Textes de l'Abbé Prévost, Bernardin de Saint-Pierre, Hugo et Camus

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Question sur le corpus | Année : 2015 | Académie : Antilles, Guyane

 

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Antilles, Guyane • Septembre 2015

Séries ES, S • 4 points

Faire mourir son personnage ?

Question

Documents

A – Abbé Prévost (1697-1763), L’Histoire de Manon Lescaut et du chevalier Des Grieux, seconde partie, 1731.

B – Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814), Paul et Virginie, 1789.

C – Victor Hugo (1802-1885), L’Homme qui rit, 1869.

D – Albert Camus (1912-1960), La Peste, cinquième partie, 1947.

Comment la mort des personnages est-elle présentée dans les textes du corpus ?

Après avoir répondu à ces questions, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets : le commentaire, la dissertation ou l'écriture d'invention.

Document A

Le chevalier Des Grieux et Manon Lescaut s’aiment d’un amour passionnel qui les entraîne dans une vie tumultueuse et peu honnête. Jugée comme une fille de mauvaise vie, Manon est déportée en Amérique. Des Grieux s’y rend avec elle en secret. Ils arrivent à la Nouvelle-Orléans où le Gouverneur leur fait bon accueil. Mais Synnelet, le fils de ce dernier, tombe amoureux de Manon. Des Grieux l’affronte en duel et croit l’avoir tué. Les deux amants fuient alors dans le désert.

Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie et je n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu’elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d’abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l’infortune, et je n’y répondis que par les tendres consolations de l’amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait.

N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques d’amour, au moment même qu’elle expirait. C’est tout ce que j’ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.

Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez rigoureusement puni. Il a voulu que j’aie traîné, depuis, une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.

Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage et sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d’y mourir ; mais je fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait exposé, après mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je formai la résolution de l’enterrer et d’attendre la mort sur sa fosse. J’étais déjà si proche de ma fin, par l’affaiblissement que le jeûne et la douleur m’avaient causé, que j’eus besoin de quantité d’efforts pour me tenir debout. Je fus obligé de recourir aux liqueurs que j’avais apportées. Elles me rendirent autant de force qu’il en fallait pour le triste office que j’allais exécuter. Il ne m’était pas difficile d’ouvrir la terre, dans le lieu où je me trouvais. C’était une campagne couverte de sable. Je rompis mon épée, pour m’en servir à creuser, mais j’en tirai moins de secours que de mes mains. J’ouvris une large fosse. J’y plaçai l’idole de mon cœur, après avoir pris soin de l’envelopper de tous mes habits, pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans cet état qu’après l’avoir embrassée mille fois, avec toute l’ardeur du plus parfait amour. Je m’assis encore près d’elle. Je la considérai longtemps. Je ne pouvais me résoudre à fermer la fosse.

Abbé Prévost, L’Histoire de Manon Lescaut et du chevalier Des Grieux, seconde partie, 1731.

Document B

Paul et Virginie ont grandi ensemble, comme frère et sœur, sur l’Isle de France (future île Maurice). Passant de l’enfance à l’adolescence, ils se rendent compte que les sentiments qu’ils éprouvent l’un pour l’autre changent de nature. Les circonstances les séparent pourtant : Virginie est issue de la noblesse et sa famille envisage pour elle un beau mariage en métropole. Plus d’une année de séparation s’écoule : loin de tarir les sentiments des deux amants, elle les exacerbe. Virginie préfère être déshéritée et chassée de France. On annonce son retour sur l’île. Elle voyage à bord du Saint-Géran. Paul est sur le rivage, guettant son arrivée. Mais alors que le navire s’approche de l’île, il est pris dans une tempête.

Dans les balancements du vaisseau, ce qu’on craignait arriva. Les câbles de son avant rompirent ; et comme il n’était plus retenu que par une seule aussière1 il fut jeté sur les rochers à une demi-encablure2 du rivage. Ce ne fut qu’un cri de douleur parmi nous. Paul allait s’élancer à la mer, lorsque je le saisis par le bras : « Mon fils, lui dis-je, voulez-vous périr ? – Que j’aille à son secours, s’écria-t-il, ou que je meure ! » Comme le désespoir lui ôtait la raison, pour prévenir sa perte, Domingue et moi3 lui attachâmes à la ceinture une longue corde dont nous saisîmes l’une des extrémités. Paul alors s’avança vers le Saint-Géran, tantôt nageant, tantôt marchant sur les récifs. Quelquefois il avait l’espoir de l’aborder, car la mer, dans ses mouvements irréguliers, laissait le vaisseau presque à sec, de manière qu’on en eût pu faire le tour à pied ; mais bientôt après, revenant sur ses pas avec une nouvelle furie, elle le couvrait d’énormes voûtes d’eau qui soulevaient tout l’avant de sa carène4, et rejetaient bien loin sur le rivage le malheureux Paul, les jambes en sang, la poitrine meurtrie, et à demi noyé. À peine ce jeune homme avait-il repris l’usage de ses sens qu’il se relevait et retournait avec une nouvelle ardeur vers le vaisseau, que la mer cependant entrouvrait par d’horribles secousses. Tout l’équipage, désespérant alors de son salut, se précipitait en foule à la mer, sur des vergues5, des planches, des cages à poules, des tables, et des tonneaux. On vit alors un objet digne d’une éternelle pitié : une jeune demoiselle parut dans la galerie de la poupe du Saint-Géran, tendant les bras vers celui qui faisait tant d’efforts pour la joindre. C’était Virginie. Elle avait reconnu son amant à son intrépidité. La vue de cette aimable personne, exposée à un si terrible danger, nous remplit de douleur et de désespoir. Pour Virginie, d’un port noble et assuré, elle nous faisait signe de la main, comme nous disant un éternel adieu. Tous les matelots s’étaient jetés à la mer. Il n’en restait plus qu’un sur le pont, qui était tout nu et nerveux comme Hercule. Il s’approcha de Virginie avec respect : nous le vîmes se jeter à ses genoux, et s’efforcer même de lui ôter ses habits ; mais elle, le repoussant avec dignité, détourna de lui sa vue. On entendit aussitôt ces cris redoublés des spectateurs : « Sauvez-la, sauvez-la ; ne la quittez pas ! » Mais dans ce moment une montagne d’eau d’une effroyable grandeur s’engouffra entre l’île d’Ambre et la côte, et s’avança en rugissant vers le vaisseau, qu’elle menaçait de ses flancs noirs et de ses sommets écumants. À cette terrible vue le matelot s’élança seul à la mer ; et Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur ses habits, l’autre sur son cœur, et levant en haut des yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux.

Ô jour affreux ! hélas ! tout fut englouti. La lame jeta bien avant dans les terres une partie des spectateurs qu’un mouvement d’humanité avait portés à s’avancer vers Virginie, ainsi que le matelot qui l’avait voulu sauver à la nage. Cet homme, échappé à une mort presque certaine, s’agenouilla sur le sable, en disant : « Ô mon Dieu ! vous m’avez sauvé la vie ; mais je l’aurais donnée de bon cœur pour cette digne demoiselle qui n’a jamais voulu se déshabiller comme moi. » Domingue et moi nous retirâmes des flots le malheureux Paul sans connaissance, rendant le sang par la bouche et par les oreilles.

Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie, 1789.

1. Aussière : gros cordage de navire employé pour l’amarrage ou le remorquage.

2. Encablure : unité de longueur maritime qui équivaut à 185,2 mètres.

3. Domingue est un esclave noir qui a contribué à l’éducation de Paul et Virginie ; le narrateur est un personnage qui a été le témoin de toute l’histoire de Paul et Virginie et qui la raconte au narrateur principal du roman.

4. Carène : partie immergée de la coque d’un bateau.

5. Vergues : pièces qui, disposées à diverses hauteurs des mâts, portent les voiles d’un bateau.

Document C

Dans l’Angleterre de la fin du xviie siècle, Gwynplaine, un garçon au visage difforme, et Dea, une fillette aveugle, ont été recueillis par Ursus, un saltimbanque qui se déplace de ville en ville. En grandissant, Gwynplaine et Dea deviennent tout l’un pour l’autre. Mais la jeune fille a une santé fragile et, après des péripéties éprouvantes, elle est sur le point de mourir.

Sa voix allait s’affaiblissant. La décroissance lugubre de l’agonie lui ôtait l’haleine. Elle repliait son pouce sous ses doigts, signe que la dernière minute approche. Le bégaiement de l’ange commençant semblait s’ébaucher dans le doux râle de la vierge.

Elle murmura :

– Vous vous souviendrez, n’est-ce pas, parce que ce serait bien triste que je sois morte si l’on ne se souvenait pas de moi. J’ai quelquefois été méchante. Je vous demande à tous pardon. Je suis bien certaine que, si le bon Dieu avait voulu, comme nous ne tenons pas beaucoup de place, nous aurions encore été heureux, mon Gwynplaine, puisqu’on aurait gagné sa vie et qu’on aurait été ensemble dans un autre pays ; mais le bon Dieu n’a pas voulu. Je ne sais pas du tout pourquoi je meurs. Puisque je ne me plaignais pas d’être aveugle, je n’offensais personne. Je n’aurais pas mieux demandé que de rester toujours aveugle à côté de toi. Oh ! comme c’est triste de s’en aller !

Ses paroles haletaient, et s’éteignaient l’une après l’autre, comme si l’on eût soufflé dessus. On ne l’entendait presque plus.

– Gwynplaine, reprit-elle, n’est-ce pas ? tu penseras à moi. J’en aurai besoin, quand je serai morte.

Et elle ajouta :

– Oh ! Retenez-moi !

Puis, après un silence, elle dit :

– Viens me rejoindre le plus tôt que tu pourras. Je vais être bien malheureuse sans toi, même avec Dieu. Ne me laisse pas trop longtemps seule, mon doux Gwynplaine ! C’est ici qu’était le paradis. Là-haut, ce n’est que le ciel. Ah ! j’étouffe ! Mon bien-aimé, mon bien-aimé, mon bien-aimé !

– Grâce ! cria Gwynplaine.

– Adieu ! dit-elle.

– Grâce ! répéta Gwynplaine.

Et il colla sa bouche aux belles mains glacées de Dea.

Elle fut un moment comme si elle ne respirait plus.

Puis elle se haussa sur ses coudes, un profond éclair traversa ses yeux, et elle eut un ineffable sourire. Sa voix éclata, vivante.

– Lumière ! cria-t-elle. Je vois.

Et elle expira.

Elle retomba étendue et immobile sur le matelas.

– Morte ! dit Ursus.

Et le pauvre vieux bonhomme, comme s’écroulant sous le désespoir, prosterna sa tête chauve et enfouit son visage sanglotant dans les plis de la robe aux pieds de Dea. Il demeura là, évanoui.

Victor Hugo, L’Homme qui rit, 1869.

Document D

Une épidémie de peste sévit à Oran, en Algérie, dans les années quarante. Alors que le fléau disparaît enfin, il fait une dernière victime, Tarrou, l’ami du médecin Bernard Rieux. Tarrou, veillé par le docteur Rieux, a lutté toute une nuit contre la maladie. Le lendemain, après une courte rémission, la fièvre reprend.

 

À midi, la fièvre était à son sommet. Une sorte de toux viscérale secouait le corps du malade qui commença seulement à cracher du sang. Les ganglions avaient cessé d’enfler. Ils étaient toujours là, durs comme des écrous, vissés dans le creux des articulations, et Rieux jugea impossible de les ouvrir. Dans les intervalles de la fièvre et de la toux, Tarrou de loin en loin regardait encore ses amis. Mais, bientôt, ses yeux s’ouvrirent de moins en moins souvent, et la lumière qui venait alors éclairer sa face dévastée se fit plus pâle à chaque fois. L’orage qui secouait ce corps de soubresauts convulsifs l’illuminait d’éclairs de plus en plus rares et Tarrou dérivait lentement au fond de cette tempête. Rieux n’avait plus devant lui qu’un masque désormais inerte, où le sourire avait disparu. Cette forme humaine qui lui avait été si proche, percée maintenant de coups d’épieu, brûlée par un mal surhumain, tordue par tous les vents haineux du ciel, s’immergeait à ses yeux dans les eaux de la peste et il ne pouvait rien contre ce naufrage. Il devait rester sur le rivage, les mains vides et le cœur tordu, sans armes et sans recours, une fois de plus, contre ce désastre. Et à la fin, ce furent bien les larmes de l’impuissance qui empêchèrent Rieux de voir Tarrou se tourner brusquement contre le mur, et expirer dans une plainte creuse, comme si, quelque part en lui, une corde essentielle s’était rompue.

 

Albert Camus, La Peste, 1947 © Éditions Gallimard.

Les clés du sujet

Comprendre la question

La question « Comment… ? » est très large :

Piste 1 : De quel type de mort s’agit-il (circonstances et causes, manifestations physiologiques, conséquences) ?

Piste 2 : Quelle vision de la mort les textes donnent-ils ?

Piste 3 : Par quels moyens (littéraires) la mort est-elle présentée ? Récapitulez les moyens dont dispose un romancier pour raconter/décrire : point de vue (ou focalisation), registre(s), type de description (décor, atmosphère, éléments mis en valeur…), progression, vocabulaire (des sensations, des sentiments), images, présence ou non de sons/bruits/paroles, etc.

Piste 4 : Quelle signification le romancier donne-t-il à la mort ?

Organiser la réponse

Il faut essayer, dans votre réponse, de suivre toutes ces pistes.

Trouvez d’abord des points communs, avant de signaler les spécificités de chaque texte.

Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des différents textes.

Pour réussir la question : voir guide méthodologique.

Le roman : voir mémento des notions.