Annale corrigée Question sur le corpus Ancien programme

Textes de Hugo, M. Tournier et R. Gary

LE ROMAN

Les lieux, miroirs des sentiments… • Questions

fra1_1706_01_00C

5

Afrique • Juin 2017

Le personnage de roman • 6 points

Les lieux, miroirs des sentiments des personnages

Questions

Documents

A – Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, livre IV, chapitre 3, 1831.

B – Michel Tournier, Vendredi ou les Limbes du Pacifique, 1967.

C – Romain Gary, La Vie devant soi, 1976.

1. Donnez un titre à ce corpus et justifiez votre choix. (3 points)

2. En quoi ces lieux reflètent-ils les sentiments des personnages ? (3 points)

Après avoir répondu à ces questions, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets : le commentaire, la dissertation ou l'écriture d'invention.

document a

Quasimodo, physiquement difforme, est le sonneur des cloches de la cathédrale Notre-Dame de Paris.

En grandissant, il n'avait trouvé que la haine autour de lui. Il l'avait prise. Il avait gagné la méchanceté générale. Il avait ramassé l'arme dont on l'avait blessé.

Après tout, il ne tournait qu'à regret sa face du côté des hommes. Sa cathédrale lui suffisait. Elle était peuplée de figures de marbre, rois, saints, évêques, qui du moins ne lui éclataient pas de rire au nez et n'avaient pour lui qu'un regard tranquille et bienveillant. Les autres statues, celles des monstres et des démons, n'avaient pas de haine pour lui, Quasimodo. Il leur ressemblait trop pour cela. Elles raillaient bien plutôt les autres hommes. Les saints étaient ses amis, et le bénissaient ; les monstres étaient ses amis, et le gardaient. Aussi avait-il de longs épanchements avec eux. Aussi passait-il quelquefois des heures entières, accroupi devant une de ces statues, à causer solitairement avec elle. Si quelqu'un survenait, il s'enfuyait comme un amant surpris dans sa sérénade1.

Et la cathédrale ne lui était pas seulement la société, mais encore l'univers, mais encore toute la nature. Il ne rêvait pas d'autres espaliers2 que les vitraux toujours en fleur, d'autre ombrage que celui de ces feuillages de pierre qui s'épanouissent chargés d'oiseaux dans la touffe des chapiteaux3 saxons, d'autres montagnes que les tours colossales de l'église, d'autre océan que Paris qui bruissait à leurs pieds.

Ce qu'il aimait avant tout dans l'édifice maternel, ce qui réveillait son âme et lui faisait ouvrir ses pauvres ailes qu'elle tenait si misérablement reployées dans sa caverne, ce qui le rendait parfois heureux, c'étaient les cloches. Il les aimait, les caressait, leur parlait, les comprenait. Depuis le carillon de l'aiguille de la croisée jusqu'à la grosse cloche du portail, il les avait toutes en tendresse. Le clocher de la croisée, les deux tours, étaient pour lui comme trois grandes cages dont les oiseaux, élevés par lui, ne chantaient que pour lui. C'étaient pourtant ces mêmes cloches qui l'avaient rendu sourd, mais les mères aiment souvent le mieux l'enfant qui les a fait le plus souffrir.

Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, livre IV, chapitre 3, 1831.

1. Sérénade : concert donné la nuit sous les fenêtres de quelqu'un pour lui rendre hommage.

2. Espalier : mur le long duquel sont plantés des arbres fruitiers.

3. Chapiteau : partie supérieure d'une colonne supportant la voûte.

document b

Le roman raconte comment Robinson Crusoé, seul rescapé d'un naufrage, se retrouve sur une île déserte qu'il nomme Speranza. Il y découvre une grotte.

Il n'eut pas à errer longtemps pour trouver ce qu'il cherchait : l'orifice d'une cheminée verticale et fort étroite. Il fit aussitôt quelques tentatives sans succès pour s'y laisser glisser. Les parois étaient polies comme de la chair, mais l'orifice était si resserré qu'il y demeurait prisonnier à mi-corps. Il se dévêtit tout à fait, puis se frotta le corps avec le lait qui lui restait. Alors il plongea, tête la première, dans le goulot, et cette fois il y glissa lentement mais régulièrement, comme le bol alimentaire dans l'œsophage. Après une chute très douce qui dura quelques instants ou quelques siècles, il se reçut à bout de bras dans une manière de crypte1 exiguë où il ne pouvait se tenir debout qu'à condition de laisser sa tête dans l'arrivée du boyau. Il se livra à une minutieuse palpation du caveau où il se trouvait. Le sol était dur, lisse, étrangement tiède, mais les parois présentaient de surprenantes irrégularités. […] Il en émanait un parfum humide et ferrugineux2, d'une réconfortante acidité, avec une trace d'amertume sucrée évoquant la sève du figuier. Mais ce qui retint Robinson plus que tout autre chose, ce fut un alvéole3 profond de cinq pieds4 environ qu'il découvrit dans le coin le plus reculé de la crypte. L'intérieur en était parfaitement poli, mais curieusement tourmenté5, comme le fond d'un moule destiné à informer6 une chose fort complexe. Cette chose, Robinson s'en doutait, c'était son propre corps, et après de nombreux essais, il finit par trouver en effet la position – recroquevillé sur lui-même, les genoux remontés au menton, les mollets croisés, les mains posées sur les pieds – qui lui assurait une insertion si exacte dans l'alvéole qu'il oublia les limites de son corps aussitôt qu'il l'eût adoptée.

Il était suspendu dans une éternité heureuse. Speranza était un fruit mûrissant au soleil dont l'amande nue et blanche, recouverte par mille épaisseurs d'écorce, d'écale7 et de pelures s'appelait Robinson. Quelle n'était pas sa paix, logé ainsi au plus secret de l'intimité rocheuse de cette île inconnue !

Michel Tournier, Vendredi ou les Limbes du Pacifique, 1967,

© Éditions Gallimard, www.gallimard.fr.

1. Crypte : salle souterraine d'une église.

2. Ferrugineux : qui contient du fer.

3. Alvéole : cavité.

4. Pied : ancienne unité de mesure de longueur, valant 0,3248 mètre.

5. Tourmenté : de forme tordue, irrégulière.

6. Informer : donner une forme.

7. Écale : enveloppe recouvrant la coque de certains fruits (noix, noisettes, amandes…).

document c

Madame Rosa, une vieille femme juive rescapée du camp d'Auschwitz, s'occupe d'enfants nés de prostituées. Le narrateur, le jeune Momo, cherche à savoir où se rend régulièrement Madame Rosa.

J'avais repéré l'endroit où Madame Rosa cachait la clé de la cave et une fois, j'y suis allé pour voir. J'ai rien trouvé. Des meubles, un pot de chambre, des sardines, des bougies, enfin des tas de trucs comme pour loger quelqu'un. J'avais allumé une bougie et j'ai bien regardé, mais il n'y avait que des murs avec des pierres qui montraient les dents. C'est là que j'ai entendu un bruit et j'ai sauté en l'air mais c'était seulement Madame Rosa. Elle était debout à l'entrée et elle me regardait. C'était pas méchant, au contraire, elle avait plutôt l'air coupable, comme si c'était elle qui avait à s'excuser.

– Il faut pas en parler à personne, Momo. Donne-moi ça.

Elle a tendu la main et elle m'a pris la clé.

– Madame Rosa, qu'est-ce que c'est ici ? Pourquoi vous y venez, des fois au milieu de la nuit ? C'est quoi ?

Elle a arrangé ses lunettes et elle a souri.

– C'est ma résidence secondaire, Momo. Allez, viens.

Elle a soufflé la bougie et puis elle m'a pris la main et on est remonté. Après, elle s'est assise la main sur le cœur dans son fauteuil, car elle ne pouvait plus faire les six étages sans être morte.

– Jure-moi de ne jamais en parler à personne, Momo.

– Je vous le jure, Madame Rosa.

– Khaïrem ?

Ça veut dire c'est juré chez eux.

– Khaïrem.

Alors elle a murmuré en regardant au-dessus de moi, comme si elle voyait très loin en arrière et en avant :

– C'est mon trou juif, Momo.

– Ah bon alors ça va.

– Tu comprends ?

– Non mais ça fait rien, j'ai l'habitude.

– C'est là que je viens me cacher quand j'ai peur.

– Peur de quoi, Madame Rosa ?

– C'est pas nécessaire d'avoir des raisons pour avoir peur, Momo.

Ça, j'ai jamais oublié, parce que c'est la chose la plus vraie que j'aie jamais entendue.

Romain Gary, La Vie devant soi, 1976, © Mercure de France.

Les clés du sujet

Question 1

Le titre doit mettre en évidence les principaux points communs entre les trois textes et être court.

Caractérisez chaque texte par des mots qui en rendent compte.

Relevez :

les mots qui désignent et caractérisent les lieux (formes, localisation…) ;

le vocabulaire affectif (émotions, sentiments).

Cherchez un titre qui « sonne » bien.

La consigne vous demande de justifier le titre proposé. Vous devez donc citer chacun des trois extraits pour expliquer les raisons de votre choix.

Question 2

Montrez en quoi la description des lieux reflète (c'est-à-dire s'harmonise avec, est en accord avec), ce que ressentent les personnages.

Identifiez clairement et analysez les sentiments éprouvés par les personnages de manière évidente.

Puis cherchez aussi ce qui révèle indirectement les sentiments des personnages : leur attitude, leur comportement.

Établissez des correspondances entre la description des lieux (nature, désignation, éléments mentionnés) et les sentiments des personnages.

Ne vous contentez pas de nommer les sentiments. Indiquez comment les auteurs les traduisent par des faits d'écriture : images, champs lexicaux…

Structurez votre réponse. Construisez-la de manière synthétique, en confrontant les textes, en les analysant en parallèle.

Accompagnez chaque remarque d'exemples précis tirés des textes.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Question 1

Introduction

[Présentation du corpus] Dans ces trois extraits, les auteurs décrivent un lieu à travers le regard de l'un des personnages : Quasimodo, le bossu de Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo, et Madame Rosa, la vieille dame juive de La Vie devant soi, de Romain Gary, habitent Paris. Le premier est le sonneur de la cathédrale, la deuxième se rend régulièrement dans la cave de son logement. Robinson, le héros de Vendredi ou les Limbes du Pacifique, de Michel Tournier, découvre une grotte sur l'île déserte où il est naufragé. Ces trois lieux apportent aux personnages apaisement et réconfort. Ainsi, le titre de ce corpus pourrait être : « Lieux secrets, protecteurs et sécurisants ».

1. Des lieux intimes et secrets

Les trois textes comportent de nombreux mots qui désignent des lieux précis, fermés et familiers aux personnages qui les fréquentent.

Quasimodo vit dans « sa cathédrale », son « église », un « édifice » peuplé de « statues », de « vitraux » et de chapiteaux qu'il connaît parfaitement et que n'habitent que des « statues » de « marbre ». La « cave » de Madame Rosa contient des « tas de trucs comme pour loger quelqu'un ». Elle en parle à Momo comme d'un lieu rien qu'à elle : « C'est ma résidence secondaire », « C'est mon trou juif ». Robinson se « glisse » dans « l'orifice d'une cheminée verticale », un « goulot » où lui seul peut tenir et qui, curieusement, a quelque chose de religieux (comme la cathédrale de Quasimodo) puisque cet espace est comparé à une « crypte ».

Les textes montrent aussi que ce sont des lieux « reculé[s] » (Tournier), secrets, éloignés du regard d'autrui, « au plus secret de l'intimité », auxquels seuls les personnages ont accès, et qui les séparent des « autres hommes » (Hugo). Robinson goûte « l'intimité rocheuse de cette île inconnue » (­Tournier) ; il ne faut « parler à personne » du trou de Madame Rosa (Gary).

2. Des lieux protecteurs et sécurisants

Non seulement ces lieux éloignent les personnages du reste de la société, mais ils les protègent également. La cathédrale est comme une mère pour Quasimodo (« édifice maternel »), dans laquelle il oublie sa misère et les railleries des hommes. Robinson dans sa grotte est décrit dans la position du fœtus dans le ventre maternel (« recroquevillé sur lui-même, les genoux remontés au menton ») ; l'île le recouvre de « mille épaisseurs d'écorce ». Madame Rosa vient dans son trou pour se « cacher » quand elle a « peur », pour lutter contre les souvenirs de toutes les horreurs qu'elle a pu vivre à Auschwitz.

Ces lieux protégés sécurisent les personnages, les amènent vers un état paisible proche du bonheur.

[Conclusion] D'autres titres pourraient rendre compte de la teneur de ce corpus, tels que : « Des abris maternels », « Des refuges loin des hommes », « Des lieux bienveillants »…

Question 2

Introduction

Les personnages du corpus ont des émotions négatives : Robinson souffre de la solitude, Quasimodo se sent exclu, Madame Rosa a peur. Mais, dans les lieux décrits, ce ressenti douloureux disparaît au profit de sentiments positifs. En effet, la description du cadre ne sert pas seulement à situer l'action : la cathédrale, la grotte et la cave reflètent aussi les sentiments de sécurité, de sérénité et de bonheur qui habitent les personnages.

1. Contre la peur et l'isolement, l'intimité et le réconfort

Les personnages, en symbiose avec ces lieux, s'y sentent protégés.

définition

La personnification consiste à parler d'un objet inanimé comme d'un être vivant. Ex. : « Sois sage, ô ma douleur » (Baudelaire).

Les personnifications donnent l'impression qu'ils s'y sentent chez eux : chez Hugo, l'édifice « maternel » est peuplé de statues au « regard bienveillant » auxquelles Quasimodo « ressembl[e] », d'« amis » qui « cause[nt] avec lui ». Les « parois » de la grotte de Robinson sont « comme de la chair ». Les « pierres » du mur de la cave de Madame Rosa ont des « dents ».

En parallèle, les personnages sont désignés par des images – comparaisons et métaphores – qui suggèrent un sentiment de connivence : ­Quasimodo est assimilé par une comparaison à un « amant » et par une métaphore à une des « mères » qui chérissent leur « enfant ». Robinson est « comme le bol alimentaire dans l'œsophage ». La cave de Madame Rosa est sa « résidence secondaire ».

D'autres images connotant l'adéquation entre le personnage et le lieu clos rendent compte du sentiment de sécurité « réconfortante » (Tournier) et ­protectrice qui habite les personnages. Le « clocher » et les « tours » sont comparés à « trois […] cages » chez Hugo. La métaphore qui assimile Robinson à une « amande » « recouverte de pelures » évoque une enveloppe protectrice. La « cave » de Mme Rosa est son « trou », une sorte de tanière.

Le vocabulaire affectif reflète aussi ce sentiment d'appartenir à un groupe avec lequel les personnages sont en harmonie affective. Chez Hugo, les statues sont « tranquille[s] et bienveillant[es] », elles n'ont « pas de haine » ; ­Quasimodo les « aim[e] » (deux fois), il a de la « tendresse » pour elles. Le « trou juif » de Madame Rosa lui enlève sa peur.

2. Bien-être et bonheur hors des contingences de la réalité

Ces lieux reflètent aussi un état intérieur idyllique, comme dans un rêve.

Les lieux sont décrits comme un paradis pour les sens. Les multiples notations sensorielles sont empreintes de douceur, de tranquillité et d'harmonie.

Pour la vue, c'est le calme de l'obscurité dans la cave de Madame Rosa, mais aussi les mouvements suggérés (« chute très douce », « glisser » chez Tournier) et les formes arrondies (« alvéole » chez Tournier, motifs des « vitraux » chez Hugo).

Pour le toucher, le verbe « caressait » (Hugo), les « parois polies » et le « sol […] lisse » (Tournier) donnent un sentiment d'aisance ; la « tiéde[ur] » du « sol » et la mention du « soleil » (Tournier) suggèrent le bien-être.

Le vocabulaire du goût, de l'odorat et de l'ouïe fait baigner les personnages dans une fête apaisante pour les sens : « amertume sucrée évoquant la sève du figuier », « parfum » (Tournier) ; « sardines » et silence de la cave de Madame Rosa (Gary) ; « océan […] qui bruiss[e] », oiseaux qui « chant[ent] » (Hugo).

Les éléments de la nature mentionnés renvoient les personnages à leur état originel : la « cathédrale » est pour Quasimodo « toute la nature », avec ses végétaux (« fleur[s], feuillages ») et ses animaux (« oiseaux ») ; Tournier évoque le « figuier », un « fruit », une « amande »…

Enfin, les lieux rendent compte d'un sentiment de paix, de bonheur harmonieux : les cloches rendent Quasimodo « heureux », Robinson se trouve dans « une éternité heureuse ». Hors des limites de la réalité, ces lieux font perdre la notion du temps (Quasimodo a de « longs [épanchements] », pendant « des heures entières » ; Madame Rosa voit « très loin en arrière et en avant » ; Tournier parle d'« éternité ») et de l'espace : Quasimodo peut y « ouvrir ses pauvres ailes », Robinson « oubli[e] les limites de son corps ».

Conclusion

Pour le romancier, la description des lieux est souvent un moyen détourné d'éclairer les émotions, les sentiments et le caractère de ses personnages, et de marquer l'influence du milieu sur l'homme.

Accéder à tous les contenus
dès 6,79€/mois

  • Les dernières annales corrigées et expliquées
  • Des fiches de cours et cours vidéo/audio
  • Des conseils et méthodes pour réussir ses examens
  • Pas de publicités
S'abonner