était deux boules de pilastres2 qu’on apercevait derrière les rideaux et que je considérais comme des têtes de pantins avec lesquels il était défendu de jouer.

Max Jacob, « Petit Poème », Le Cornet à dés, deuxième partie, 1917.

1 Festons ou galons tissés et brodés.

2 Piliers ou montants utilisés dans une décoration intérieure.

1 Festons ou galons tissés et brodés.

2 Piliers ou montants utilisés dans une décoration intérieure.

Document C

À cette ronde d’enfants…

À cette ronde d’enfants 1

Que tant de peine a suivie

Vous n’étiez vous qu’en passant

Chansons qui fûtes ma vie

Vous dont je fus la clarté

Beaux jours courbés sous leur ombre

J’ai vécu de vous compter

Je mourrai de votre nombre

Possédant ce que je suis

Je saurai sur toutes choses

Que la chambre où je grandis

Dans mon cœur était enclose 2

Joë Bousquet, « À cette ronde d’enfants… », La Connaissance du soir, « ­Pensefables et Dansemuses », © Éditions Gallimard, 1947.

1 Le texte du poème est imprimé en italique dans l’édition du recueil.

2 Enfermée.

1 Le texte du poème est imprimé en italique dans l’édition du recueil.

2 Enfermée.

Document D

Le peintre Vincent Van Gogh après s’être rendu en Angleterre, en Belgique, dans plusieurs provinces des Pays-Bas ainsi qu’à Paris, s’installe dans la ville d’Arles dont il apprécie la lumière qu’il cherche à capter sur ses toiles. Dans la correspondance qu’il entretient avec son frère Théo tout au long de ses voyages, il rend compte de sa vie quotidienne comme de ses recherches artistiques et de ses motifs d’inspiration, qu’il illustre et transcrit au moyen de nombreux croquis.

Mon cher Théo,

Enfin je t’envoie un petit croquis pour te donner au moins une idée de la tournure que prend le travail. Car aujourd’hui je m’y suis remis.

J’ai encore les yeux fatigués, mais enfin j’avais une nouvelle idée en tête et en voici le croquis. Toujours toile de 30.

C’est cette fois-ci ma chambre à coucher tout simplement, seulement la couleur doit ici faire la chose et en donnant par sa simplification un style plus grand aux choses, être suggestive ici du repos ou du sommeil1 en général. Enfin la vue du tableau doit reposer la tête ou plutôt l’imagination.

Les murs sont d’un violet pâle. Le sol est à carreaux rouges.

Le bois du lit et les chaises sont jaune beurre frais, le drap et les oreillers citron vert très clair.

La couverture rouge écarlate.

La fenêtre verte.

La table à toilette orangée, la cuvette bleue.

Les portes lilas.

Et c’est tout – rien dans cette chambre à volets clos.

La carrure des meubles doit maintenant encore exprimer le repos inébranlable.

Des portraits sur le mur et un miroir et un essuie-mains et quelques vêtements.

Le cadre – comme il n’y a pas de blanc dans le tableau – sera blanc.

Cela pour prendre ma revanche du repos forcé2 que j’ai été obligé de prendre.

J’y travaillerai encore toute la journée demain, mais tu vois comme la conception est simple. Les ombres et ombres portées sont supprimées, c’est coloré à teintes plates et franches comme les crépons3.

Cela va contraster avec par exemple La Diligence de Tarascon et Le Café de nuit4.

Je ne t’écris pas longtemps, car je vais commencer demain fort de bonne heure avec la lumière fraîche du matin, pour finir ma toile.

Comment vont les douleurs ? N’oublie pas de m’en donner des nouvelles.

J’espère que tu écriras de ces jours-ci.

Je te ferai un jour des croquis des autres pièces aussi.

Je te serre bien la main,

t. à t.5

Vincent

Arles, 16 octobre 1888.

Vincent Van Gogh, Lettres à son frère Théo, 1873-1890.

Croquis inséré par Vincent Van Gogh dans sa lettre pour donner à son frère Théo « au moins une idée de la tournure que prend le travail ».


 

1 Expressions soulignées par l’auteur.

2 La référence au « repos forcé » s’explique par le fait que la semaine précédente, Vincent Van Gogh s’est épuisé à peindre cinq grandes toiles, et qu’il lui a été par ailleurs impossible de sortir pour travailler en raison du mistral.

3 Papiers fins gaufrés utilisés en décoration.

4 Titres de deux toiles célèbres du peintre.

5 Tout à toi.

1 Expressions soulignées par l’auteur.

2 La référence au « repos forcé » s’explique par le fait que la semaine précédente, Vincent Van Gogh s’est épuisé à peindre cinq grandes toiles, et qu’il lui a été par ailleurs impossible de sortir pour travailler en raison du mistral.

3 Papiers fins gaufrés utilisés en décoration.

4 Titres de deux toiles célèbres du peintre.

5 Tout à toi.

Question 1

  • C’est le dessin de Van Gogh qui donne d’emblée la réponse à la question. Surlignez dans les trois poèmes les mots qui désignent ce lieu.
  • Relevez aussi les éléments caractéristiques de ce lieu (meubles, objets…) et classez-les par ressemblance.
  • Puis montrez ce qui fait de ces textes des poèmes : regard nouveau porté sur ce lieu, métamorphose du réel, mais aussi façon de l’exprimer (forme, figures de style, musicalité et jeux sur les rythmes…).

Question 2

  • Le terme « impressions » est large : impressions sensorielles, affectives ou intellectuelles / existentielles.
  • Précisez, pour chaque impression, si elle est agréable ou désagréable ; indiquez par quels procédés le poète rend cela sensible.
  • Le mot « chacun » laisse entendre que vous pouvez traiter les documents séparément. Cependant, cherchez d’abord leurs points communs, groupez-les par ressemblance, ou observez une progression entre ces poèmes.
  • Accompagnez chaque remarque d’exemples tirés des différents textes.

>Réussir les questions : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

> Question 1

[Introduction] Les poètes puisent souvent leur inspiration dans une réalité intime. Au xixe siècle, le parnassien Théophile Gautier dans « La Bonne Soirée », puis au xxe siècle, le surréaliste Max Jacob dans « Petit Poème » et le poète de la douleur, Joë Bousquet, dans « À cette ronde d’enfants » font de leur chambre le sujet de leurs poèmes.

1. Un lieu intime : la chambre

  • Le nom « chambre » figure dans les trois textes. Les deux premiers poèmes en mentionnent des éléments caractéristiques : des meubles (« la chauffeuse », « le pendule », « la chaise », « la lampe » chez Gautier ; les « coffres » chez Max Jacob) ou des éléments de décoration (la « cheminée », les « rideaux », « les boules de pilastres »). Le poème de Bousquet y renvoie de façon moins concrète.
  • Lieu intime, la chambre est un espace protégé par opposition à l’« extérieur » où il « vent[e] » (Gautier) et dont elle est séparée par la « vitre » (Jacob).

2. Un regard et une évocation poétiques

  • Les poètes « transfigurent » la chambre par les images et les animent par les personnifications : la « chauffeuse […] / Vous tend les bras », le gilet « bâille », le « reflet de la lampe » est « tout endormi » (Gautier) ; Jacob transforme les lettres en « homme assis », les « boules de pilastres » en « têtes de pantins ». C’est tout un monde devenu fantaisiste qui prend vie.
  • Le lien étroit que tissent les poètes entre le lieu familier banal et leur paysage intérieur donne à ces textes leur richesse poétique : c’est l’envie de rester dans la chambre et la peur de sortir de Gautier, c’est la remontée des souvenirs qui s’opère à partir du lieu et des objets chez Max Jacob et Bousquet.

3. Une écriture poétique

  • La mise en page signale d’emblée l’écriture poétique : Gautier et Bousquet ont choisi les vers, Max Jacob la prose, mais son poème a la brièveté qu’on attend d’un « Petit Poème », compact et ramassé comme la chambre.
  • Les trois poètes donnent à leur texte de la musicalité par le choix des sons et des rythmes : les enjambements allongent les vers de Gautier pour leur donner un air de paresse ; le « Petit Poème » de Jacob, avec ses coupes et son accumulation de phrases juxtaposées, prend le rythme sautillant de l’enfance ; l’absence de ponctuation chez Bousquet rend compte de la langueur de sa méditation, mais le parallélisme régulier de la structure des vers 7-8 traduit l’écoulement inexorable du temps…

[Conclusion] La chambre est un tremplin pour la création. Les poètes répondent ainsi à une des fonctions de la poésie : transformer la banalité du monde.

> Question 2

La réponse se présente sous la forme d’un plan que vous pouvez rédiger.

[Introduction] Signaler pour les documents un attachement fort de l’artiste à ce lieu intime riche en impressions sensorielles, affectives et existentielles.

1. Pour Gautier et Van Gogh, un nid de sensations agréable

  • Pour Gautier, des impressions sensorielles : l’ouïe (« silence ») ; la vue (couleurs symboliques : « rose », « blanc », « laiteux », « or ») ; le toucher (chaleur du « feu »). Impression d’un monde douillet qui incite à la somnolence (« bâille », « s’allongent »).
  • Puis des impressions plus existentielles : l’une positive (univers protecteur contre les agressions du dehors), d’autres plus douloureuses : le « pendule qui balance » suscite la conscience du temps.
  • La chambre est un univers agréable de bien-être, protecteur, rendu plus agréable par la mention du froid et du dehors qui servent de repoussoir.
  • Pour Van Gogh, des impressions sensorielles revigorantes essentiellement visuelles (comme le prouve le « croquis » qui l’accompagne) : mention des « couleurs » vives (« violet », « rouges », « beurre frais », « citron vert très clair »).
  • Ces sensations ont un effet sur le corps mais aussi sur la « tête ». Impression de joie de vivre (« repos », « reposer », « sommeil », « repos inébranlable ») et de simplicité (« simple »). Cette impression est rendue par la juxtaposition des groupes nominaux comme des touches de pinceau, par la simplicité des lignes et les objets représentés dans le croquis.

2. Pour Max Jacob et Bousquet, des impressions mitigées

  • Pour Max Jacob, les impressions sensorielles (surtout la vue : « dessins », « fleurs sculptées ») sont un tremplin au souvenir, alimentant l’imagination.
  • Impressions affectives : une nostalgie agréable, le plaisir suscité par le monde de l’enfance resurgi par bribes, impression de rêve et de voyage dans le temps.
  • Seules impressions un peu négatives : efforts nécessaires (« je m’efforçais d’y retrouver ») et surtout rappel de l’interdit des adultes (« défendu de jouer » avec ce qu’il « préférai[t] »).
  • Pour Bousquet, nostalgie d’abord, puis réflexion presque philosophique : la chambre permet la connaissance de soi (« je saurai toutes choses »), mais rappelle que le temps passe inexorablement. Beaucoup de mots sont chargés négativement (« peine », « ombre », « mourrai ») ; jeu des temps : le passé simple renvoie les souvenirs dans le passé, le futur donne l’impression de dominer toute une existence déjà « jouée ».
  • Impression de douleur existentielle (enfermé dans la vie comme dans la chambre).

[Conclusion] La variété de la sensibilité des artistes « colore » le monde.