Textes de La Bruyère, Zola, Céline, P. Levi

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2015 | Académie : Nouvelle-Calédonie

 

41

Nouvelle-Calédonie • Novembre 2015

Séries ES, S • 4 points

Situations difficiles pour réfléchir

Question

Documents

A – Jean de La Bruyère, Caractères, « De l’homme », XI, no 128, 1688.

B – Émile Zola, Germinal, partie V, chap. 5, 1885.

C – Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, chap. 19, 1932.

D – Primo Levi, Si c’est un homme, chap. 13, 1947.

Quelles formes la déshumanisation prend-elle dans les textes du corpus ?

Après avoir répondu à cette question, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets : le commentaire, la dissertation ou l'écriture d'invention.

Document A

 

L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes ; ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d’eau et de racine : ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé.

 

Jean de La Bruyère, Caractères, « De l’homme », XI, n128, 1688.

Document B

Émile Zola décrit dans Germinal l’univers des mineurs ; ces derniers sont en grève depuis plusieurs semaines et vont de fosse en fosse pour attaquer ceux qui travaillent encore. Des bourgeois, effrayés, se sont dissimulés dans une grange et observent.

Les femmes avaient paru, près d’un millier de femmes, aux cheveux épars, dépeignés par la course, aux guenilles montrant la peau nue, des nudités de femelles lasses d’enfanter des meurt-de-faim Quelques-unes tenaient leur petit entre les bras, le soulevaient, l’agitaient, ainsi qu’un drapeau de deuil et de vengeance. D’autres, plus jeunes, avec des gorges gonflées de guerrières, brandissaient des bâtons, tandis que les vieilles, affreuses, hurlaient si fort que les cordes de leurs cous décharnés semblaient se rompre. Et les hommes déboulèrent ensuite, deux mille furieux, des galibots1, des haveurs2, des raccommodeurs, une masse compacte qui roulait d’un seul bloc, serrée, confondue, au point qu’on ne distinguait ni les culottes déteintes, ni les tricots de laine en loques, effacés dans la même uniformité terreuse. Les yeux brûlaient, on voyait seulement les trous des bouches noires, chantant La Marseillaise, dont les strophes se perdaient en un mugissement confus, accompagné par le claquement des sabots sur la terre dure. Au-dessus des têtes, parmi le hérissement des barres de fer, une hache passa, portée toute droite ; et cette hache unique, qui était comme l’étendard de la bande, avait, dans le ciel clair, le profil aigu d’un couperet de guillotine.

« Quels visages atroces ! » balbutia Mme Hennebeau.

Négrel3 dit entre ses dents :

« Le diable m’emporte si j’en reconnais un seul ! D’où sortent-ils donc, ces bandits-là ? »

Et, en effet, la colère, la faim, ces deux mois de souffrance et cette débandade enragée au travers des fosses avaient allongé en mâchoires de bêtes fauves les faces placides des houilleurs de Montsou. À ce moment, le soleil se couchait, les derniers rayons, d’un pourpre sombre, ensanglantaient la plaine. Alors, la route sembla charrier du sang, les femmes, les hommes continuaient à galoper, saignants comme des bouchers en pleine tuerie.

Émile Zola, Germinal, partie V, chap. 5, 1885.

1. Galibot : jeune manœuvre travaillant au service des voies dans les galeries de mines.

2. Haveur : mineur pratiquant le havage : mode d’exploitation minière.

3. Négrel : ingénieur de la mine.

Document C

Dans ce roman paru en 1932, Céline relate les expériences de Ferdinand Bardamu, jeune homme naïf et désœuvré qui, dans les années 1914, parcourt le monde afin d’y trouver sa place. Il fait l’expérience de la Première Guerre mondiale, du colonialisme en Afrique, des États-Unis de l’entre-deux guerres. À Detroit, il travaille dans l’usine Ford.

 

J’ai vu les grands bâtiments trapus et vitrés, des sortes de cages à mouches sans fin, dans lesquelles on discernait des hommes à remuer, mais remuer à peine, comme s’ils ne se débattaient plus que faiblement contre je ne sais quoi d’impossible. C’était ça Ford ? Et puis tout autour et au-dessus jusqu’au ciel un bruit lourd et multiple et sourd de torrents d’appareils, dur, l’entêtement des mécaniques à tourner, rouler, gémir, toujours prêtes à casser et ne cassant jamais.« C’est donc ici que je me suis dit… C’est pas excitant… » C’était même pire que tout le reste. Je me suis approché de plus près, jusqu’à la porte où c’était écrit sur une ardoise qu’on demandait du monde.J’étais pas le seul à attendre. Un de ceux qui patientaient là m’a appris qu’il y était lui depuis deux jours et au même endroit encore. Il était venu de Yougoslavie, ce brebis, pour se faire embaucher. Un autre miteux m’a adressé la parole, il venait bosser qu’il prétendait, rien que pour son plaisir, un maniaque, un bluffeur.Dans cette foule presque personne ne parlait l’anglais. Ils s’épiaient entre eux comme des bêtes sans confiance, souvent battues. […] Il pleuvait sur notre petite foule. Les files se tenaient comprimées sous les gouttières. C’est très compressible les gens qui cherchent du boulot. Ce qu’il trouvait de bien chez Ford, que m’a expliqué le vieux Russe aux confidences, c’est qu’on y embauchait n’importe qui et n’importe quoi. [… ]À poil qu’on nous a mis pour commencer, bien entendu. La visite ça se passait dans une sorte de laboratoire. Nous défilions lentement. « Vous êtes bien mal foutu, qu’a constaté l’infirmier en me regardant d’abord, mais ça fait rien. »Et moi qui avais eu peur qu’ils me refusent au boulot à cause des fièvres d’Afrique, rien qu’en s’en apercevant si par hasard ils me tâtaient les foies ! Mais au contraire, ils semblaient l’air bien content de trouver des moches et des infirmes dans notre arrivage.« Pour ce que vous ferez ici, ça n’a pas d’importance comment que vous êtes foutu ! m’a rassuré le médecin examinateur, tout de suite.– Tant mieux que j’ai répondu moi, mais vous savez, monsieur, j’ai de l’instruction et même j’ai entrepris autrefois des études médicales…»Du coup, il m’a regardé avec un sale œil. J’ai senti que je venais de gaffer une fois de plus, et à mon détriment.« Ça ne vous servira à rien ici vos études, mon garçon ! Vous n’êtes pas venu ici pour penser, mais pour faire les gestes qu’on vous commandera d’exécuter… Nous n’avons pas besoin d’imaginatifs dans notre usine. C’est de chimpanzés dont nous avons besoin… Un conseil encore. Ne nous parlez plus jamais de votre intelligence ! On pensera pour vous mon ami ! Tenez-vous-le pour dit. »

 

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932 © Éditions Gallimard.

Document D

Si c’est un homme est un témoignage dans lequel Primo Levi raconte son expérience dans le camp d’extermination d’Auschwitz durant la Seconde Guerre mondiale. Le chapitre 13 décrit la manière dont les détenus étaient sélectionnés pour partir ou non à la chambre à gaz.

Beaucoup d’entre nous somnolent déjà, lorsqu’une bordée de jurons accompagnés d’ordres et de coups nous avertit que la commission arrive. Le Blockältester1 et ses aides, tapant et hurlant, refoulent devant eux, en partant du fond du dortoir, une meute affolée d’hommes nus qu’ils entassent dans le Tagesraum2. Le Tagesraum est une petite pièce de sept mètres sur quatre : quand la chasse à l’homme est terminée, la totalité de l’espace disponible est occupée par un conglomérat humain chaud et compact qui envahit les moindres interstices et exerce sur les parois en bois une pression à les faire craquer.

Nous sommes tous là, maintenant ; et non seulement nous n’avons pas le temps d’avoir peur, mais nous n’en avons pas la place. Le contact de la chair chaude qui nous comprime de toutes parts est curieux mais pas désagréable. Il nous faut lever le nez pour avoir un peu d’air, et faire bien attention à ne pas froisser ou perdre la fiche que nous tenons à la main.

Le Blockältester a fermé la porte de communication entre le Tagesraum et le dortoir et a ouvert les deux qui donnent sur l’extérieur, celle du Tagesraum et celle du dortoir. C’est là, entre les deux portes, que se tient l’arbitre de notre destin, en la personne d’un sous-officier des SS. À sa droite, il a le Blockältester, à sa gauche le fourrier de la baraque. Chacun de nous sort nu du Tagesraum dans l’air froid d’octobre, franchit au pas de course sous les yeux des trois hommes les quelques pas qui séparent les deux portes, remet sa fiche au SS et rentre par la porte du dortoir. Le SS, pendant la fraction de seconde qui s’écoule entre un passage et l’autre, décide du sort de chacun en nous jetant un coup d’œil de face et de dos, et passe la fiche à l’homme de droite ou à celui de gauche : ce qui signifie pour chacun de nous la vie ou la mort. Une baraque de deux cents hommes est « faite » en trois ou quatre minutes, et un camp entier de douze mille hommes en un après-midi.

Moi, comprimé dans l’amas de chair vivante, j’ai senti peu à peu la pression se relâcher autour de moi, et rapidement mon tour est venu. Comme les autres, je suis passé d’un pas souple et énergique, en cherchant à tenir la tête haute, la poitrine bombée et les muscles tendus et saillants. Du coin de l’œil, j’ai essayé de regarder par-dessus mon épaule et il m’a semblé voir ma fiche passer à droite.

Primo Levi, Si c’est un homme, chap. 13, 1947.

1. Blockältester : « doyen du Block » (dans le camp, chaque baraquement, en bois ou en briques est appelé « Block »), détenu responsable du Block et de son effectif, le plus souvent un criminel, chargé de faire régner la discipline.

2. Tagesraum : pièce présente dans chaque Block du camp.

Les clés du sujet

La question peut être reformulée ainsi : « En quoi sont métamorphosés les hommes ? », « Qu’est-ce qui fait qu’ils ont perdu leur identité, leurs caractéristiques humaines ? »

Relevez et analysez les expressions qui désignent les êtres.

Sont-elles appropriées ? font-elles référence à des animaux ? à des choses ?

Il faut aussi analyser ce qui cause cette déshumanisation et comment, par quels faits d’écriture les auteurs marquent cette perte d’identité, cette transformation (il s’agira surtout d’images – comparaisons, métaphores, animalisation, réification… – ou de mots impropres pour un homme.)

Ne juxtaposez pas l’analyse des textes, mais construisez votre réponse autour de points de convergence des textes.

Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des textes.

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

La question de l’homme : voir mémento des notions.