Textes de J. Racine, P-A. Caron de Beaumarchais, V. Hugo, J. Pommerat

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2015 | Académie : Amérique du Sud

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Amérique du Sud • Novembre 2015

Séries ES, S • 4 points

Parole et colère

Question

Documents

A – Jean Racine, La Thébaïde, acte III, scène 2, 1664.

B – Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, acte III, scène 16, extrait, 1784.

C – Victor Hugo, Ruy Blas, acte III, scène 2, extrait, 1838.

D – Joël Pommerat, Cet enfant, scène 7, extrait, 2005.

 Comment, dans les textes du corpus, la parole théâtrale parvient-elle à exprimer la colère ?

document A

L’action se déroule à Thèbes. Après avoir épousé Œdipe, Jocaste découvre avec horreur que ce dernier n’est autre que son propre fils et l’assassin de son premier mari, Laïus. Elle se révolte contre la colère des dieux qui s’acharne contre sa famille.

Jocaste, seule.

Dureront-ils toujours, ces ennuis si funestes ?1

N’épuiseront-ils point les vengeances célestes ?

Me feront-ils souffrir tant de cruels trépas2,

Sans jamais au tombeau précipiter mes pas ?

Ô ciel, que tes rigueurs seraient peu redoutables,

Si la foudre d’abord accablait les coupables !

Et que tes châtiments paraissent infinis,

Quand tu laisses la vie à ceux que tu punis !

Tu ne l’ignores pas, depuis le jour infâme

Où de mon propre fils je me trouvai la femme,

Le moindre des tourments que mon cœur a soufferts

Égale tous les maux que l’on souffre aux enfers.

Et toutefois, ô Dieux, un crime involontaire

Devait-il attirer toute votre colère ?

Le connaissais-je, hélas ! ce fils infortuné3 ?

Vous-mêmes dans mes bras vous l’avez amené.

C’est vous dont la rigueur m’ouvrit ce précipice.

Voilà de ces grands Dieux la suprême justice !

Jusques au bord du crime ils conduisent nos pas ;

Ils nous le font commettre, et ne l’excusent pas !

Prennent-ils donc plaisir à faire des coupables,

Afin d’en faire après d’illustres misérables ?

Et ne peuvent-ils point, quand ils sont en courroux4,

Chercher des criminels à qui le crime est doux ?

Jean Racine, La Thébaïde, acte III, scène 2, 1664.

1. Ennuis si funestes : tourments si mortels.

2. Trépas : décès.

3. Infortuné : malchanceux, voire maudit par les Dieux.

4. Courroux : vive colère.

document B

Durant l’acte III de cette comédie, Marceline a porté plainte contre le valet Figaro. Au cours du procès, elle découvre que ce dernier est le fils qu’elle avait eu hors mariage avec Bartholo. Elle accuse alors les hommes d’être ingrats envers les femmes et de profiter de leur naïveté en amour.

Bartholo. – Des fautes1 si connues ! une jeunesse déplorable !

Marceline, s’échauffant par degrés. – Oui, déplorable, et plus qu’on ne croit ! Je n’entends pas nier mes fautes ; ce jour les a trop bien prouvées ! mais qu’il est dur de les expier après trente ans d’une vie modeste ! J’étais née, moi, pour être sage, et je la suis devenue sitôt qu’on m’a permis d’user de ma raison. Mais dans l’âge des illusions, de l’inexpérience et des besoins, où les séducteurs nous assiègent pendant que la misère nous poignarde, que peut opposer une enfant à tant d’ennemis rassemblés ? Tel nous juge ici sévèrement, qui, peut-être, en sa vie a perdu dix infortunées !

Figaro. – Les plus coupables sont les moins généreux ; c’est la règle.

Marceline, vivement. – Hommes plus qu’ingrats, qui flétrissez2 par le mépris les jouets de vos passions, vos victimes ! c’est vous qu’il faut punir des erreurs de notre jeunesse ; vous et vos magistrats, si vains du droit de nous juger3, et qui nous laissent enlever, par leur coupable négligence, tout honnête moyen de subsister. Est-il un seul état4 pour les malheureuses filles ? Elles avaient un droit naturel à toute la parure des femmes : on y laisse former mille ouvriers de l’autre sexe5.

Figaro, en colère. – Ils font broder jusqu’aux soldats !

Marceline, exaltée. – Dans les rangs même plus élevés, les femmes n’obtiennent de vous qu’une considération dérisoire ; leurrées6 de respects apparents, dans une servitude réelle ; traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes ! Ah ! sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur ou pitié.

Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, acte III, scène 16, extrait, 1784.

1. Fautes : allusion aux enfants nés hors mariage.

2. Flétrissez : abîmez, salissez moralement.

3. Vains du droit de nous juger : tirant une fierté injustifiée du droit de condamner les femmes malheureuses.

4. Un seul état : un seul métier possible.

5. Elles avaient un droit naturel à toute la parure des femmes : on y laisse former mille ouvriers de l’autre sexe : les hommes prennent aux femmes les emplois de couturières qui leur étaient réservés.

6. Leurrées : dupées, trompées.

document C

Sous une fausse identité, celle de Don César, grand d’Espagne, Ruy Blas, valet de Don Salluste, connaît une ascension foudroyante. Arrivé au cœur du pouvoir, il se rend compte que seuls y règnent la corruption et le vice. Il interrompt le conseil privé du roi et, devant ses membres, dans une longue tirade, dénonce la bassesse des nobles et la décadence de l’Espagne.

Les mêmes, Ruy Blas

Ruy Blas, survenant.

[…] – l’État est indigent1,

L’État est épuisé de troupes et d’argent ;

Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères,

Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères.

Et vous osez ! … – Messieurs, en vingt ans, songez-y,

Le peuple, – j’en ai fait le compte, et c’est ainsi ! –

Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie,

Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie,

Le peuple misérable, et qu’on pressure encor,

A sué quatre cent trente millions d’or !

Et ce n’est pas assez ! et vous voulez, mes maîtres ! … –

Ah ! j’ai honte pour vous ! – Au-dedans, routiers, reîtres2,

Vont battant le pays et brûlant la moisson.

L’escopette3 est braquée au coin de tout buisson.

Comme si c’était peu de la guerre des princes,

Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces,

Tous voulant dévorer leur voisin éperdu,

Morsures d’affamés sur un vaisseau perdu !

Notre église en ruine est pleine de couleuvres ;

L’herbe y croît. Quant aux grands4, des aïeux, mais pas d’œuvres.

Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.

L’Espagne est un égout où vient l’impureté

De toute nation. Tout seigneur à ses gages

A cent coupe-jarrets5 qui parlent cent langages.

Génois, sardes, flamands. Babel est dans Madrid.

L’alguazil6, dur au pauvre, au riche s’attendrit.

La nuit on assassine, et chacun crie : À l’aide !

– Hier on m’a volé, moi, près du pont de Tolède ! –

La moitié de Madrid pille l’autre moitié.

Tous les juges vendus. Pas un soldat payé.

Anciens vainqueurs du monde, Espagnols que nous sommes,

Quelle armée avons-nous ? À peine six mille hommes,

Qui vont pieds nus.

Victor Hugo, Ruy Blas, acte III, scène 2, extrait, 1838.

1. Indigent : pauvre.

2. Routiers, reîtres : soldats brutaux se livrant au pillage.

3. Escopette : petit fusil au canon évasé.

4. Grands : titre des seigneurs espagnols les plus haut placés et les plus proches du roi.

5. Coupe-jarrets : tueurs à gages rémunérés par un seigneur.

6. Alguazil : en Espagne, agent de police.

document D

Cette tirade est la conclusion d’une courte scène qui oppose un père, âgé de soixante ans, à son fils de trente ans, accompagné de son épouse. La discussion porte tout d’abord sur l’éducation que le fils donne à son enfant et sur celle qu’il a lui-même reçue.

Le fils, explosant. S’il te plaît… je n’ai pas envie de te parler… surtout… ne me fais pas dire ce que j’ai sur le cœur, s’il te plaît… tu es tellement fier de ton éducation… tu es tellement fier de ta loi celle que tu as réussi à m’imposer… tu es tellement fier de ta force… tu es tellement fier du résultat. (Il se lève.) Regarde comme tu peux être fier du résultat… Regarde-moi, oui, tu peux être fier, tu m’as dressé comme il faut… Tu m’as bien dressé, jamais tu n’as eu à te plaindre de moi… Je ne t’ai jamais coupé la parole à table… Je ne t’ai jamais manqué de respect devant tes invités… Je n’ai même jamais pris la parole en ta présence avant que tu m’autorises à le faire… même lorsque nous étions en famille… même aujourd’hui, tu ne peux pas imaginer comment je dois prendre sur moi pour arriver à te parler… pour oser te parler… Parce que je t’ai toujours craint sans que tu aies besoin pour cela d’élever la voix… Tu m’as terrorisé toute mon enfance, toute mon adolescence, toute ma jeunesse… Oui, tu peux être fier… Je t’ai craint comme un enfant doit craindre son père selon toi… et même encore aujourd’hui, alors que tu es là dans un coin sur ta chaise toute la journée… et qu’on t’entend à peine parce que tu parles toujours à mi-voix, comme si tu avais peur de déranger… eh bien oui j’ai peur, je continue à te craindre à trembler à l’intérieur… J’ai peur de toi… dès que tu rentres dans la même pièce que moi… dès que tu t’approches de moi… dès que tu m’adresses la parole, je me sens mal j’ai des nausées je sens monter en moi une vraie peur à l’intérieur… c’est plus fort que moi.

J’aimerais tellement me débarrasser de cette peur… cette peur m’épuise elle me fatigue elle me détruit… Si je suis agressif la plupart du temps je sais bien que c’est pour essayer de camoufler cette peur… mais j’aimerais tellement pouvoir en finir avec cette agressivité, cette agressivité avec les autres et avec moi-même… J’aimerais tellement, j’aimerais tellement épargner à mon propre fils cette peur… J’aimerais tellement lui épargner cela… J’aimerais tellement que mon fils puisse me regarder sans ressentir cette peur, sans trembler… J’aimerais tellement pouvoir m’approcher de mon fils sans lire de l’angoisse et de la peur dans son regard… Excuse-moi, papa, mais j’aimerais tellement être avec mon fils autrement que ce que tu as pu être avec moi… J’aimerais tellement que mon fils puisse ressentir pour moi autre chose que ce que je peux ressentir moi pour toi… J’aimerais tellement j’aimerais tellement cela, si cela pouvait être possible… Excuse-moi, j’aimerais tellement être différent de toi…

Il sort. Restent le père et la belle-fille. Sans voix.

Joël Pommerat, Cet enfant, scène 7, extrait, 2005.

Les clés du sujet

Comprendre la question

« exprimer » signifie « rendre sensible », « faire ressentir… ».

« Comment » invite à trouver les moyens utilisés par les dramaturges :

type de personnages mis en scène, rapports entre les personnages, situation d’énonciation et ses éventuelles variations ;

formes, registres et faits d’écriture théâtrale (poids respectifs des répliques) ; modalités des phrases ; figures de style (périphrases, figures de l’intensification, vocabulaire affectif…) ; didascalies.

Construire la réponse

Les textes sont assez différents, mais essayez de ne pas les analyser séparément ; trouvez les points communs puis les différences.