Textes de La Bruyère, Helvétius, Baudelaire et Anouilh

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2013 | Académie : Antilles, Guyane

 

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Antilles, Guyane • Septembre 2013

Série L • 4 points

Misère d’hier et d’aujourd’hui

Question

Documents

A – Jean de La Bruyère, Les Caractères, « Des biens de fortune » et « De l’Homme », 1688.

B – Claude-Adrien Helvétius, De l’Esprit, 1758.

C – Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, « Les yeux des pauvres », 1869.

D – Jean Anouilh, La Sauvage, acte II (extrait), 1938.

Ces textes traitent du thème de la misère. En les confrontant, vous direz lequel des quatre vous paraît le plus convaincant.

Vous rédigerez votre réponse en vous appuyant avec précision sur l’ensemble des extraits composant le corpus.

Après avoir répondu à cette question, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets nos 46, 47 ou 48.

Document A

Des biens de Fortune

47

– Il y a des misères sur la terre qui saisissent le cœur ; il manque à quelques-uns jusqu’aux aliments ; ils redoutent l’hiver, ils appréhendent de vivre. L’on mange ailleurs des fruits précoces, l’on force la terre et les saisons pour fournir à la délicatesse1, de simples bourgeois, seulement à cause qu’ils étaient riches, ont eu l’audace d’avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes extrémités : je ne veux être, si je le puis, ni malheureux ni heureux ; je me jette et me réfugie dans la médiocrité2.

De l’Homme

79

La santé et les richesses, ôtant aux hommes l’expérience du mal, leur inspirent la dureté pour leurs semblables ; et les gens déjà chargés de leur propre misère sont ceux qui entrent davantage par la compassion dans celle d’autrui.

82

Il y a une espèce de honte d’être heureux à la vue de certaines misères.

Jean de La Bruyère, Les Caractères, « Des biens de fortune » 
et « De l’Homme », 1688.

1. Délicatesse : raffinement luxueux. 2. Médiocrité : juste milieu.

Document B

Le luxe n’est donc pas nuisible comme luxe, mais simplement comme l’effet d’une grande disproportion entre les richesses des citoyens. Aussi le luxe n’est-il jamais extrême, lorsque le partage des richesses n’est pas trop inégal ; il s’augmente à mesure qu’elles se rassemblent en un plus petit nombre de mains ; il parvient enfin à son dernier période1, lorsque la nation se partage en deux classes, dont l’une abonde en superfluités2, et l’autre manque du nécessaire.

Arrivé une fois à ce point, l’état d’une nation est d’autant plus cruel qu’il est incurable. Comment remettre alors quelque égalité dans les fortunes des citoyens ? L’homme riche aura acheté de grandes seigneuries3: à portée de profiter du dérangement4 de ses voisins, il aura réuni en peu de temps une infinité de petites propriétés à son domaine. Le nombre des propriétaires diminué, celui des journaliers5 sera augmenté : lorsque ces derniers seront assez multipliés pour qu’il y ait plus d’ouvriers que d’ouvrage, alors le journalier suivra le cours de toute espèce de marchandise, dont la valeur diminue lorsqu’elle est commune. D’ailleurs, l’homme riche, qui a plus de luxe encore que de richesses, est intéressé à baisser le prix des journées, à n’offrir au journalier que la paye absolument nécessaire pour sa subsistance : le besoin contraint ce dernier à s’en contenter ; mais s’il lui survient quelque maladie ou quelque augmentation de famille, alors, faute d’une nourriture saine ou assez abondante, il devient infirme, il meurt, et laisse à l’état une famille de mendiants. Pour prévenir un pareil malheur, il faudrait avoir recours à un nouveau partage de terres : partage toujours injuste et impraticable. Il est donc évident que, le luxe parvenu à un certain période, il est impossible de remettre aucune égalité entre la fortune des citoyens. Alors les riches et les richesses se rendent dans les capitales, où les attirent les plaisirs et les arts du luxe : alors la campagne reste inculte et pauvre ; sept ou huit millions d’hommes languissent dans la misère, et cinq ou six mille vivent dans une opulence qui les rend odieux, sans les rendre plus heureux.

Claude-Adrien Helvétius, De l’Esprit, 1758.

1. Période : au xviiie siècle, le nom est féminin ou masculin. 2. Superfluités : choses inutiles, qui ne sont pas strictement nécessaires. 3. Seigneuries : terres d’un seigneur. 4. Dérangement : gêne d’argent. 5. Journalier : homme qui travaille à la journée, ici un ouvrier agricole.

Document C

Ah ! vous voulez savoir pourquoi je vous hais aujourd’hui. Il vous sera sans doute moins facile de le comprendre qu’à moi de vous l’expliquer ; car vous êtes, je crois, le plus bel exemple d’imperméabilité féminine qui se puisse rencontrer.

Nous avions passé ensemble une longue journée qui m’avait paru courte. Nous nous étions bien promis que toutes nos pensées nous seraient communes à l’un et à l’autre, et que nos deux âmes désormais n’en feraient plus qu’une ; – un rêve qui n’a rien d’original, après tout, si ce n’est que, rêvé par tous les hommes, il n’a été réalisé par aucun.

Le soir, un peu fatiguée, vous voulûtes vous asseoir devant un café neuf qui formait le coin d’un boulevard neuf, encore tout plein de gravois1 et montrant déjà glorieusement ses splendeurs inachevées. Le café étincelait. Le gaz lui-même y déployait toute l’ardeur d’un début, et éclairait de toutes ses forces les murs aveuglants de blancheur, les nappes éblouissantes des miroirs, les ors des baguettes et des corniches, les pages aux joues rebondies traînés par les chiens en laisse, les dames riant au faucon perché sur leur poing, les nymphes et les déesses portant sur leur tête des fruits, des pâtés et du gibier, les Hébés2 et les Ganymèdes3 présentant à bras tendu la petite amphore à bavaroises ou l’obélisque bicolore des glaces panachées ; toute l’histoire et toute la mythologie mises au service de la goinfrerie.

Droit devant nous, sur la chaussée, était planté un brave homme d’une quarantaine d’années, au visage fatigué, à la barbe grisonnante, tenant d’une main un petit garçon et portant sur l’autre bras un petit être trop faible pour marcher. Il remplissait l’office de bonne4 et faisait prendre à ses enfants l’air du soir. Tous en guenilles. Ces trois visages étaient extraordinairement sérieux, et ces six yeux contemplaient fixement le café nouveau avec une admiration égale, mais nuancée diversement par l’âge.

Les yeux du père disaient : « Que c’est beau! que c’est beau ! on dirait que tout l’or du pauvre monde est venu se porter sur ces murs. » – Les yeux du petit garçon : « Que c’est beau ! que c’est beau ! mais c’est une maison où peuvent seuls entrer les gens qui ne sont pas comme nous. » – Quant aux yeux du plus petit, ils étaient trop fascinés pour exprimer autre chose qu’une joie stupide et profonde.

Les chansonniers disent que le plaisir rend l’âme bonne et amollit le cœur. La chanson avait raison ce soir-là, relativement à moi. Non seulement j’étais attendri par cette famille d’yeux, mais je me sentais un peu honteux de nos verres et de nos carafes, plus grands que notre soif. Je tournais mes regards vers les vôtres, cher amour, pour y lire ma pensée ; je plongeais dans vos yeux si beaux et si bizarrement doux, dans vos yeux verts, habités par le Caprice et inspirés par la Lune, quand vous me dites : « Ces gens-là me sont insupportables avec leurs yeux ouverts comme des portes cochères5! Ne pourriez-vous pas prier le maître du café de les éloigner d’ici ? »

Tant il est difficile de s’entendre, mon cher ange, et tant la pensée est incommunicable, même entre gens qui s’aiment !

Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, « Les yeux des pauvres », 1869.

1. Gravois : gravats. 2. Hébé : fille de Zeus et d’Héra dans la mythologie grecque. Elle sert le nectar aux dieux et aide aux travaux domestiques ; 3. Ganymède : prince légendaire de Troie. Zeus, changé en aigle, l’enlève et l’emporte sur l’Olympe où il devient immortel. 4. L’office de bonne : le travail d’un domestique. 5. Portes cochères : portes dont les dimensions permettent l’entrée en voiture.

Document D

Thérèse Tarde est violoniste dans un orchestre de café. Elle est issue d’une famille très modeste. Elle aime Florent, un pianiste doué et riche. Ils doivent se marier. La scène se passe dans la demeure luxueuse de Florent qui a invité Thérèse et son père, Tarde. Leur réaction n’est pas la même : tandis que Tarde considère la richesse avec convoitise, Thérèse éprouve un malaise oppressant face à la différence de situation sociale entre elle et son fiancé et veut quitter Florent.

Florent. – Non, Thérèse, tu te débats, mais tu ne m’as pas échappé.

Thérèse. – Si, maintenant que je suis au désespoir, je t’ai échappé, Florent. Je viens d’entrer dans un royaume où tu n’es jamais venu, où tu ne saurais pas me suivre pour me reprendre. Parce que tu ne sais pas ce que c’est que d’avoir mal et de s’enfoncer. Tu ne sais pas ce que c’est que de se noyer, se salir, se vautrer… Tu ne sais rien d’humain, Florent… (Elle le regarde.). Ces rides, quelles peines les ont donc tracées ? Tu n’as jamais eu une vraie douleur, une douleur honteuse comme un mal qui suppure… Tu n’as jamais haï personne, cela se voit à tes yeux, même ceux qui t’ont fait du mal.

Florent, calme et lumineux encore. – Non, Thérèse. Mais je ne désespère pas. Je compte bien t’apprendre un jour à ne plus savoir haïr, toi non plus.

Thérèse. – Comme tu es sûr de toi !

Florent. – Oui, je suis sûr de moi et sûr de ton bonheur que je ferai, que tu le veuilles ou non.

Thérèse. – Comme tu es fort !

Florent. – Oui, je suis fort.

Thérèse. – Tu n’as jamais été laid, ni honteux, ni pauvre… Moi, j’ai fait de longs détours parce qu’il fallait que je descende des marches et que j’avais des bas troués aux genoux. J’ai fait des commissions1 pour les autres et j’étais grande et disais merci et je riais, mais j’avais honte quand on me donnait des sous. Tu n’as jamais été en commission, toi, tu n’as jamais cassé le litre et pas osé remonter dans l’escalier.

Tarde. – Tu as bien besoin de raconter toutes ces histoires, par exemple !…

Thérèse. – Oui, papa, j’en ai besoin.

Florent. – Je n’ai jamais été pauvre, non Thérèse, mais ce n’est pas ma faute.

Thérèse. – Rien n’est ta faute ! Tu n’as jamais été malade non plus, j’en suis sûre. Moi, j’ai eu des croûtes, la gale, la gourme2, toutes les maladies des pauvres ; et la maîtresse m’écartait les cheveux avec une règle quand elle s’en est aperçue.

Tarde, excédé. – Boh ! Des croûtes !

Florent secoue la tête. – Je me battrai, Thérèse, je me battrai, et je serai plus fort que tout ce que t’a fait la misère.

Thérèse ricane. – Tu te battras ! Tu te battras ! Tu te bats gaiement contre la souffrance des autres parce que tu ne sais pas qu’elle vous tombe dessus comme un manteau ; un manteau qui vous collerait à la peau par endroits. Si tu avais été méchant déjà, ou faible, ou lâche, tu prendrais des précautions infinies pour toucher ce manteau saignant. Il faut faire très attention pour ne pas vexer les pauvres… (Elle prend son père par la main.) Allons, viens, papa. Remets ton chapeau haut de forme3. (À Florent, bien en face.) Laisse-nous passer, s’il te plaît.

Jean Anouilh, La Sauvage, acte II (extrait), 1938.

1. Faire des commissions : acheter des provisions. 2. Gourme : maladie qui affecte le visage et le cuir chevelu des enfants mal soignés. 3. Chapeau haut de forme : Florent a donné à Tarde un costume pour le mariage de sa fille, avec un chapeau.

Les clés du sujet

« Confronter » les textes signifie comparer l’image que ces textes donnent de la misère, de ses causes et de ses conséquences, mais aussi les moyens utilisés pour « traiter du thème de la misère ».

Procédez synthétiquement en menant de front l’analyse des textes.

Puis choisissez le texte qui, selon vous, est le plus convaincant, le plus efficace, le plus intense ; donnez précisément les raisons de votre choix.

Ces raisons peuvent être : le genre littéraire adopté ; l’enjeu du texte ; son registre ; l’implication de l’auteur ; les faits d’écriture ; l’intérêt pour un lecteur de notre époque…

Structurez votre réponse : encadrez-la d’une phrase d’introduction, qui situe les documents et reprend la question, et d’une brève conclusion, qui rappelle l’intérêt des éléments analysés.

Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des textes.

Pour réussir la question : voir guide méthodologique.

La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

Observez

Présentez les textes du corpus et donnez-en brièvement le contenu en introduction.

[Présentation du corpus et problématique] À partir du xviie siècle les écrivains s’interrogent sur l’inégalité entre « riches » et « pauvres » : le moraliste La Bruyère, dans les sections « Des biens de fortune » et de « l’Homme » de ses Caractères (1688), s’apitoie sur « certaines misères » ; un siècle plus tard, le philosophe des Lumières Helvétius analyse dans son essai De l’Esprit (1758) la « grande disproportion entre les richesses des Citoyens » ; au xixe siècle, Baudelaire dans « Les yeux des pauvres », extrait des Petits poèmes en prose (1869), retrace la rencontre d’une famille de mendiants ; au xxe siècle, Anouilh dans sa pièce « noire » La Sauvage, met en scène un jeune homme riche et une jeune fille pauvre, promis l’un à l’autre. Tous, pour faire partager au lecteur leur vision de la misère, adoptent des stratégies différentes.

1. L’opposition violente entre deux mondes

Les quatre auteurs opposent « riches » et « pauvres » avec des formules frappantes : « de simples bourgeois, seulement à cause qu’ils étaient riches, ont eu l’audace d’avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles » (La Bruyère), « sept ou huit millions d’hommes languissent dans la misère et cinq ou six mille vivent dans [l’]opulence » (Helvétius). Baudelaire poste une famille de mendiants « tous en guenilles » face au luxe d’un café voué à la « goinfrerie » ; enfin Anouilh réunit Florent qui n’a « jamais été pauvre » et Thérèse qui a eu « toutes les maladies des pauvres ». Cependant les auteurs choisissent des stratégies argumentatives différentes dans leur forme et leur registre.

2. La Bruyère et Helvétius : des argumentations directes pour convaincre

La Bruyère et Helvétius choisissent d’argumenter directement.

La Bruyère s’exprime par de courtes maximes, Helvétius choisit le genre de l’essai philosophique.

Tous deux s’adressent au lecteur sur un ton didactique. Ils recourent au présent de vérité générale (« il manque, il y a… ») et à des affirmations (« il y a une certaine honte d’être heureux à la vue de certaines misères ») qui prennent l’allure de sentences.

Le texte d’Helvétius, marqué par l’esprit des Lumières, suit une structure rigoureuse : définition du luxe, thèse sur l’injustice des inégalités économiques et sociales, illustration par un exemple concret (« un homme qui… »), enfin solution proposée. Il recourt à un vocabulaire économique, politique et social (« classes, propriétaires, journalier, marchandises… »).

Ils sollicitent plus la raison que la sensibilité. Cependant, La Bruyère est plus propre à convaincre la conscience morale d’un lecteur sensible à « autrui » tandis que le discours logique d’Helvétius, fondé sur des chiffres « statistiques » et un vocabulaire technique précis (« Citoyens, Nation, classes, propriétaires, journalier marchandises, valeur, paie… »), s’adresse plutôt à un lecteur économiste, presque scientifique.

3. Baudelaire et Anouilh : des argumentations indirectes pour persuader

Baudelaire et Anouilh recourent à l’argumentation indirecte.

Baudelaire opte pour un poème narratif où il se met lui-même en scène et rapporte une expérience vécue. Anouilh choisit dans une scène de théâtre « noir » d’incarner les inégalités sociales dans deux personnages d’amoureux qui s’affrontent assez violemment « en direct » devant le spectateur.

Baudelaire recourt aux images poétiques : il fait un gros plan émouvant sur les « six yeux » d’une famille pauvre dont il rapporte les pensées. Anouilh donne la parole à une musicienne qui révèle sa vie de misère, avec des termes réalistes et crus (« j’ai eu des croûtes, la gale, la gourme… ») et sur un ton de révolte que traduisent ses répliques heurtées, souvent exclamatives.

Les deux auteurs s’adressent donc plus à la sensibilité et au « cœur ». Ils emploient des termes affectifs forts : « rend l’âme bonne » « amollit le cœur », « attendri », « honteux » (Baudelaire), « désespoir, douleur honteuse, honteux, vexer » (Anouilh). Ils s'appuient sur les ressources de la persuasion.

4. La stratégie la plus efficace ?

De toutes ces stratégies argumentatives, la scène de La Sauvage est sans doute la plus efficace pour un lecteur d’aujourd'hui, car elle correspond à notre sensibilité et à nos goûts esthétiques.

Elle aborde, en les personnalisant, des problèmes humains profonds : le tragique du destin qui « vous colle à la peau », le bonheur gâché par un sort inique, l’inutilité de la révolte.

L’identité des personnages rend la scène poignante : deux jeunes gens dans la fleur de l’âge, que tout destinait à un bel avenir, voient leur bonheur soudain mis en péril.

Enfin, la vivacité et le mélange des tons – violent et amer pour Thérèse, enthousiaste et optimiste pour Florent – contribuent à l’intensité de l’émotion, encore plus vive à la représentation qu’à la lecture.

Conclusion

Ces quatre textes mettent en évidence la diversité des stratégies littéraires pour sensibiliser le lecteur à la misère. Leurs différences s’expliquent par leur contexte d’écriture.