Textes de J-B. Clément, A. Gide, F. Ponge, Prévert

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens
Type : Question sur le corpus | Année : 2016 | Académie : Pondichéry

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9

Pondichéry • Avril 2016

Séries ES, S • 4 points

Un regard renouvelé sur le monde

Question

Documents

AJean-Baptiste Clément, « Le temps des cerises », Chansons, 1882.

BAndré Gide, « La ronde des grenades », Les Nourritures terrestres, livre IV, 1897.

CFrancis Ponge, « L’orange », Le Parti pris des choses, 1942.

DJacques Prévert, « Promenade de Picasso », Paroles, 1949.

En quoi ces quatre textes révèlent-ils les richesses poétiques des fruits ?

document A Le temps des cerises

Ce poème fut composé en 1866 puis repris comme chant populaire lors des journées révolutionnaires de la Commune de Paris au printemps 1871.

À la vaillante citoyenne Louise,

l’ambulancière de la rue Fontaine-au-Roi.

le dimanche 28 mai 1871.

Quand nous en serons au temps des cerises,

Et gai rossignol et merle moqueur

Seront tous en fête.

Les belles auront la folie en tête

Et les amoureux du soleil au cœur.

Quand nous en serons au temps des cerises,

Sifflera bien mieux le merle moqueur.

Mais il est bien court le temps des cerises,

Où l’on s’en va deux cueillir en rêvant

Des pendants d’oreilles1.

Cerises d’amour aux robes pareilles

Tombant sous la feuille en gouttes de sang.

Mais il est bien court le temps des cerises,

Pendants de corail qu’on cueille en rêvant.

Quand vous en serez au temps des cerises,

Si vous avez peur des chagrins d’amour

Évitez les belles.

Moi qui ne crains pas les peines cruelles,

Je ne vivrai pas sans souffrir un jour.

Quand vous en serez au temps des cerises,

Vous aurez aussi des chagrins d’amour.

J’aimerai toujours le temps des cerises :

C’est de ce temps-là que je garde au cœur

Une plaie ouverte,

Et dame Fortune, en m’étant offerte,

Ne saurait jamais calmer ma douleur.

J’aimerai toujours le temps des cerises

Et le souvenir que je garde au cœur.

Paris-Montmartre, 1866.

Jean-Baptiste Clément, « Le temps des cerises », Chansons, 1882.

1. Pendants d’oreilles : cerises portées en boucles d’oreilles.

document B La ronde des grenades

Le récit poétique en prose, Les Nourritures terrestres, adressé au jeune Nathanaël, comporte des passages versifiés comme « La ronde des grenades ». Dans cet extrait, Hylas s’adresse à Nathanaël puis passe la parole à la jeune Simiane.

Nathanaël, te parlerai-je des grenades?

On les vendait pour quelques sous, à cette foire orientale,

Sur des claies2 de roseaux où elles s’étaient éboulées,

On en voyait qui roulaient dans la poussière

Et que des enfants nus ramassaient

Leur jus est aigrelet comme celui des framboises pas mûres

Leur fleur semble faite de cire ;

Elle est de la couleur du fruit.

Trésor gardé, cloisons de ruches,

Abondance de la saveur,

Architecture pentagonale.

L’écorce se fend ; les grains tombent,

Grains de sang dans des coupes d’azur ;

Et d’autres, gouttes d’or, dans des plats de bronze émaillé.

– Chante à présent la figue, Simiane3,

Parce que ses amours sont cachées.

– Je chante la figue, dit-elle,

Dont les belles amours sont cachées,

Sa floraison est repliée.

Chambre close où se célèbrent des noces ;

Aucun parfum ne les conte au-dehors.

Comme rien ne s’en évapore,

Tout le parfum devient succulence et saveur.

Fleur sans beauté ; fruit de délices ;

Fruit qui n’est que sa fleur mûrie.

J’ai chanté la figue, dit-elle.

Chante à présent toutes les fleurs.

André Gide, « La ronde des grenades », Les Nourritures terrestres, livre IV, 1897.

1. Grenades : fruits du grenadier, de la grosseur d’une pomme, dont l’intérieur cloisonné renferme des grains rouges.

2. Claies : support tressé utilisé pour sécher les fruits.

3. Simiane : prénom féminin.

document C L’orange

Comme dans l’éponge il y a dans l’orange une aspiration à reprendre contenance après avoir subi l’épreuve de l’expression1. Mais où l’éponge réussit toujours, l’orange jamais : car ses cellules ont éclaté, ses tissus se sont déchirés. Tandis que l’écorce seule se rétablit mollement dans sa forme grâce à son élasticité, un liquide d’ambre s’est répandu, accompagné de rafraîchissement, de parfums suaves, certes, – mais souvent aussi de la conscience amère d’une expulsion prématurée de pépins.

Faut-il prendre parti entre ces deux manières de mal supporter l’oppression ? – L’éponge n’est que muscle et se remplit de vent, d’eau propre ou d’eau sale selon : cette gymnastique est ignoble. L’orange a meilleur goût, mais elle est trop passive, – et ce sacrifice odorant… c’est faire à l’oppresseur trop bon compte vraiment.

Mais ce n’est pas assez avoir dit de l’orange que d’avoir rappelé sa façon particulière de parfumer l’air et de réjouir son bourreau. Il faut mettre l’accent sur la coloration glorieuse du liquide qui en résulte, et qui, mieux que le jus de citron, oblige le larynx à s’ouvrir largement pour la prononciation du mot comme pour l’ingestion du liquide, sans aucune moue appréhensive2 de l’avant-bouche dont il ne fait pas se hérisser les papilles.

Et l’on demeure au reste sans paroles pour avouer l’admiration que mérite l’enveloppe du tendre, fragile et rose ballon ovale dans cet épais tampon-buvard humide dont l’épiderme extrêmement mince mais très pigmenté, acerbement sapide3, est juste assez rugueux pour accrocher dignement la lumière sur la parfaite forme du fruit.

Mais à la fin d’une trop courte étude, menée aussi rondement que possible – il faut en venir au pépin. Ce grain, de la forme d’un minuscule citron, offre à l’extérieur la couleur du bois blanc de citronnier, à l’intérieur un vert de pois ou de germe tendre. C’est en lui que se retrouvent, après l’explosion sensationnelle de la lanterne vénitienne4 de saveurs, couleurs et parfums que constitue le ballon fruité lui-même, – la dureté relative et la verdeur (non d’ailleurs entièrement insipide5) du bois, de la branche, de la feuille : somme toute petite quoique avec certitude la raison d’être du fruit.

Francis Ponge, « L’orange », in Le Parti pris des choses, 1942, © Éditions Gallimard, www.gallimard.fr

1. Expression : action de presser et d’exprimer.

2. Sans aucune moue appréhensive : sans aucune grimace craintive au contact du jus.

3. Acerbement sapide : d’une saveur agressive.

4. Lanterne vénitienne : lanterne multicolore.

5. Insipide : sans saveur.

document D Promenade de Picasso

Sur une assiette bien ronde en porcelaine réelle

une pomme pose

face à face avec elle

un peintre de la réalité

essaie vainement de peindre

la pomme telle qu’elle est

mais

elle ne se laisse pas faire

la pomme

elle a son mot à dire

et plusieurs tours dans son sac de pomme

la pomme

et la voilà qui tourne

dans son assiette réelle

sournoisement sur elle-même

doucement sans bouger

et comme un duc de Guise qui se déguise en bec de gaz1

parce qu’on veut malgré lui lui tirer le portrait

la pomme se déguise en beau fruit déguisé2

et c’est alors

que le peintre de la réalité

commence à réaliser

que toutes les apparences de la pomme sont contre lui

et

comme le malheureux indigent3

comme le pauvre nécessiteux qui se trouve soudain à la merci de n’importe quelle association bienfaisante et charitable et redoutable de bienfaisance de charité et de redoutabilité

le malheureux peintre de la réalité

se trouve soudain alors être la triste proie

d’une innombrable foule d’associations d’idées4

et la pomme en tournant évoque le pommier

le Paradis terrestre et Ève et puis Adam

l’arrosoir l’espalier Parmentier l’escalier

Le Canada les Hespérides la Normandie la Reinette et l’Api

le serpent du Jeu de Paume le serment du Jus de Pomme

et le péché originel

et les origines de l’art

et la Suisse avec Guillaume Tell

et même Isaac Newton

plusieurs fois primé à l’Exposition de la Gravitation Universelle

et le peintre étourdi perd de vue son modèle

et s’endort

c’est alors que Picasso

qui passait par là comme il passe partout

chaque jour comme chez lui

voit la pomme et l’assiette et le peintre endormi

Quelle idée de peindre une pomme

dit Picasso

et Picasso mange la pomme

et la pomme lui dit Merci

et Picasso casse l’assiette

et s’en va en souriant

et le peintre arraché à ses songes

comme une dent

se retrouve tout seul devant sa toile inachevée

avec au beau milieu de sa vaisselle brisée

les terrifiants pépins de la réalité.

Jacques Prévert, « Promenade de Picasso », in Paroles, 1949, © Éditions Gallimard, © Fatras/Succession Jacques Prévert. Droits numériques réservés.

1. Bec de gaz : ancien éclairage de rue, fonctionnant au gaz.

2. Beau fruit déguisé : un fruit déguisé est une confiserie.

3. Indigent : personne dans le besoin.

4. Associations d’idées : succession de références historiques et culturelles, développées dans les vers suivants.

Les clés du sujet

Comprendre la question

La question comporte un présupposé : « Ces fruits présentent des richesses poétiques. » Vous devez le confirmer en analysant les textes.

« En quoi » est une expression vague. Il faut l’expliciter : « Quelles richesses poétiques présentent ces fruits et comment, par quels moyens, faits d’écriture les poètes les mettent-ils en valeur ? »

Construire la réponse

Analysez les champs lexicaux et les faits d’écriture poétique.

Identifiez à quelles réalités les fruits sont associés.

Partez du plus évident (les sensations que les fruits procurent) au moins évident (les sentiments qu’ils inspirent, leurs effets sur les animaux et les gens, leurs fonctions, les divers « sens » que leur donnent les poètes).

Ne juxtaposez pas l’analyse des textes, mais construisez votre réponse autour des caractéristiques (communes) attribuées à ces fruits.

Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des textes.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Une des forces de la poésie est de renouveler notre vision du monde en puisant ses sujets d’inspiration dans la réalité quotidienne : objets, fleurs, fruits… [Présentation du corpus] Ainsi J.-B. Clément en 1882 fait du « temps des cerises » le sujet d’un poème repris comme chant populaire après la Commune de Paris ; un siècle plus tard, A. Gide fait l’éloge, dans son récit poétique Les Nourritures terrestres, de la grenade et de la figue ; au début du xxe siècle, Francis Ponge, dans un poème en prose, « prend le parti » de l’orange, à peu près à la même époque où J. Prévert, dans son poème en vers libres « Promenade de Picasso » (Paroles), évoque la rencontre entre une pomme et le peintre espagnol. [Problématique] Quelles richesses de ces modestes fruits la poésie met-elle en valeur et par quels moyens ? Comment renouvelle-t-elle l’image que nous en avons ?

I. Une fête pour les sens, la sensibilité et l’esprit

Les fruits choisis par les poètes offrent une vraie fête pour tous les sens. Ils sollicitent la vue par leur forme (« ballon » de l’orange, « architecture pentagonale » de la grenade) et leurs couleurs (le « sang » des cerises et des grenades, le « rose » de l’orange, etc.). Ils sollicitent aussi le goût (« jus aigrelet » des grenades, « verdeur » des pépins, « succulence », etc.) ainsi que l’odorat (« parfum » des figues, orange qui « parfume l’air ») et le toucher (l’« enveloppe tendre » de l’orange, son « élasticité »).

Ils ont aussi un effetle plus souvent bénéfique – sur tout ce et ceux qui les entourent. Vecteurs de vie (le « sang » – Clément et Gide), ils apportent des « délices » (Gide) et suscitent l’« admiration » (Ponge). Ils sont associés à des activités joyeuses (la fête chez Clément, le « chant » chez Gide). Ils sont éveilleurs de sentiments, l’amour en particulier (les « amoureux » ont « du soleil au cœur » ; la figue est associée aux « noces »). Enfin ces fruits sont une réserve à souvenirs que l’on « garde au cœur » (Clément) ou qui font resurgir tout un passé, depuis le « péché originel » d’« Ève et d’Adam » jusqu’au « serment du jeu de Paume » (Prévert).

II. Une floraison d’images transformatrices

Des images, le plus souvent positives, magnifient les fruits et les métamorphosent en bijoux (« pendants d’oreilles » chez Clément, « gouttes d’or » chez Gide), en « ballon », « tampon-buvard », « lanterne vénitienne » (Ponge) ou en matières précieuses comme le « corail » (Clément), l’« or » (Gide) et l’« ambre » (Ponge).

Les fruits sont personnifiés : les grenades font « la ronde », la figue a des « amours cachées » (Gide), l’orange est victime d’un « bourreau » (Ponge) ; la pomme « pose », « elle ne se laisse pas faire », elle a « son mot à dire », elle se fait « tirer le portrait », « dit merci » ; elle est même « sournois[e] » (Prévert).

Dans ces métamorphoses, les jeux de mots jouent un rôle primordial (« expression » du jus de l’orange ; cascades de bons mots chez Prévert : « jeu de Paume » fait penser à « jus de pomme » !).

III. Des symboles aux sens multiples

Au-delà des descriptions mélioratives, les poètes donnent à ces fruits une valeur symbolique.

La cerise est symbole de joie (liée à la mention du printemps), mais aussi de chagrin lié à la mort de l’amour (elle tombe « sous la feuille en goutte de sang »).

La grenade symbolise la vie extravertie, presque dionysiaque, avec ces « enfants nus » et cette « abondance » qui lui sont associés, alors que la figue renvoie au plaisir caché et suggère sans doute une image du sexe féminin.

L’orange, victime de son « bourreau » « oppresseur », figure le « sacrifice » mais aussi la résistance à l’oppression…

Enfin la pomme est le symbole de la peinture, de l’inspiration artistique, magique, puisque, sujet d’une « nature morte » de Picasso, le poète par son art même la rend vivante !

Conclusion

Grâce à la poésie, les fruits dépassent donc largement leur réalité et prennent une dimension inattendue.