Textes de La Fontaine, Florian, Hugo et Rousseau

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re S - 1re L - 1re ES | Thème(s) : Les questions sur un corpus - Les procédés littéraires
Type : Question sur le corpus | Année : 2011 | Académie : Hors Académie

L'efficacité de la fable

Documents

  1. Jean de La Fontaine, « Le Loup et l'Agneau », Fables, livre I, 10, 1668.

  2. Florian, « Le Crocodile et l'Esturgeon », Fables, livre V, 12, 1792.

  3. Victor Hugo, « L'Ogre et la Fée », Toute la lyre, poème écrit en 1861.

  4. J.-J Rousseau, Émile ou de l'Éducation, livre II, 1762.

 Question 1 : Quels sont les points communs entre ces trois récits (2 points) ?
 Question 2 : Comparez les différentes leçons des trois fables (2 points).

Après avoir répondu à cette question, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.



Document A 

Le Loup et l'Agneau



La raison du plus fort est toujours la meilleure

Nous l'allons montrer tout à l'heure1.

Un Agneau se désaltérait

Dans le courant d'une onde pure.

Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure2

Et que la faim en ces lieux attirait.

« Qui te rend si hardi de3 troubler mon breuvage ?

Dit cet animal plein de rage :

Tu seras châtié de ta témérité.

– Sire, répond l'Agneau, que Votre Majesté

Ne se mette pas en colère ;

Mais plutôt qu'Elle considère

Que je me vas4 désaltérant

Dans le courant,

Plus de vingt pas5 au-dessous d'Elle ;

Et que par conséquent, en aucune façon,

Je ne puis troubler sa boisson.

– Tu la troubles, reprit cette bête cruelle ;

Et je sais que de moi tu médis l'an passé.

– Comment l'aurais-je fait si6 je n'étais pas né ?

Reprit l'Agneau ; je tète encore ma mère.

– Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.

– Je n'en ai point. – C'est donc quelqu'un des tiens ;

Car vous ne m'épargnez guère,

Vous, vos bergers, et vos chiens.

On me l'a dit : il faut que je me venge. »

Là-dessus, au fond des forêts

Le Loup l'emporte, et puis le mange,

Sans autre forme de procès.

Jean de La Fontaine, Fables, livre I, fable 10, 1668.




1. À l'instant.

2. Bonne occasion.

3. Assez hardi pour.

4. Vas : forme possible à l'époque pour « vais ».

5. Mesure de distance (approximativement une enjambée).

6. Puisque.



Document B 

Le Crocodile et l'Esturgeon



Sur la rive du Nil un jour deux beaux enfants

S'amusaient à faire sur l'onde,

Avec des cailloux plats, ronds, légers et tranchants,

Les plus beaux ricochets du monde.

Un crocodile affreux arrive entre deux eaux,

S'élance tout à coup, happe l'un des marmots,

Qui crie et disparaît dans sa gueule profonde.

L'autre fuit, en pleurant son pauvre compagnon.

Un honnête et digne esturgeon1,

Témoin de cette tragédie,

S'éloigne avec horreur, se cache au fond des flots.

Mais bientôt il entend le coupable amphibie2

Gémir et pousser des sanglots.

« Le monstre a des remords, dit-il : ô providence,

Tu venges souvent l'innocence ;

Pourquoi ne la sauves-tu pas ?

Ce scélérat du moins pleure ses attentatsL'instant est propice, je pense,

Pour lui prêcher la pénitence :

Je m'en vais lui parler. » Plein de compassion,

Notre saint homme d'esturgeon,

Vers le crocodile s'avance :

« Pleurez, lui cria-t-il, pleurez votre forfait ;

Livrez votre âme impitoyable

Au remords, qui des dieux est le dernier bienfait,

Le seul médiateur entre eux et le coupable.

Malheureux, manger un enfant !

Mon cœur en a frémi, j'entends gémir le vôtre...

– Oui, répond l'assassin, je pleure en ce moment

De regret d'avoir manqué l'autre. »

Tel est le remords du méchant.

Florian, Fables, livre V, fable 12, 1792.




1. Grand poisson de mer qui remonte les fleuves pour pondre ses œufs.

2. Animal qui vit dans la terre et dans l'eau.

3. Entreprise contre les lois de la nature.



Document C 

L'Ogre et la Fée



Un brave ogre des bois, natif de Moscovie,

Était fort amoureux d'une fée, et l'envie

Qu'il avait d'épouser cette dame s'accrut

Au point de rendre fou ce pauvre cœur tout brut ;

L'ogre, un beau jour d'hiver, peigne sa peau velue,

Se présente au palais de la fée, et salue,

Et s'annonce à l'huissier comme prince Ogrousky.

La fée avait un fils, on ne sait pas de qui.

Elle était, ce jour-là, sortie, et quant au mioche,

Bel enfant blond, nourri de crème et de brioche,

Don fait par quelque Ulysse à cette Calypso,

Il était sous la porte et jouait au cerceau.

On laissa l'ogre et lui tout seuls dans l'antichambre.

Comment passer le temps quand il neige, en décembre,

Et quand on n'a personne avec qui dire un mot ?

L'ogre se mit alors à croquer le marmot1,

C'est très simple. Pourtant c'est aller un peu vite,

Même lorsqu'on est ogre et qu'on est moscovite,

Que de gober ainsi les mioches du prochain.

Le bâillement d'un ogre est frère de la faim.

Quand la dame rentra, plus d'enfant ; on s'informe.

La fée avise l'ogre avec sa bouche énorme :

« As-tu vu, cria-t-elle, un bel enfant que j'ai ? »

Le bon ogre naïf lui dit : « Je l'ai mangé. »

Or c'était maladroit. Vous qui cherchez à plaire,

Jugez ce que devint l'ogre devant la mère

Furieuse qu'il eût soupé de son dauphin2.

Que l'exemple vous serve ; aimez, mais soyez fin ;

Adorez votre belle et soyez plein d'astuce ;

N'allez pas lui manger, comme cet ogre russe,

Son enfant, ou marcher sur la patte à son chien...

Victor Hugo, Toute la lyre, 1888 (poème écrit en 1861).




1. Enfant. L'expression « croquer le marmot » s'utilise habituellement au sens figuré pour signifier « patienter en s'ennuyant ».

2. Héritier du trône ; désigne ici l'enfant de la fée.



Document Annexe 

 



Dans son traité Émile ou de l'Éducation (1762), le philosophe Rousseau imagine l'éducation idéale d'un jeune garçon et expose ses principes pédagogiques. Quand il en arrive aux lectures du jeune Émile, il écrit…

Émile n'apprendra jamais rien par cœur, pas même des fables, pas même celles de La Fontaine, toutes naïves, toutes charmantes qu'elles sont ; car […] comment peut-on s'aveugler assez pour appeler les fables la morale des enfants, sans songer que l'apologue, en les amusant, les abuse ; que, séduits par le mensonge, ils laissent échapper la vérité, et que ce qu'on fait pour leur rendre l'instruction agréable les empêche d'en profiter ? Les fables peuvent instruire les hommes ; mais il faut dire la vérité nue aux enfants : sitôt qu'on la couvre d'un voile, ils ne se donnent plus la peine de le lever. On fait apprendre les fables de La Fontaine à tous les enfants, et il n'y en a pas un seul qui les entende. Quand ils les entendraient, ce serait encore pis ; car la morale en est tellement mêlée et si disproportionnée à leur âge, qu'elle les porterait plus au vice qu'à la vertu.

Composons1, monsieur de La Fontaine. Je promets, quant à moi, de vous lire, avec choix, de vous aimer ; de m'instruire dans vos fables, car j'espère ne pas me tromper sur leur objet ; mais pour mon élève, permettez que je ne lui en laisse pas étudier une seule, jusqu'à ce que vous m'ayez prouvé qu'il est bon pour lui d'apprendre des choses dont il ne comprend pas le quart, que dans celles qu'il pourra comprendre il ne prendra jamais le change et qu'au lieu de se corriger sur la dupe, il ne se formera pas sur le fripon.

Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l'Éducation, livre II, 1762.




1. Composons : faisons un compromis.


     LES CLÉS DU SUJET  

Question 1

Comprendre la question

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  • Vous devez trouver pour quelles raisons ces trois documents ont été réunis, en trouvant leurs ressemblances.

  • Vous devez chercher dans des directions variées (« points communs » est au pluriel). Interrogez-vous sur : le sujet, le genre littéraire, le type de texte, l'identité des personnages, les péripéties, le registre, le message.

  • En travail préliminaire, répertoriez sur un tableau à trois colonnes les différentes composantes de ces documents : thème, situation, personnages (nombre et identité, rapports entre eux), registre, évolution de l'action… – Relevez quels éléments vous retrouvez dans ces quatre documents.

  • Classez ces éléments et définissez-les. Justifiez votre réponse par des références précises aux textes.

  • Question 2

    Comprendre la question

    • L'apologue est constitué de deux parties : le récit et la morale, qui peut être explicite (formulée clairement) ou implicite (sous-entendue).

    • Cherchez dans chaque texte s'il y a une phrase qui exprime clairement la leçon (morale explicite). Si oui, relevez-la et expliquez-la. Cherchez si elle ne suggère pas une morale encore plus générale.

    • Pour les textes où elle est sous-entendue, explicitez-la, c'est-à-dire dites-en clairement la substance. Dites quels indices vous ont permis de la trouver, en citant des expressions du texte.

    • Ensuite, comparez les différentes morales (leçons ou thèses) des trois fables et établissez des liens entre elles : se ressemblent-elles ? Si oui, en quoi ? Sont-elles différentes, voire opposées ? Si oui, dites à quels différents domaines elles s'appliquent.

    Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

    La fable : voir lexique des notions.

    Corrigé

    Question 1

    Les trois récits du corpus présentent de nombreux points communs.

    • D'abord ce sont des fables – en vers – qui reproduisent la structure habituelle d'un apologue : un récit, suivi (fable de Florian ou d'Hugo) ou précédé (« Le Loup et l'Agneau ») d'une morale.

    • La composition binaire de leur titre (« Le Loup et l'Agneau », « Le Crocodile et l'Esturgeon », « L'Ogre et la Fée ») leur donne aussi un air de ressemblance.

    • Ensuite les personnages – animaux humanisés, doués de la parole pour les deux premiers textes, ou créature de conte de fées dans la fable de Hugo – appartiennent à un univers merveilleux et fantaisiste.

    • On constate enfin que s'impose la loi ou la raison d'un « plus fort ». C'est la « faim » (« Le Loup et l'Agneau », v. 6 et « L'Ogre et la Fée », v. 20), le besoin de « manger » (« Le Crocodile et l'Esturgeon », v. 27) qui pousse au crime loups, crocodiles et ogres, et toujours contre un être jeune et sans défense (« agneau » chez La Fontaine, « marmot » chez Florian et Hugo).

    • On pourrait pour finir trouver un dernier point commun, quoique plus ténu, entre la fable de Florian et celle de Hugo : toutes deux reposent sur un jeu de mots. Chez Hugo, c'est le jeu entre le sens propre et figuré de l'expression « croquer le marmot » (attendre en s'ennuyant et dévorer un enfant). Mais on connaît aussi l'expression « verser des larmes de crocodile », pour qualifier des remords ou un chagrin plus affectés que réels (l'expression serait liée à une particularité physiologique de l'œil du crocodile qui semble toujours humide) : les « sanglots » du « coupable amphibie » sont bien, au propre et au figuré, des « larmes de crocodile »…

    Question 2

    • Au-delà des ressemblances que l'on vient de relever, ces fables proposent des leçons très différentes.

    • Elles présentent toutes une morale clairement exprimée, que sa place par rapport au récit met en relief : elle se trouve au début chez La Fontaine, à la fin chez Florian et Hugo.

    • Les trois fables tirent une conclusion surun fait identique : un des personnages en a mangé un autre, plus faible, et c'est autour de ce constat criminel que tourne la « leçon » donnée. Mais le message est différent. Les deux premiers textes proposent une leçon qui concerne des « méchants » (le Loup et le Crocodile), cependant que Hugo ne philosophe pas sur la méchanceté mais plutôt sur la bêtise, la maladresse et l'instinct.

    • En plaçant en tête de sa fable la morale « La raison du plus fort est toujours la meilleure », La Fontaine nous livre sa vision du monde et des rapports de force dans la société. C'est une conception, peut-être lucide et juste, mais aussi pessimiste et désabusée. L'affirmation, ramassée en un seul vers, au présent de vérité générale, renforcée par l'adverbe « toujours », ne laisse aucune place au doute, à l'exception. Elle désamorce tout le suspense du récit qui va suivre et interdit de nourrir la moindre illusion sur une possible issue heureuse de la rencontre entre le Loup et l'Agneau.

    • Florian se place dans une perspective différente puisqu'il se livre à des considérations morales, non plus à l'échelle d'une société mais sur un type d'individu, « le méchant », ici incarné par le Crocodile dont tous les remords ­consistent à n'avoir pas été assez criminel…

    • Hugo, enfin, nous donne une leçon de vie, un conseil pratique à l'usagedes amoureux, mais en faisant un détour inattendu et humoristique par l'univers merveilleux des contes : il ne faut pas « manger » l'enfant de sa « belle » ni « marcher sur la patte à son chien »… En clair : ne pas toucher à ce qu'elle aime.