Textes de La Bruyère, Montesquieu, Voltaire, H. Barbusse

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2015 | Académie : Polynésie française

 

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Polynésie française • Septembre 2015

La question de l’homme • 6 points

Prendre conscience des situations tragiques

Questions

Documents

Jean de La Bruyère, « Du Souverain ou de la République », Les Caractères, X, 1re édition 1688.

– Montesquieu, Lettres persanes, lettre 13, 1721.

– Voltaire, Micromégas, chapitre 7, 1752.

– Henri Barbusse, « L’aube », Le Feu, 1915.

 1. Quels aspects de la guerre les textes mettent-ils en évidence ? (3 points)

 2. Les textes proposent-ils tous le même jugement sur la guerre ? (3 points)

Après avoir répondu à ces questions, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets : le commentaire, la dissertation ou l'écriture d'invention.

Document A

La guerre a pour elle l’antiquité ; elle a été dans tous les siècles : on l’a toujours vue remplir le monde de veuves et d’orphelins, épuiser les familles d’héritiers, et faire périr les frères à une même bataille. Jeune Soyecour1 ! je regrette ta vertu, ta pudeur, ton esprit déjà mûr, pénétrant, élevé, sociable ; je plains cette mort prématurée qui te joint à ton intrépide frère, et t’enlève à une cour où tu n’as fait que te montrer : malheur déplorable, mais ordinaire ! De tout temps les hommes, pour quelque morceau de terre de plus ou de moins, sont convenus entre eux de se dépouiller, se brûler, se tuer, s’égorger les uns les autres ; et pour le faire plus ingénieusement et avec plus de sûreté, ils ont inventé de belles règles qu’on appelle l’art militaire ; ils ont attaché à la pratique de ces règles la gloire ou la plus solide réputation ; et ils ont depuis renchéri2 de siècle en siècle sur la manière de se détruire réciproquement. De l’injustice des premiers hommes, comme de son unique source, est venue la guerre, ainsi que la nécessité où ils se sont trouvés de se donner des maîtres qui fixassent leurs droits et leurs prétentions. Si, content du sien, on eût pu s’abstenir du bien de ses voisins, on avait pour toujours la paix et la liberté.

Jean de La Bruyère, « Du Souverain ou de la République », Les Caractères, X, 1688.

1. Soyecour : fils du marquis de Soyecour, dont La Bruyère était le précepteur, et qui est mort à la guerre.

2. Renchérir : aller encore plus loin.

Document B

Uzbek, un Persan qui voyage d’Ispahan à Paris, écrit à son ami Mirza qui est resté sur place. Dans l’une de ses lettres, il lui parle d’un peuple, les Troglodytes, et lui décrit ses mœurs et ses coutumes. Il lui raconte qu’alors que les Troglodytes vivaient en paix, leur prospérité a commencé à rendre leurs voisins envieux.

Lettre 13

Usbek à Mirza

À Ispahan

[…] Tant de prospérités ne furent pas regardées sans envie : les peuples voisins s’assemblèrent ; et, sous un vain prétexte, ils résolurent d’enlever leurs troupeaux. Dès que cette résolution fut connue, les Troglodytes envoyèrent au-devant d’eux des ambassadeurs, qui leur parlèrent ainsi :

« Que vous ont fait les Troglodytes ? Ont-ils enlevé vos femmes, dérobé vos bestiaux, ravagé vos campagnes ? Non : nous sommes justes et nous craignons les dieux. Que demandez-vous donc de nous ? Voulez-vous de la laine pour vous faire des habits ? voulez-vous du lait de nos troupeaux ? ou des fruits de nos terres ? Mettez bas les armes, venez au milieu de nous et nous vous donnerons de tout cela. Mais nous jurons, par ce qu’il y a de plus sacré, que, si vous entrez dans nos terres comme ennemis, nous vous regarderons comme un peuple injuste et que nous vous traiterons comme des bêtes farouches. »

Ces paroles furent renvoyées avec mépris ; ces peuples sauvages entrèrent armés dans la terre des Troglodytes, qu’ils ne croyaient défendus que par leur innocence.

Mais ils étaient bien disposés à la défense. Ils avaient mis leurs femmes et leurs enfants au milieu d’eux. Ils furent étonnés de l’injustice de leurs ennemis et non pas de leur nombre. Une ardeur nouvelle s’était emparée de leur cœur : l’un voulait mourir pour son père, un autre pour sa femme et ses enfants, celui-ci pour ses frères, celui-là pour ses amis, tous pour le peuple troglodyte : la place de celui qui expirait était d’abord prise par un autre, qui, outre la cause commune, avait encore une mort particulière à venger.

Tel fut le combat de l’injustice et de la vertu. Ces peuples lâches, qui ne cherchaient que le butin, n’eurent pas honte de fuir ; et ils cédèrent à la vertu des Troglodytes, même sans en être touchés.

D’Erzeron, le 9 de la lune de Gemmadi 2, 1711.

Montesquieu, Lettres persanes, lettre 13, 1721.

Document C

Deux géants, l’un venu de Sirius et l’autre de Saturne, découvrent la Terre et les hommes qui l’habitent. À un moment de leur voyage, ils voient une guerre se dérouler sous leurs yeux. Le philosophe qui les accompagne, un Terrien, leur donne quelques explications.

« Savez-vous bien, par exemple, qu’à l’heure que je vous parle, il y a cent mille fous de notre espèce, couverts de chapeaux, qui tuent cent mille autres animaux couverts d’un turban, ou qui sont massacrés par eux, et que, presque par toute la terre, c’est ainsi qu’on en use de temps immémorial ? » Le Sirien frémit, et demanda quel pouvait être le sujet de ces horribles querelles entre de si chétifs animaux. « Il s’agit, dit le philosophe, de quelque tas de boue grand comme votre talon. Ce n’est pas qu’aucun de ces millions d’hommes qui se font égorger prétende1 un fétu2 sur ce tas de boue. Il ne s’agit que de savoir s’il appartiendra à un certain homme qu’on nomme Sultan, ou à un autre qu’on nomme, je ne sais pourquoi, César. Ni l’un ni l’autre n’a jamais vu ni ne verra jamais le petit coin de terre dont il s’agit ; et presque aucun de ces animaux, qui s’égorgent mutuellement, n’a jamais vu l’animal pour lequel ils s’égorgent.

– Ah ! malheureux ! s’écria le Sirien avec indignation, peut-on concevoir cet excès de rage forcenée ! Il me prend envie de faire trois pas, et d’écraser de trois coups de pied toute cette fourmilière d’assassins ridicules. – Ne vous en donnez pas la peine, lui répondit-on ; ils travaillent assez à leur ruine. Sachez qu’au bout de dix ans, il ne reste jamais la centième partie de ces misérables ; sachez que, quand même ils n’auraient pas tiré l’épée, la faim, la fatigue ou l’intempérance, les emportent presque tous. D’ailleurs, ce n’est pas eux qu’il faut punir, ce sont ces barbares sédentaires qui du fond de leur cabinet ordonnent, dans le temps de leur digestion, le massacre d’un million d’hommes, et qui ensuite en font remercier Dieu solennellement. »

Le voyageur se sentait ému de pitié pour la petite race humaine, dans laquelle il découvrait de si étonnants contrastes.

Voltaire, Micromégas, chapitre 7, 1752.

1. Prétende : revendique.

2. Fétu : une toute petite partie.

Document D

Durant la Première Guerre mondiale, après un combat particulièrement violent marqué par des bombardements meurtriers et une pluie diluvienne, les hommes de l’escouade du caporal Bertrand, découragés et meurtris par une succession de combats aussi inutiles que sanglants, n’ont même plus la force de quitter le champ de bataille, sur lequel il ne reste que quelques survivants.

Dans ce coin bourbeux où, faibles encore et impotents, nous étions assaillis par des souffles de vent qui nous empoignaient si brusquement et si fort que la surface du terrain semblait osciller comme une épave, le cri de l’homme qui avait l’air de vouloir s’envoler éveilla d’autres cris pareils :

– Il ne faut plus qu’il y ait de guerre après celle-là !

Les exclamations sombres, furieuses, de ces hommes enchaînés à la terre, incarnés de terre1, montaient et passaient dans le vent comme des coups d’aile :

– Plus de guerre, plus de guerre !

– Oui, assez !

– C’est trop bête, aussi… C’est trop bête, mâchonnaient-ils. Qu’est-ce que ça signifie, au fond, tout ça – tout ça qu’on n’peut même pas dire !

Ils bafouillaient, ils grognaient comme des fauves sur leur espèce de banquise disputée par les éléments, avec leurs sombres masques en lambeaux. La protestation qui les soulevait était tellement vaste qu’elle les étouffait.

– On est fait pour vivre, pas pour crever comme ça !

– Les hommes sont faits pour être des maris, des pères – des hommes, quoi ! – pas des bêtes qui se traquent, s’égorgent et s’empestent.

– Et tout partout, partout, c’est des bêtes, des bêtes féroces ou des bêtes écrasées. Regarde, regarde !

[…] Je n’oublierai jamais l’aspect de ces campagnes sans limites sur la face desquelles l’eau sale avait rongé les couleurs, les traits, les reliefs, dont les formes attaquées par la pourriture liquide s’émiettaient et s’écoulaient de toutes parts, à travers les ossatures broyées des piquets, des fils de fer, des charpentes – et, là-dessus, parmi ces sombres immensités de Styx2, la vision de ce frissonnement de raison, de logique et de simplicité, qui s’était mis soudain à secouer ces hommes comme de la folie.

On voyait que cette idée les tourmentait : qu’essayer de vivre sa vie sur la terre et d’être heureux, ce n’est pas seulement un droit, mais un devoir – et même un idéal et une vertu ; que la vie sociale n’est faite que pour donner plus de facilité à chaque vie intérieure.

– Vivre !…

– Nous !… Toi… Moi…

– Plus de guerre. Ah ! non… C’est trop bête !… Pire que ça, c’est trop…

Une parole vint en écho à leur vague pensée, à leur murmure morcelé et avorté3 de foule… J’ai vu se soulever un front couronné de fange4 et la bouche a proféré au niveau de la terre :

– Deux armées qui se battent, c’est comme une grande armée qui se suicide !

Henri Barbusse, « L’aube », Le Feu, 1915.

1. Incarnés de terre : complètement recouverts de terre.

2. Styx : dans la mythologie, fleuve des Enfers qui sépare le monde des vivants du monde des morts.

3. Avorté : interrompu.

4. Fange : boue sale.

Les clés du sujet

Question 1

Analysez les aspects de la guerre mentionnés dans les textes : réalités décrites, comportements, causes, conséquences…

Ne juxtaposez pas l’analyse des textes, mais construisez votre réponse : un paragraphe par aspect mentionné, illustré par des exemples empruntés à tous les textes.

Question 2

« jugement » = avis, opinion, regard. Distinguez le point de vue de chaque auteur face à la guerre (présentation objective ? affective et subjective ? réaliste ?…), le regard porté sur elle, le ton (ou registre) employé.

Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des différents textes.

 Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

 La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Les indications entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Question 1

[Amorce, présentation du corpus et problématique] Depuis le xvie siècle, les écrivains dénoncent les fléaux humains. Au xviie siècle, le moraliste La Bruyère, puis, au siècle des Lumières, les philosophes Montesquieu et Voltaire, le premier dans son roman épistolaire les Lettres persanes, le second dans son conte philosophique Micromégas et enfin, pendant la Première Guerre mondiale, le romancier et soldat Henri Barbusse dans son roman autobiographique Le Feu, s’engagent contre la guerre.

La Bruyère, Montesquieu et Voltaire insistent sur l’ancienneté et l’universalité de la guerre qui existe dès les « premiers hommes », « de tout temps » (La Bruyère), « de temps immémorial » (Voltaire) et se perpétue « de siècle en siècle » (La Bruyère). Le peuple des Troglodytes, dont Montesquieu relate l’histoire, renvoie à un passé indéfini et lointain ou à l’Antiquité.

La guerre est le fruit de l’envie du bien de ses « voisins » (Montesquieu), généralement de sa « terre » (La Bruyère, Montesquieu) et de la cupidité.

Elle se caractérise par une violence barbare (« rage forcenée », Voltaire ; « ardeur », Montesquieu), soulignée par des verbes forts en cascade (« dépouiller, brûler, tuer, égorger, détruire », La Bruyère ; « ravagé », Montesquieu ; « massacrés », Voltaire ; « traquent, égorgent et s’empestent », Barbusse).

Cette violence cause la ruine des hommes (Voltaire), devenus « faibles et impotents » (Barbusse). Par une amplification épique, la désolation s’étend à toute la nature : elle « ravag[e] [les] campagnes » (Montesquieu), fait du « terrain » une « espèce de banquise » pleine de « pourriture liquide » (Barbusse). La terre devient le « Styx ».

La mort, dont le champ lexical émaille tous les textes, est omniprésente ; les hommes sont des « assassins » (Voltaire). Les auteurs soulignent aussi le nombre très élevé de victimes : des « armées », des « peuples », « cent mille » et même des « millions d’hommes » dont il « ne reste jamais la centième partie » (Voltaire).

La guerre détruit les familles (champ lexical des « veuves, orphelins, familles d’héritiers, frères, femmes, enfants, maris, pères ») et la vie sociale (« sociable, cour, amis »). Elle détruit même les « vertus » : les ennemis des Troglodytes sont « injuste[s] », « lâches », sans « honte ». Détruits aussi « l’esprit », « l’innocence », « l’envie d’être heureux », « l’idéal » (Montesquieu).

Cette folie meurtrière dénature les êtres humains (bourreaux et victimes) et les transforme en « bêtes » qui « grogn[ent] ». La guerre ne leur laisse qu’un « frissonnement de raison », qui les secoue « comme de la folie » (Barbusse).

Enfin, la guerre est présentée comme absurde, d’abord par la disproportion entre les dégâts et les enjeux, bien dérisoires : « quelque tas de boue grand comme votre talon » contraste avec le nombre hyperbolique de morts : « cent mille/million d’hommes » (Voltaire). Ensuite parce que ces massacres sont réciproques (« se dépouiller, se brûler, se tuer, s’égorger » ; « entre eux, les uns les autres, mutuellement »). Comble de l’absurde, à la guerre, on se tue soi-même : « C’est trop bête » (Barbusse).

Question 2

Cependant, le regard des auteurs sur la guerre diffère légèrement.

La Bruyère, en moraliste classique, propose une réflexion en partie abstraite, qui débute par une affirmation de vérité générale et s’appuie sur un exemple particulier : la mort d’un jeune homme prometteur. Il inscrit la guerre dans l’histoire des hommes (« on l’a toujours vue/de tous temps/de siècle en siècle/premiers hommes ») comme une fatalité irréversible, marquée par l’irréel du passé « si on eût pu s’abstenir… »

Montesquieu, en philosophe des Lumières qui cherche les liens de causes à conséquences pour expliquer les phénomènes, adopte une vision mythologique pour expliquer l’origine et les rouages de la guerre. Pour rendre sa « démonstration » plus convaincante et concrète, il distingue, par de fortes antithèses, les « bons » des « méchants » (« injustice »/« vertu »).

Voltaire, plus polémique, donne une vision ironique et caricaturale de la guerre. Il en souligne la violence, la « rage forcenée » et l’absurdité, et s’applique surtout à mettre en cause les responsables de la guerre, cupides et indifférents aux massacres.

Barbusse, poilu en 14-18, décrit la guerre d’un point de vue interne et en donne une image très réaliste. Mais la vision se fait peu à peu épique : le champ de bataille devient un enfer dont l’horreur est indicible, atmosphère apocalyptique où résonne à l’unisson la voix des combattants réunis dans une « parole […] en écho », comme surnaturelle. Et pourtant on sent dans le récit qu’il s’agit bien là du vécu de ces « hommes […] incarnés de terre ».