Textes de Hugo, Zola et J. Echenoz

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Les questions sur un corpus - Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Question sur le corpus | Année : 2012 | Académie : Polynésie française
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Les fins de roman
 
 

Les fins de roman • Questions

Le roman

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Polynésie française • Juin 2012

Le personnage de roman • 6 points

Questions

Documents

AVictor Hugo, Les Misérables, partie V, livre ix, chap. 5, 1862.

BÉmile Zola, L’Assommoir, chap. 13, 1877.

CJean Echenoz, Je m’en vais, 1999.

> 1. Comparez la manière dont s’achèvent ces romans. (3 points)

> 2. Quelle image du personnage principal nous laissent ces trois textes ? (3 points)

Après avoir répondu à ces questions, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document a

Dans les dernières pages des Misérables, le personnage principal, Jean Valjean, au moment de mourir, dit adieu à Cosette, sa fille adoptive.

« Comme le temps passe ! Nous avons été bien heureux. C’est fini. Mes enfants111, ne pleurez pas, je ne vais pas très loin. Je vous verrai de là. Vous n’aurez qu’à regarder quand il fera nuit, vous me verrez sourire. Cosette, te rappelles-tu Montfermeil ? Tu étais dans le bois, tu avais bien peur ; te rappelles-tu quand j’ai pris l’anse du seau d’eau ? C’est la première fois que j’ai touché ta pauvre petite main. Elle était si froide ! Ah ! vous aviez les mains rouges dans ce temps-là, Mademoiselle, vous les avez bien blanches maintenant. Et la grande poupée ! te rappelles-tu ? Tu la nommais Catherine. Tu regrettais de ne pas l’avoir emmenée au couvent ! Comme tu m’as fait rire des fois, mon doux ange ! Quand il avait plu, tu embarquais sur les ruisseaux des brins de paille, et tu les regardais aller. Un jour, je t’ai donné une raquette en osier, et un volant avec des plumes jaunes, bleues, vertes. Tu l’as oublié, toi. Tu étais si espiègle toute petite ! Tu jouais. Tu te mettais des cerises aux oreilles. Ce sont là des choses du passé. Les forêts où l’on a passé avec son enfant, les arbres où l’on s’est promené, les couvents où l’on s’est caché, les jeux, les bons rires de l’enfance, c’est de l’ombre. Je m’étais imaginé que tout cela m’appartenait. Voilà où était ma bêtise. Ces Thénardier222 ont été méchants. Il faut leur pardonner. Cosette, voici le moment venu de te dire le nom de ta mère. Elle s’appelait Fantine. Retiens ce nom-là : Fantine. Mets-toi à genoux toutes les fois que tu le prononceras. Elle a bien souffert. Elle t’a bien aimée. Elle a eu en malheur tout ce que tu as en bonheur. Ce sont les partages de Dieu. Il est là-haut, il nous voit tous, et il sait ce qu’il fait au milieu de ses grandes étoiles. Je vais donc m’en aller, mes enfants. Aimez-vous bien toujours. Il n’y a guère autre chose que cela dans le monde : s’aimer. Vous penserez quelquefois au pauvre vieux qui est mort ici. Ô ma Cosette ! ce n’est pas ma faute, va, si je ne t’ai pas vue tous ces temps-ci, cela me fendait le cœur ; j’allais jusqu’au coin de ta rue, je devais faire un drôle d’effet aux gens qui me voyaient passer, j’étais comme fou, une fois je suis sorti sans chapeau. Mes enfants, voici que je ne vois plus très clair, j’avais encore des choses à dire, mais c’est égal. Pensez un peu à moi. Vous êtes des êtres bénis. Je ne sais pas ce que j’ai, je vois de la lumière. Approchez encore. Je meurs heureux. Donnez-moi vos chères têtes bien-aimées, que je mette mes mains dessus. »

Cosette et Marius tombèrent à genoux, éperdus, étouffés de larmes, chacun sur une des mains de Jean Valjean. Ces mains augustes33 ne remuaient plus.

Il était renversé en arrière, la lueur des deux chandeliers l’éclairait ; sa face blanche regardait le ciel, il laissait Cosette et Marius couvrir ses mains de baisers ; il était mort.

La nuit était sans étoiles et profondément obscure. Sans doute, dans l’ombre, quelque ange immense était debout, les ailes déployées, attendant l’âme.

Victor Hugo, Les Misérables, partie V, livre ix, chap. 5, 1862.

Document b

Gervaise, blanchisseuse, croyait avoir enfin trouvé un bonheur mérité auprès de Coupeau, ouvrier-zingueur, mais ce dernier vient de mourir après plusieurs crises de délire dues à l’alcool. Obligée de vendre son petit commerce, Gervaise est réduite à la mendicité et sombre dans la misère…

Depuis ce jour, comme Gervaise perdait la tête souvent, une des curiosités de la maison était de lui voir faire1 Coupeau. On n’avait plus besoin de la prier, elle donnait le tableau gratis, tremblant des pieds et des mains, lâchant de petits cris involontaires. Sans doute elle avait pris ce tic-là à Sainte-Anne2, en regardant trop longtemps son homme. Mais elle n’était pas chanceuse, elle n’en crevait pas comme lui. Ça se bornait à des grimaces de singe échappé, qui lui faisaient jeter des trognons de choux par les gamins, dans les rues.

Gervaise dura ainsi pendant des mois. Elle dégringolait plus bas encore, acceptait les dernières avanies3, mourait un peu de faim tous les jours. Dès qu’elle possédait quatre sous, elle buvait et battait les murs. On la chargeait des sales commissions du quartier. Un soir, on avait parié qu’elle ne mangerait pas quelque chose de dégoûtant ; et elle l’avait mangé, pour gagner dix sous. M. Marescot s’était décidé à l’expulser de la chambre du sixième. Mais, comme on venait de trouver le père Bru mort dans son trou, sous l’escalier, le propriétaire avait bien voulu lui laisser cette niche. Maintenant, elle habitait la niche du père Bru. C’était là-dedans, sur de la vieille paille, qu’elle claquait du bec, le ventre vide et les os glacés. La terre ne voulait pas d’elle, apparemment. Elle devenait idiote, elle ne songeait seulement pas à se jeter du sixième sur le pavé de la cour, pour en finir. La mort devait la prendre petit à petit, morceau par morceau, en la traînant ainsi jusqu’au bout dans la sacrée existence qu’elle s’était faite. Même on ne sut jamais au juste de quoi elle était morte. On parla d’un froid et chaud. Mais la vérité était qu’elle s’en allait de misère, des ordures et des fatigues de sa vie gâtée. Elle creva d’avachissement4, selon le mot des Lorilleux. Un matin, comme ça sentait mauvais dans le corridor, on se rappela qu’on ne l’avait pas vue depuis deux jours ; et on la découvrit déjà verte, dans sa niche.

Justement, ce fut le père Bazouge qui vint, avec la caisse des pauvres5 sous le bras, pour l’emballer. Il était encore joliment soûl, ce jour-là, mais bon zig6 tout de même, et gai comme un pinson. Quand il eut reconnu la pratique7 à laquelle il avait affaire, il lâcha des réflexions philosophiques, en préparant son petit ménage.

  • Tout le monde y passe… On n’a pas besoin de se bousculer, il y a de la place pour tout le monde… Et c’est bête d’être pressé, parce qu’on arrive moins vite… Moi, je ne demande pas mieux que de faire plaisir. Les uns veulent, les autres ne veulent pas. Arrangez un peu ça, pour voir… En v’là une qui ne voulait pas, puis elle a voulu. Alors, on l’a fait attendre… Enfin, ça y est, et, vrai ! elle l’a gagné ! Allons-y gaiement !

Et, lorsqu’il empoigna Gervaise dans ses grosses mains noires, il fut pris d’une tendresse, il souleva doucement cette femme qui avait eu un si long béguin pour lui. Puis, en l’allongeant au fond de la bière8 avec un soin paternel, il bégaya, entre deux hoquets :

  • Tu sais… écoute bien… c’est moi, Bibi-la-Gaieté, dit le consolateur des dames… Va, t’es heureuse. Fais dodo, ma belle !

Émile Zola, L’Assommoir, chap. 13, 1877.

Document c

Le héros du roman, Ferrer, a quitté sa femme Suzanne et a mené une vie d’errance depuis son départ. Un an après être parti, il revient à ce qui était le foyer conjugal ; mais tout a changé…

La maison, en tout cas, avait un peu changé d’aspect. Comme le bec-de-cane1 du portail, la boîte aux lettres était repeinte en rouge, son étiquette ne portait plus le nom de Ferrer ni le nom de jeune fille de Suzanne. Toutes les fenêtres étant illuminées, il semblait que le pavillon fût maintenant occupé par de nouveaux locataires en train de fêter la fin d’année. Ferrer déconcerté resta quelques minutes à côté du portail, sans la moindre idée de ce qu’il allait faire ni de ce qu’il avait envie de faire jusqu’à ce que la porte du pavillon s’ouvrît, libérant de la musique à fort volume en même temps qu’une fille qui demeura dans l’embrasure, sans avoir l’air de vouloir s’en aller, selon toute apparence pour prendre seulement l’air.

Ç’avait l’air d’une assez gentille fille qui, l’apercevant, lui fit un petit signe en souriant. Elle avait un verre à la main et dans les vingt-cinq ou trente ans, elle n’était pas si mal, elle avait un petit quelque chose de Bérangère en un peu moins bien, il n’était pas exclu qu’elle fût aussi légèrement ivre mais légèrement seulement, ce qui est la moindre des choses dans ce genre de soirée. Comme Ferrer demeurait tapi2 près du portail, elle lui adressa la parole, vous êtes un ami de Georges ? Ferrer hautement embarrassé ne répondit pas tout de suite. Suzanne n’est pas là, par hasard ? lui demanda-t-il enfin. Je ne sais pas, dit la fille, je n’ai pas vu de Suzanne mais peut-être qu’elle est là, il y a pas mal de monde, je ne les connais pas tous. Je suis la sœur d’un des associés de Georges, il vient d’emménager. La maison n’est pas mal mais il fait une de ces chaleurs, là-dedans. Oui, dit Ferrer, elle a l’air bien. Vous voulez entrer boire un verre ? proposa gentiment la fille.

Derrière elle, par la porte ouverte, Ferrer apercevait l’entrée repeinte, d’autres meubles, un lustre inconnu, des images suspendues ou punaisées au mur qui n’auraient convenu ni à Suzanne ni à lui. Je veux bien, répondit-il, mais je ne veux surtout pas déranger. Pas du tout, dit en souriant la fille, entrez. Je suis désolé, dit Ferrer en s’approchant avec prudence, je n’avais pas du tout prévu ça. C’est un peu compliqué à expliquer. Pas grave, dit la fille, je suis moi-même là par hasard. Vous allez voir, il y a des gens assez marrants. Allez, venez. Bon, dit Ferrer, mais je ne reste qu’un instant, vraiment. Je prends juste un verre et je m’en vais.

Jean Echenoz, Je m’en vais, 1999.

1 L’expression renvoie à Cosette et à Marius, son époux.

1 Imiter.

1 Système de fermeture.

2 Couple d’aubergistes auxquels Cosette a été confiée par sa mère Fantine et qui l’ont maltraitée

2 Hôpital psychiatrique dans lequel vient de mourir Coupeau.

2 En retrait.

3 Nobles et respectables.

3 Humiliations.

4 Laisser-aller.

5 Cercueil de mauvaise qualité qu’apporte le père Bazouge, croque-mort.

6 Brave homme.

7 Cliente.

8 Cercueil.

Question 1

  • « La manière » signifie « comment ». Cela peut vouloir dire : sur quel événement finit le roman ? Finit-il bien ou mal ? dans quelle atmosphère ? avec une fin « ouverte » ou « fermée » ? sur quel registre ?
  • Faites la liste des qualificatifs qui peuvent caractériser chacune de ces fins.
  • Adoptez une démarche comparative : ne traitez pas les textes les uns après les autres.

Question 2

  • Vous devez dire si le personnage est un héros (au sens de « héroïque ») ; si le lecteur en garde une idée positive ou négative ; si le narrateur semble attaché à son personnage.
  • Cette question vous oblige à traiter les textes successivement (car l’image des personnages est différente dans chacun des textes).
  • Faites une phrase de synthèse finale : vous pouvez dégager une évolution des personnages ou expliquer ce qui justifie ces différences.

>Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé

Les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

> Question 1

[Introduction] La fin d’un roman laisse au lecteur une dernière impression et donne son sens à l’œuvre. Hugo clôt Les Misérables sur la mise en scène de la mort de Jean Valjean ; Zola, dans L’Assommoir, raconte la mort de Gervaise ; et Jean Echenoz, dans Je m’en vais, conduit Ferrer dans la maison où il vivait autrefois avec la femme qu’il a quittée. Comment ces romanciers ont-ils résolu le problème de la fin d’un roman ?

  • Les trois textes proposent une fin marquée par un événement : la mort du personnage principal dans L’Assommoir et Les Misérables, la fin définitive d’un amour dans Je m’en vais.
  • Ces trois scènes marquent un retour sur le passé, souvent empreint de nostalgie : « comme le temps passe », dit le héros de Hugo ; le narrateur de L’Assommoir revient sur les derniers mois de Gervaise ; et Ferrer cherche Suzanne dans son ancienne demeure « repeinte » et abritant « d’autres meubles ».
  • Hugo et Zola ferment définitivement l’intrigue par la mort. Mais la mort de Gervaise n’est que le point final d’une chute inévitable. Jean Valjean, au contraire, a suivi une ascension vers l’héroïsme : sa mort marque la fin de son parcours mais aussi sa rédemption. Le couple Cosette-Marius est au seuil d’une nouvelle vie. La fin est donc aussi ouverte. Ferrer, lui, a d’abord connu une errance mais la rencontre avec une jeune femme représente symboliquement le premier pas vers une nouvelle vie possible (fin ouverte).
  • Curieusement, ces trois fins se terminent sur la promesse du bonheur : « je meurs heureux », dit Jean Valjean ; Bazouge rassure Gervaise : « Va, t’es heureuse ». Les « gens assez marrants » que va rencontrer Ferrer promettent un possible bonheur même s’il est éphémère.
  • Ces fins différentes s’expliquent par la vision du monde de leurs auteurs. La fin de Jean Valjean est pathétique et épique ; elle traduit la foi du romantique qui croit en l’homme. La fin de L’Assommoir est répugnante par son réalisme et son profond pessimisme. La fin de Je m’en vais correspond à la conception du roman d’Echenoz : représenter le monde avec une mise à distance et un peu d’ironie.

[Conclusion] Le lecteur passe d’une fin dramatique (Zola) à une scène nostalgique mais pleine d’espoir (Hugo) ou à une relative neutralité (Echemez).

> Question 2

La fin des trois romans propose une image différente du personnage principal.

  • Hugo présente la mort douce et calme d’un homme fait de souvenirs d’un passé heureux. Jean Valjean meurt sereinement, en modèle d’humanité. Hugo donne de son personnage une vision idéalisée et positive.
  • Au contraire, Gervaise est présentée de façon réaliste et dégradante. Caractérisée par ses besoins animaux (boire, manger, dormir ; elle vit dans une « niche »), elle n’a plus rien d’un être humain. Mais, grâce au croque-mort, elle retrouve un semblant d’humanité. Gervaise est une victime et suscite la pitié.

Observez

Si la question implique une analyse séparée de chaque texte, composez une conclusion qui fasse une synthèse, dégage une progression ou justifie les éléments analysés par le contexte.

  • Ferrer fait partie de l’humanité moyenne ; c’est un anti-héros, pris pour un simple invité parmi d’autres. Il accepte les malentendus par résignation passive. L’auteur porte un regard neutre sur son personnage banal et prend une distance amusée par rapport lui.
  • Cette image du personnage s’inscrit dans un projet romanesque et une vision du monde : dans le roman naturaliste, Gervaise est un exemple de la cruauté impitoyable de la société ; dans le roman romantique, Jean Valjean est un exemple de la force de l’individu contre la société ; dans le roman contemporain, Ferrer est un exemple de l’anti-héros qui évolue dans la banalité du quotidien.