Textes de Hugo, Kessel, Sorman

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Question sur le corpus | Année : 2015 | Académie : France métropolitaine
Corpus Corpus 1
Les personnages non humains

Les personnages non humains • Questions

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Roman

1

France métropolitaine • Juin 2015

Le personnage de roman • 6 points

Questions

Documents

AVictor Hugo, Les Travailleurs de la mer, deuxième partie, livre IV, chapitre 1, 1866.

BJoseph Kessel, Le Lion, deuxième partie, chapitre 9, 1958.

CJoy Sorman, La Peau de l’ours, 2014.

> 1. Comment peut-on définir les relations entre l’homme et l’animal exprimées dans ces extraits ? (3 points)

> 2 Étudiez les moyens mis en œuvre dans ces textes pour donner à l’animal la dimension d’un personnage romanesque. (3 points)

Après avoir répondu à ces questions, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets nos 2, 3 ou 4.

 Document A

Gilliatt, un pêcheur solitaire, robuste et rêveur, a bravé pendant des heures la tempête pour rejoindre l’épave de La Durande, un bateau à moteur. Tandis que la mer s’apaise, il cherche de quoi se nourrir. À la poursuite d’un gros crabe, il s’aventure dans une crevasse.

Tout à coup il se sentit saisir le bras.

Ce qu’il éprouva en ce moment, c’est l’horreur indescriptible.

Quelque chose qui était mince, âpre, plat, glacé, gluant et vivant venait de se tordre dans l’ombre autour de son bras nu. Cela lui montait vers la poitrine. C’était la pression d’une courroie et la poussée d’une vrille1. En moins d’une seconde, on ne sait quelle spirale lui avait envahi le poignet et le coude et touchait l’épaule. La pointe fouillait sous son aisselle.

Gilliatt se rejeta en arrière, mais put à peine remuer. Il était comme cloué. De sa main gauche restée libre il prit son couteau qu’il avait entre ses dents, et de cette main, tenant le couteau, s’arc-bouta au rocher, avec un effort désespéré pour retirer son bras. Il ne réussit qu’à inquiéter un peu la ligature2, qui se resserra. Elle était souple comme le cuir, solide comme l’acier, froide comme la nuit.

Une deuxième lanière, étroite et aiguë, sortit de la crevasse du roc. C’était comme une langue hors d’une gueule. Elle lécha épouvantablement le torse nu de Gilliatt, et tout à coup s’allongeant, démesurée et fine, elle s’appliqua sur sa peau et lui entoura tout le corps. En même temps, une souffrance inouïe, comparable à rien, soulevait les muscles crispés de Gilliatt. Il sentait dans sa peau des enfoncements ronds, horribles. Il lui semblait que d’innombrables lèvres, collées à sa chair, cherchaient à lui boire le sang.

Une troisième lanière ondoya hors du rocher, tâta Gilliatt, et lui fouetta les côtes comme une corde. Elle s’y fixa.

L’angoisse, à son paroxysme3, est muette. Gilliatt ne jetait pas un cri. Il y avait assez de jour pour qu’il pût voir les repoussantes formes appliquées sur lui. Une quatrième ligature, celle-ci rapide comme une flèche, lui sauta autour du ventre et s’y enroula.

Impossible de couper ni d’arracher ces courroies visqueuses qui adhéraient étroitement au corps de Gilliatt et par quantité de points. Chacun de ces points était un foyer d’affreuse et bizarre douleur. C’était ce qu’on éprouverait si l’on se sentait avalé à la fois par une foule de bouches trop petites.

Un cinquième allongement jaillit du trou. Il se superposa aux autres et vint se replier sur le diaphragme4 de Gilliatt. La compression s’ajoutait à l’anxiété ; Gilliatt pouvait à peine respirer.

Ces lanières, pointues à leur extrémité, allaient s’élargissant comme des lames d’épée vers la poignée. Toutes les cinq appartenaient évidemment au même centre. Elles marchaient et rampaient sur Gilliatt. Il sentait se déplacer ces pressions obscures qui lui semblaient être des bouches.

Brusquement une large viscosité5 ronde et plate sortit de dessous la crevasse. C’était le centre ; les cinq lanières s’y rattachaient comme des rayons à un moyeu6 ; on distinguait au côté opposé de ce disque immonde le commencement de trois autres tentacules, restés sous l’enfoncement du rocher. Au milieu de cette viscosité il y avait deux yeux qui regardaient.

Ces yeux voyaient Gilliatt.

Gilliatt reconnut la pieuvre.

Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer, deuxième partie, livre IV, chapitre 1, 1866.

1. Vrille : outil formé d’une tige métallique servant à percer le bois.

2. Ligature : lien permettant d’attacher, de comprimer.

3. Paroxysme : degré extrême, très forte intensité.

4. Diaphragme : muscle large et mince entre le thorax et l’abdomen.

5. Viscosité : état de ce qui est visqueux, gluant.

6. Moyeu : partie centrale d’une roue.

 Document B

John Bullit est l’administrateur d’un parc royal au Kenya. Sa fille Patricia est l’amie d’un lion nommé King, qu’elle a recueilli lionceau et soigné. Devenu adulte, King est rendu à la vie sauvage. Lors d’une promenade en voiture dans la réserve, Bullit procure à Patricia la joie de retrouver King.

Aussitôt King fut contre elle, debout, et ses pattes de devant sur les épaules de Bullit. Avec un rauque halètement de fatigue et de joie, il frotta son mufle contre le visage de l’homme qui avait abrité son enfance. Crinière et cheveux roux ne firent qu’une toison.

– Est-ce que vraiment on ne croirait pas deux lions ? dit Patricia.

Elle avait parlé dans un souffle, mais King avait entendu sa voix. Il étendit une patte, en glissa le bout renflé et sensible comme une éponge énorme autour de la nuque de la petite fille, attira sa tête contre celle de Bullit et leur lécha le visage d’un même coup de langue.

Puis il se laissa retomber à terre et ses yeux d’or examinèrent chacun de ceux qui se trouvaient dans la voiture. Il nous connaissait tous : Kihoro, les rangers1 et moi-même. Alors, tranquille, il tourna son regard vers Bullit. Et Bullit savait ce que le lion attendait.

Il ouvrit lentement la portière, posa lentement ses pieds sur le sol, alla lentement à King. Il se planta devant lui et dit, en détachant les mots :

– Alors, garçon, tu veux voir qui est le plus fort ? Comme dans le bon temps ? C’est bien ça ?

Et King avait les yeux fixés sur ceux de Bullit et comme il avait le gauche un peu plus rétréci et fendu que le droit, il semblait en cligner. Et il scandait2 d’un grondement très léger chaque phrase de Bullit. King comprenait.

– Allons, tiens-toi bien, mon garçon, cria soudain Bullit. Il fonça sur King. Le lion se dressa de toute sa hauteur sur ses pattes arrière et avec ses pattes avant enlaça le cou de Bullit. Cette fois, il ne s’agissait pas d’une caresse. Le lion pesait sur l’homme pour le renverser. Et l’homme faisait le même effort afin de jeter bas le lion. Sous la fourrure et la peau de King, on voyait la force onduler en longs mouvements fauves. Sous les bras nus de Bullit, sur son cou dégagé saillaient des muscles et des tendons d’athlète. Pesée contre pesée, balancement contre balancement, ni Bullit ni King ne cédaient d’un pouce. Assurément, si le lion avait voulu employer toute sa puissance ou si un accès de fureur avait soudain armé ses reins et son poitrail de leur véritable pouvoir, Bullit, malgré ses étonnantes ressources physiques, eût été incapable d’y résister un instant. Mais King savait – et d’une intelligence égale à celle de Bullit – qu’il s’agissait d’un jeu. Et de même que Bullit, quelques instants plus tôt avait poussé sa voiture à la limite seulement où King pouvait la suivre, de même le grand lion usait de ses moyens terribles juste dans la mesure où ils lui permettaient d’équilibrer les efforts de Bullit.

Alors, Bullit changea de méthode. Il enveloppa de sa jambe droite une des pattes de King et la tira en criant :

– Et de cette prise-là, qu’est-ce que tu en dis, mon fils ?

L’homme et le lion roulèrent ensemble. Il y eut entre eux une mêlée confuse et toute sonore de rires et de grondements. Et l’homme se retrouva étendu, les épaules à terre, sous le poitrail du lion.

Joseph Kessel, Le Lion, deuxième partie, chapitre 9, © Éditions Gallimard, 1958.

1. Rangers : mot anglais désignant les gardes dans une réserve, dans un parc national.

2. Scander : marquer le rythme.

 Document C

Le narrateur, créature monstrueuse moitié homme moitié ours, raconte sa vie malheureuse. Il a progressivement perdu tout trait humain pour prendre l’apparence d’une bête et a été vendu à un montreur d’ours puis à un organisateur de combats d’animaux. Ce dernier orchestre une parade des animaux avant leur combat.

Le lendemain je suis mené, muselé et enchaîné, à travers les rues de cette ville toujours aussi brouillonne, par un homme au physique de bourreau, glabre1 et épais. Il me semble qu’il prend mille détours pour que la promenade soit sans fin, que nous n’atteignions jamais notre but ; nous tournons en rond, repassant plusieurs fois aux mêmes carrefours. Le bourreau fait durer le plaisir, celui de me montrer à la foule qui, sur mon passage, produit toujours ces mêmes cris d’étonnement et d’admiration, ces mêmes sifflements et ces mêmes interpellations suscitant en moi, selon les jours et mon humeur, peur, fierté, indifférence ou excitation – mes émotions peinent à se fixer.

Ce nouveau maître se contente de me faire avancer sur les pattes postérieures, ne me demande d’exécuter aucun tour, même pas une révérence aux dames, un grognement feint à l’attention des enfants, non, juste marcher vers une destination inconnue, tenter de fendre cette masse survoltée qui m’entoure, me serre de trop près, m’étouffe, une marée humaine que ma présence semble aimanter. Je reçois une pierre à l’arrière de la tête et vois aussitôt détaler un jeune garçon, je sens le bout d’une canne s’enfoncer furtivement entre mes côtes, une botte écrase mon pied, un soldat me bouscule puis une femme vêtue d’une robe éclatante se jette sur moi en hurlant – ours, sauve-moi, emmène-moi avec toi, loin très loin sinon ils m’attraperont, me tueront. Le bourreau la repousse violemment avant qu’elle ait pu m’étreindre2, elle s’effondre dans la poussière, personne ne la relève, nous continuons notre chemin, j’entends maintenant des applaudissements dans mon dos, et puis des : regarde, regarde, je sens des mains qui se tendent dans notre direction, le fracas de la rue enfle, bourdonne, ma tête comme une poche qu’on remplit d’eau, ma tête qui gonfle sous l’effet du bruit, une cohue redoublée par ma présence dans ces rues.

Joy Sorman, La Peau de l’ours, © Éditions Gallimard, 2014.

1. Glabre : dépourvu de poils.

2. Étreindre : entourer de ses bras en serrant fortement.

Les clés du sujet

Question 1

  • « les relations » signifie « les rapports, les liens ».
  • Déterminez d’abord si ces relations sont bonnes ou conflictuelles. Voyez si le vocabulaire utilisé est plutôt positif ou négatif.
  • Dans le cas de relations conflictuelles, déterminez qui en a l’initiative, puis qui domine, enfin comment se traduit concrètement le conflit.
  • Dans votre réponse, groupez les textes qui ont des points communs.
  • Appuyez-vous sur des faits d’écriture et des références précises aux textes.

Question 2

  • « moyens » signifie ici « procédés d’écriture romanesque ». Il peut s’agir de figures de style mais aussi de moyens spécifiques au roman comme le statut du narrateur ou le point de vue.
  • Construisez votre réponse autour des faits d’écriture repérés. Efforcez-vous de trouver des points communs entre les textes, avant de signaler les différences ou les spécificités de chaque texte.
  • Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des différents textes.

>Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé
Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

> Question 1

[Problématique et présentation du corpus] Les trois textes ont en commun de mettre en scène une relation entre l’homme et l’animal, et plus précisément un animal sauvage et même dangereux : dans le roman Les Travailleurs de la mer (Hugo, xixe siècle), une pieuvre gigantesque attaque Gilliatt, un pêcheur ; Kessel, au xxe siècle, fait d’un lion le protagoniste d’un de ses romans ; Joy Sorman (xxie siècle) confie le rôle de narrateur à une créature monstrueuse, mi-homme mi-ours. La relation y est toujours empreinte d’une forme de violence, mais avec des différences notables.

1. Violence et agressivité

Hugo et Joy Sorman donnent à voir une relation violente, agressive.

  • Chez Hugo, c’est l’animal qui attaque et Gilliatt se défend pour survivre. Dans cette lutte à mort, Gilliatt est une proie pour la pieuvre qui lance ses attaques avec une froideur calculée ; elle inflige d’« horribles » « souffrances » au pêcheur et sa brutalité imprévisible va crescendo.
  • Chez Sorman, c’est l’homme qui exerce une violence dégradante sur l’animal : ce maître est « un bourreau » qui a fait de l’homme-ours une marionnette dérisoire qu’il fait parader devant des spectateurs. Il semble fier de maintenir sa créature sous sa domination et de pouvoir la mener à sa fantaisie (« me fait avancer », « me demande »). La foule, excitée et « survoltée », tout en éprouvant de « l’admiration » pour l’animal, le traite avec cruauté : elle lui jette « une pierre », quelqu’un le pique avec « une canne ».

2. Une violence sublimée par l’affection

  • Chez Kessel, la relation entre King et Bullit n’est pas dénuée de violence, mais sublimée par l’affection et le respect mutuel qui lient l’homme et le fauve. Bullitt a élevé le lion et il a avec lui un rapport presque paternel : il l’appelle « garçon » et « mon fils ». Ici, pas de dominant, pas de dominé, mais une entente joyeuse, une « mêlée confuse » de « rires et de grondements » où « crinière et cheveux roux » ne font « qu’une toison » (usage amusant du mot « toison » qui animalise Bullit et l’assimile au lion).
  • Le lion retient sa force pour rester au niveau de son adversaire, pour que le combat soit équilibré (« pesée contre pesée »). Si, à la fin, l’animal domine l’homme, c’est une victoire de judoka où le vaincu se redresse indemne et non la mise KO d’un combat entre boxeurs.
  • Assez paradoxalement, l’homme-ours est aussi perçu comme une force protectrice par une femme qui « se jette sur [lui] en hurlant – ours, sauve-moi », mais ce moment de la parade se conclut par un accès de violence de la foule contre la femme.

> Question 2

Observez

Dans l’introduction à la 2e réponse, il est inutile de mentionner à nouveau le corpus, déjà présenté dans la 1re réponse.

[Problématique] Pour donner à ces animaux sauvages la dimension de personnages romanesques, les auteurs les personnifient, les dotent d’un caractère, de particularités physiques, morales, intellectuelles. Le choix du point de vue de la narration contribue aussi à cette personnification.

1. Des animaux personnifiés

  • Ils sont personnifiés par des particularités physiques. Le lion a un nom : « King », son œil gauche est « un peu plus fendu et rétréci que le droit », il a un corps « d’athlète ». La pieuvre se sert des ventouses de ses tentacules comme autant de « lèvres » d’une multitude de « bouches » voraces.
  • Curieusement, la personnification, chez Hugo, porte moins sur l’aspect physique que sur le caractère du monstre. Il compare ses tentacules à des objets (« lanières », « vrille », « épée, « roue » avec « un moyeu » et des « rayons »), mais Hugo souligne la volonté maléfique, obstinée, calculatrice de la pieuvre : elle désire tuer en infligeant le plus de souffrance possible. En l’appelant « la » pieuvre (et non « une » pieuvre), Hugo en fait une créature mythologique, comme on dit « la Méduse » ou « le Minotaure ». Gilliatt ne découvre pas un monstre inconnu… En effet, sans l’avoir jamais vu, il le « reconn[aît] » parce que, comme tous les marins, il a déjà entendu raconter toutes les horreurs colportées sur ce monstre.
  • Le lion a des désirs (« Bullitt savait ce que le lion attendait »), une intelligence « égale à celle de Bullitt » ; il éprouve de la « joie » quand il revoit son père (Bullit l’appelle « mon fils »).
  • L’homme-ours passe, selon les moments, par des sentiments variés : « peur, fierté, indifférence, excitation ».

2. Le rôle du choix de point de vue

Ces animaux ne sont pas uniquement dotés de sentiments et d’un caractère ; ils ont aussi un rôle dans la construction romanesque, un statut littéraire.

  • La pieuvre, chez Hugo, tient le rôle d’opposant qui gêne la quête du héros (Gilliatt). Elle est le personnage qui introduit une péripétie et crée le suspense, comme l’ennemi dans les épopées.
  • Chez Sorman, c’est par les yeux de l’ours – jadis un homme – que les événements nous sont montrés. L’ours a le statut de narrateur-personnage, la narration est faite à la première personne, en focalisation interne, ce qui établit fermement l’ours comme héros, à la fois narrateur et acteur/victime.
  • Kessel adopte tantôt un point de vue omniscient, tantôt interne pour accentuer la personnification du lion : il nous fait entrer ainsi dans la réflexion articulée, lucide de King qui « compren[d] » ce qu’attend de lui Bullit, qui « [sait] qu’il s’agi[t] d’un jeu »…).

Conclusion

Par ces différents faits d’écriture, les personnages non humains accèdent au statut de personnages romanesques à part entière.