Textes de Genlis, Sandeau et Houssaye, Aragon

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Question sur le corpus | Année : 2014 | Académie : Polynésie française
Corpus Corpus 1
Personnages amoureux

Personnages amoureux • Questions

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Le roman

9

Polynésie française • Septembre 2014

Le personnage de roman • 6 points

Questions

Documents

AMadame de Genlis, Mademoiselle de Clermont, 1802.

BJules Sandeau et Arsène Houssaye, Milla, chapitre 2, 1843.

CLouis Aragon, Aurélien, chapitre 1, 1944.

> 1. Comment les auteurs présentent-ils la rencontre amoureuse dans les textes du corpus ? (2 points)

> 2. Lequel de ces trois extraits vous paraît le plus intéressant ? Dites pourquoi. Vous justifierez votre réponse en prenant appui sur des références précises aux trois textes. (4 points)

Après avoir répondu à ces questions, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets nos 10, 11 ou 12.

 Document A

À la cour, mademoiselle de Clermont est tombée amoureuse du duc de Melun mais sa première tentative pour lui avouer son amour a échoué. Elle entreprend alors une seconde tentative.

Mlle de Clermont, vivement piquée1, eut ce jour-là, pendant la lecture, plus d’une distraction ; souvent ses yeux se tournèrent vers le duc de Melun, plus d’une fois ses regards rencontrèrent les siens ; en sortant du cabinet elle résolut de lui parler.

Le soir, à la promenade, elle feignit d’être fatiguée, et pria le duc de Melun de lui donner le bras ; cette distinction parut le surprendre, et Mlle de Clermont, s’éloignant de quelques pas du reste de la compagnie : « J’ai une question à vous faire, dit-elle avec un sourire plein de charmes, et je me flatte que vous y répondrez avec votre sincérité accoutumée. Vous ne manquez pas une de nos lectures : cependant j’ai cru m’apercevoir qu’elles vous causaient du dégoût et de l’ennui ; sans doute que le choix vous en déplaît, et que vous le trouvez trop frivole : je voudrais savoir là-dessus votre manière de penser ; l’opinion de l’ami de mon frère ne peut m’être indifférente. » À ces mots, le duc, étonné, resta un instant interdit, et, se remettant de son trouble : « Je vois sans peine, reprit-il, des gens d’un esprit médiocre et d’une condition ordinaire faire du temps précieux de la jeunesse un usage inutile et vain ; mais cet abus m’afflige vivement dans les personnes que leur rang et leur supériorité élèvent au-dessus des autres. Mademoiselle m’ordonne de lui ouvrir mon cœur, et elle vient d’y lire. » Le duc prononça ces dernières paroles avec émotion. Mlle de Clermont rougit, baissa les yeux, garda le silence quelques moments, ensuite elle appela une des dames qui la suivaient, ce qui termina cette conversation.

Le lendemain, à l’heure de la lecture, on présenta à Mlle de Clermont un roman commencé la veille ; elle le prit, et, le posant sur une table : « Je suis ennuyée des romans, dit-elle en regardant le duc de Melun ; ne pourrions-nous pas faire une lecture plus utile et plus solide ? » On ne manqua pas d’applaudir à cette idée, qui cependant déplut beaucoup en secret à plus d’une femme. On fut chercher un livre d’histoire que Mlle de Clermont commença avec un air d’application et d’intérêt qui n’échappa point à M. de Melun. Le soir, à souper, Mlle de Clermont le fit placer à côté d’elle. Ils gardèrent l’un et l’autre le silence, jusqu’au moment où la conversation générale devint assez bruyante pour favoriser un entretien particulier. « Vous avez vu tantôt, dit Mlle de Clermont, que je sais profiter des conseils qu’on me donne ; j’espère que cet exemple vous encouragera. – La crainte de vous déplaire, répondit le duc, pourrait seule réprimer mon zèle ; autorisé par vous, je sens qu’il n’aura plus de bornes. » Ces paroles, prononcées avec effusion2, attendrirent Mlle de Clermont ; un regard plein de sentiment fut sa seule réponse.

Madame de Genlis, Mademoiselle de Clermont, 1802.

1. Piquée : vexée.

2. Effusion : avec une forte émotion.

 Document B

Raoul de Kermadec voyage en Italie à la suite d’une déception. Il a entendu parler d’une jeune femme surnommée Milla et se promène dans les environs de l’endroit où elle demeure.

Le soleil, ainsi que disent les poètes, était au milieu de sa carrière ; les arbres n’avaient plus d’ombre. Or, il n’est point de désespoir amoureux, quel qu’il soit, qui puisse empêcher un jeune et gentil garçon qui s’est levé avec l’aube, d’éprouver, sur le coup de midi, quelque chose de pareil à la faim, surtout si le jeune éploré a battu, durant sept ou huit heures, les coteaux et les vallons. Raoul se sentait au bout de ses forces, disons-le, affamé. Sans s’en douter, il s’était éloigné de Tivoli de plus d’une lieue1, il tourna autour de lui un regard plein d’anxiété pour voir s’il n’apercevrait pas une ferme où l’on pourrait offrir à son appétit quelques tranches de mortadelle ; pas un toit ne blanchissait dans le paysage, pas un brin de fumée ne tachait l’horizon.

Cependant, il longeait depuis quelques instants un mur d’enceinte qui révélait nécessairement une habitation prochaine. En effet, il s’arrêta bientôt devant une grille de fer qui lui permit de voir, au bout d’une allée de tulipiers et de sycomores2, une maison d’assez belle apparence, et pouvant, au besoin, passer pour un château. Raoul s’était laissé dire qu’en Italie les châteaux sont peu hospitaliers ; que si l’hospitalité ne s’y vend pas, elle ne s’y donne pas davantage, et qu’enfin, dans leurs salles peintes à fresque, les propriétaires eux-mêmes font parfois assez maigre chère. Il eût frappé, sans hésiter, à la porte d’une ferme modeste ; malgré la faim qui le pressait, il ne toucha point à la sonnette de la grille, et s’éloigna en suivant d’un œil de convoitise la fumée qui montait au-dessus du toit, dans le bleu du ciel. Dans la campagne de Rome, par cette chaude saison, ce ne pouvait être, à coup sûr, que la fumée de la cuisine.

M. de Kermadec se préparait à prendre un sentier qui devait le ramener à Tibur, lorsqu’à l’angle du mur qu’il venait de doubler, il entendit une voix jeune et fraîche qui partait de l’enclos, sous un massif de grenadiers, dont les fleurs rouges regardaient curieusement sur la route. Cette voix chantait sans art et sans attrait, comme on chante dans la solitude, une canzonette florentine qui commence par ces deux vers :

Son’ rimasta vedovella

Su la bell’ fiore dell’ anni miei3.

L’air était doux, triste et monotone. Raoul s’arrêta charmé ; puis, par je ne sais quelle curiosité d’enfant, il grimpa sur le mur comme un chat sauvage, il écarta les branches des grenadiers, et passa sa tête dans l’enclos.

Au bruit que firent les rameaux sous la main qui les écartait, une jeune fille, qui se tenait assise sur un tertre de gazon, leva les yeux et se prit à sourire, sans trouble et sans effroi, à la blonde tête qui la regardait. Ils restèrent ainsi quelques instants à se contempler l’un l’autre en silence ; puis tout d’un coup, la belle enfant ayant détaché une des fleurs, moins fraîches que son frais sourire, elle la jeta par-dessus le mur et s’enfuit comme une gazelle ; c’était la signorina Naldi Camilla, Milla, Milleta.

Raoul ne trouva pas un mot pour la retenir. Tant qu’il put apercevoir sa blanche robe qui glissait, comme un lys, à travers le feuillage, ses bruns cheveux que soulevait la folle brise, le jeune homme resta sur le mur, le col tendu, l’œil rivé sur l’apparition fugitive. Enfin, lorsqu’elle eut disparu au détour d’une allée, il sauta à terre, releva la fleur de grenadier et la porta machinalement à ses lèvres, sans se dire que le moindre grain de mil ferait bien mieux son affaire. Il avait oublié sa faim.

Sans trop savoir pourquoi, sans trop se demander comment, M. de Kermadec s’en revint d’un pied léger, d’un cœur presque content ; tout avait changé d’aspect autour de lui : les ombrages étaient plus verts, l’air plus embaumé, le soleil plus indulgent.

Jules Sandeau et Arsène Houssaye, Milla, chapitre 2, 1843.

1. Une lieue : environ 4 kilomètres.

2. Tulipier : arbre originaire d’Amérique dont la fleur ressemble à une tulipe ; sycomore : figuier originaire d’Égypte dont les fruits sont comestibles.

3. « Je suis restée une jeune veuve dans la fleur de mon âge » (vers italiens du début du xixe siècle).

 Document C

Voici les premières pages du roman qui se passe dans les années vingt, et décrit le grand amour que le lieutenant Aurélien Leurtillois, célibataire oisif, encore hanté par les souvenirs du front, éprouve pour une jeune provinciale, Bérénice Morel, femme mariée, venue à Paris pour quelques jours.

La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. Elle lui déplut, enfin. Il n’aima pas comment elle était habillée. Une étoffe qu’il n’aurait pas choisie. Il avait des idées sur les étoffes. Une étoffe qu’il avait vue sur plusieurs femmes. Cela lui fit mal augurer1 de celle-ci qui portait un nom de princesse d’Orient sans avoir l’air de se considérer dans l’obligation d’avoir du goût. Ses cheveux étaient ternes ce jour-là, mal tenus. Les cheveux coupés, ça demande des soins constants. Aurélien n’aurait pas pu dire si elle était blonde ou brune. Il l’avait mal regardée. Il lui en demeurait une impression vague, générale, d’ennui et d’irritation. Il se demanda même pourquoi. C’était disproportionné. Plutôt petite, pâle, je crois… Qu’elle se fût appelée Jeanne ou Marie, il n’y aurait pas repensé, après coup. Mais Bérénice. Drôle de superstition. Voilà bien ce qui l’irritait.

Il y avait un vers de Racine que ça lui remettait dans la tête, un vers qui l’avait hanté pendant la guerre, dans les tranchées, et plus tard démobilisé. Un vers qu’il ne trouvait même pas un beau vers, ou enfin dont la beauté lui semblait douteuse, inexplicable, mais qui l’avait obsédé, qui l’obsédait encore :

Je demeurai longtemps errant dans Césarée2

En général, les vers, lui… Mais celui-ci lui revenait et revenait. Pourquoi ? C’est ce qu’il ne s’expliquait pas. Tout à fait indépendamment de l’histoire de Bérénice… l’autre, la vraie… D’ailleurs il ne se rappelait que dans ses grandes lignes cette romance, cette scie3. Brune alors, la Bérénice de la tragédie. Césarée, c’est du côté d’Antioche, de Beyrouth. Territoire sous mandat. Assez moricaude4, même, des bracelets en veux-tu en voilà, et des tas de chichis, de voiles. Césarée… un beau nom pour une ville. Ou pour une femme. Un beau nom en tout cas. Césarée… Je demeurai longtemps… je deviens gâteux. Impossible de se souvenir : comment s’appelait-il, le type qui disait ça, une espèce de grand bougre ravagé, mélancolique, flemmard, avec des yeux de charbon, la malaria5… qui avait attendu pour se déclarer que Bérénice fût sur le point de se mettre en ménage, à Rome, avec un bellâtre6 potelé, ayant l’air d’un marchand de tissus qui fait l’article, à la manière dont il portait la toge. Tite7. Sans rire. Tite.

Je demeurai longtemps errant dans Césarée

Ça devait être une ville aux voies larges, très vide et silencieuse. Une ville frappée d’un malheur. Quelque chose comme une défaite. Désertée. Une ville pour les hommes de trente ans qui n’ont plus de cœur à rien. Une ville de pierre à parcourir la nuit sans croire à l’aube. Aurélien voyait des chiens s’enfuir derrière les colonnes, surpris à dépecer une charogne. Des épées abandonnées, des armures. Les restes d’un combat sans honneur.

Louis Aragon, Aurélien, chapitre 1, © Éditions Gallimard, 1944.

1. Augurer : présager. 2. Césarée : ce vers est tiré de la tragédie de Racine, Bérénice (1670), où Bérénice et Titus, reine de Palestine et empereur de Rome épris l’un de l’autre, ne peuvent s’épouser. 3. Scie : rengaine. 4. Moricaude : personne au teint très brun. 5. Malaria : maladie infectieuse due à un parasite. 6. Bellâtre : bel homme prétentieux et niais. 7. Tite : autre nom de Titus dans Bérénice, de Racine.

Les clés du sujet

Comprendre les questions

Question 1

  • « Comment » renvoie aux choix d’écriture des auteurs : point de vue du narrateur (objectif ou subjectif), évocation des circonstances, présence de descriptions, choix des personnages et de leur attitude, registre, présence de paroles ou de pensées rapportées…
  • Dans ces caractéristiques d’écriture, cherchez des « points d’accroche » importants qui constitueront la base de chaque paragraphe de votre réponse et confrontez les textes sur ces points.
  • Ne traitez pas les textes successivement, mais adoptez un plan synthétique.

Question 2

  • « Lequel… le plus intéressant » implique que vous confrontiez les textes et les moyens utilisés pour rendre compte d’une rencontre amoureuse. Ne juxtaposez pas l’analyse des textes, mais procédez synthétiquement.
  • Puis choisissez le texte qui vous semble le plus intéressant, à vous, un lecteur de notre époque ; donnez précisément les raisons de votre choix.
  • Ces raisons peuvent être : l’enjeu du texte ; son contexte ; l’atmosphère de la rencontre, les réactions des personnages ; l’implication de l’auteur ; les faits d’écriture ; la différence avec la tradition littéraire… ou le tempérament du lecteur (le vôtre).
  • Accompagnez chaque remarque d’exemples précis.
  • Encadrez votre réponse d’une introduction et d’une brève conclusion.

>Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé
Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

> Question 1

[Problématique et présentation du corpus] La rencontre amoureuse est un thème fréquent de la littérature romanesque et les textes du corpus offrent des variations originales sur ce thème. Au début du xixe siècle, Mme de Genlis, dans son roman Mademoiselle de Clermont, donne à sa rencontre une retenue qui rappelle celle de La Princesse de Clèves. Quelque quarante ans plus tard, le héros de Milla, roman de Sandeau et Houssaye, se comporte avec l’ardeur d’un héros romantique. Un siècle plus tard, le début d’Aurélien, roman d’Aragon, a de quoi déconcerter les attentes du lecteur en matière de rencontre amoureuse. Comment ces romanciers présentent-ils le thème traditionnel de la rencontre amoureuse ?

1. Des circonstances différentes

  • Mlle de Clermont ne laisse rien au hasard et se montre fine stratège pour se ménager, « feign[an]t d’être fatiguée », un moment d’intimité avec le duc de Melun. C’est elle qui prend l’initiative du changement de programme de lecture pour montrer au duc, qu’elle « [fait] placer à côté d’elle », l’attention qu’elle porte à ses jugements.
  • Ce n’est pas non plus fortuitement que Raoul de Kermadec se promène auprès de l’endroit où demeure Milla, mais leur rencontre, elle, est le fruit du hasard. C’est par « curiosité » qu’il essaie d’apercevoir celle dont il n’entend que le chant, mais c’est Milla qui, avant de s’enfuir, lui jette une fleur.
  • Quant à la rencontre d’Aurélien et de Bérénice, vu les impressions négatives qu’en a retirées le jeune homme, elle n’aurait pas dû connaître de lendemain.

2. Des modes de narration variés

  • Mme de Genlis raconte en narrateur omniscient. Elle fait parler directement ses personnages qui s’expriment avec une élégance et une sobriété tout aristocratiques (les aveux ne se devinent que par « un regard plein de sentiment »). Le cadre de cette rencontre est à peine esquissé.
  • Sandeau, toujours en narrateur omniscient, multiplie au contraire les détails pittoresques sur les lieux, les précisions sur la faim de son héros et s’attendrit, tout en s’en moquant un peu, sur l’émotion qui saisit le jeune homme à la vue de la jeune fille. Plus que les paroles, c’est le comportement du jeune homme qui révèle son trouble.
  • Aragon adopte un point de vueoriginal. Il est à la fois narrateur omniscient (Aurélien « la trouva franchement laide »), puis il laisse la parole à son personnage, avec du discours indirect libre (« les cheveux coupés, ça demande des soins constants ») et du discours direct (« Plutôt petite, pâle, je crois »). Le morcellement du texte, le découpage inhabituel des phrases, parfois sans verbe, rendent compte du malaise d’Aurélien.

Conclusion

Les différences dans la façon de présenter la rencontre amoureuse s’expliquent par le contexte d’écriture des trois textes : l’un encore marqué par le xviie siècle classique, le deuxième par les élans passionnés du romantisme et le troisième par l’évolution des relations dans le couple au xxe siècle.

> Question 2

[Problématique] Il peut sembler difficile de décider quel est « le plus intéressant » de ces trois textes ou même de formuler un jugement sur leur intérêt respectif à partir de quelques lignes, d’autant que le choix dépend de la personnalité et des goûts du lecteur. Cependant il en est un qui se distingue par son originalité : celui d’Aragon.

1. Deux textes très marqués par leur contexte

  • Un lecteur qui aura aimé La Princesse de Clèves sera sensible à l’atmosphère aristocratique de la rencontre de Mlle de Clermont et du duc de Melun, où la force des sentiments s’exprime à travers des jeux de « regards » et des rites sociaux très formels (« lecture », « promenade », « souper »). La discrétion dans l’expression de l’émotion fait apprécier l’analyse psychologique des méandres de l’âme, mais cette retenue répond à des codes qui peuvent aujourd’hui nous paraître assez artificiels.

Conseil

N’utilisez pas les expressions « texte A, texte B… », mais des tournures comme « le portrait de Raoul de Kermadec » ou « Aragon dans son récit », etc.

  • La fougue de Raoul de Kermadec semble annoncer la folie des héros stendhaliens comme Fabrice del Dongo, le héros de La Chartreuse de Parme, et la jeune Mella peut faire penser à Clélia dont Fabrice tombe amoureux au premier regard. Ce récit de rencontre peut trouver des résonances chez un lecteur jeune et passionné. Cependant, on a un peu de mal à croire à ce coup de foudre que les auteurs nous racontent avec une distance amusée.

2. Un texte plus original

  • L’indifférence voire l’antipathie d’Aurélien à l’égard de Bérénice prend à rebours ce que le lecteur attend du récit d’une rencontre amoureuse : il l’a d’abord trouvée « laide » et elle lui « déplut ». Or, cette aversion est trop forte pour ne pas se transformer en son contraire, ce qui, naturellement, suscite l’intérêt du lecteur. Il y a là quelque chose d’« inexplicable » pour Aurélien mais aussi pour le lecteur.
  • On a l’impression d’entendre Aurélien penser à haute voix quand il essaie de démêler ses impressions ; il mélange le souvenir d’un « beau vers » de Racine qui l’obsède, le prénom de cette femme qui rappelle celui d’une héroïne de tragédie, et il s’efforce de mettre entre cette fascination et ses impressions négatives une forme de distance ironique en se moquant de lui (« je deviens gâteux ») et des héros tragiques (« grand bougre », « bellâtre potelé »).
  • On sent bien qu’Aurélien est complexe et que les tranchées l’ont marqué. On devine chez lui un besoin de « beauté » (trois fois le mot « beau » dans le texte), un vide que seule une vraie passion pourra combler s’il arrive à exorciser les démons de ses souvenirs d’ancien combattant.

Conclusion

Les situations romanesques récurrentes (ou topoi) comme la rencontre amoureuse traversent les siècles parce qu’elles ont un intérêt humain mais, pour leur garder cet intérêt, les romanciers doivent les adapter au contexte d’écriture et au goût esthétique des lecteurs.