Textes de La Fontaine, La Bruyère et A. de Vigny

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2011 | Académie : Nouvelle-Calédonie
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Écrire pour instruire
 
 

Écrire pour instruire • Questions

Question de l’homme

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Nouvelle-Calédonie • Novembre 2011

La question de l’homme • 6 points

Questions

Documents

AJean de La Fontaine, « Le Loup et l’Agneau », Fables, 1668.

BJean de La Bruyère, « Des jugements », Les Caractères, XII, 1688.

CAlfred de Vigny, « La Mort du Loup », Les Destinées, 1864.

> Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez aux questions suivantes de manière organisée et synthétique.

1. Identifiez et expliquez la leçon morale de chaque texte. (3 points)

2. Quels moyens de persuasion les auteurs de ces textes utilisent-ils ? (3 points)

Après avoir répondu à ces questions, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A

Le Loup et l’Agneau

La raison du plus fort est toujours la meilleure :

Nous l’allons montrer tout à l’heure.

Un Agneau se désaltérait

Dans le courant d’une onde pure.

Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure,

Et que la faim en ces lieux attirait.

« Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?

Dit cet animal plein de rage :

Tu seras châtié de ta témérité.

– Sire, répond l’Agneau, que Votre Majesté

Ne se mette pas en colère ;

Mais plutôt qu’elle considère

Que je me vas1 désaltérant

Dans le courant,

Plus de vingt pas au-dessous d’Elle ;

Et que par conséquent, en aucune façon,

Je ne puis troubler sa boisson.

– Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,

Et je sais que de moi tu médis l’an passé.

– Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ?

Reprit l’Agneau ; je tette2 encor ma mère

– Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.

– Je n’en ai point. – C’est donc quelqu’un des tiens :

Car vous ne m’épargnez guère,

Vous, vos Bergers et vos Chiens.

On me l’a dit : il faut que je me venge. »

Là-dessus, au fond des forêts

Le Loup l’emporte et puis le mange,

Sans autre forme de procès.

Jean de la Fontaine, « Le Loup et l’Agneau », Fables, 1668.

1 Cette forme est un archaïsme.

2 Orthographe archaïque de « tête », du verbe « téter ».

1 Cette forme est un archaïsme.

2 Orthographe archaïque de « tête », du verbe « téter ».

Document B

Des jugements

Inspirée des Caractères du grec Théophraste, l’œuvre de La Bruyère qui porte le même titre est un ensemble de portraits et de réflexions sur les hommes, la société et le pouvoir. Dans le livre XII, il dénonce la misère morale et intellectuelle de l’homme.

Mais si vous voyez deux chiens qui s’aboient, qui s’affrontent, qui se mordent et se déchirent, vous dites : « Voilà de sots animaux » ; et vous prenez un bâton pour les séparer. Que si l’on vous disait que tous les chats d’un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine, et qu’après avoir miaulé tout leur soûl, ils se sont jetés avec fureur les uns sur les autres, et ont joué ensemble de la dent et de la griffe ; que de cette mêlée il est demeuré de part et d’autre neuf à dix mille chats sur la place, qui ont infecté l’air à dix lieues de là par leur puanteur, ne diriez-vous pas : « Voilà le plus abominable sabbat1 dont on ait jamais ouï parler ? » Et si les loups en faisaient de même : « Quels hurlements, quelle boucherie ! » Et si les uns ou les autres vous disaient qu’ils aiment la gloire, concluriez-vous de ce discours qu’ils la mettent à se trouver à ce beau rendez-vous, à détruire ainsi et à anéantir leur propre espèce ? ou après l’avoir conclu, ne ririez-vous pas de tout votre coeur de l’ingénuité de ces pauvres bêtes ? Vous avez déjà, en animaux raisonnables, et pour vous distinguer de ceux qui ne se servent que de leurs dents et de leurs ongles, imaginé les lances, les piques, les dards2 les sabres et les cimeterres3, et à mon gré fort judicieusement ; car avec vos seules mains que pouviez-vous vous faire les uns aux autres, que vous arracher les cheveux, vous égratigner au visage, ou tout au plus vous arracher les yeux de la tête ? Au lieu que vous voilà munis d’instruments commodes, qui vous servent à vous faire réciproquement de larges plaies d’où peut couler votre sang jusqu’à la dernière goutte, sans que vous puissiez craindre d’en échapper. Mais comme vous devenez d’année à autre plus raisonnables, vous avez bien enchéri sur cette vieille manière de vous exterminer : vous avez de petits globes qui vous tuent tout d’un coup, s’ils peuvent seulement vous atteindre à la tête ou à la poitrine ; vous en avez d’autres, plus pesants et plus massifs, qui vous coupent en deux parts ou qui vous éventrent, sans compter ceux qui tombant sur vos toits, enfoncent les planchers, vont du grenier à la cave, en enlèvent les voûtes, et font sauter en l’air, avec vos maisons, vos femmes qui sont en couches4, l’enfant et la nourrice ; et c’est là encore où gît la gloire ; elle aime le remue-ménage, et elle est personne d’un grand fracas.

Jean de La Bruyère, « Des jugements », Caractères, XII, 1688.

1 Dans le folklore européen : assemblée nocturne de sorciers et sorcières. Au sens figuré ; agitation frénétique.

2 Sortes de lances.

3 Sabres orientaux à lame large et recourbée.

4 Qui viennent d’accoucher

1 Dans le folklore européen : assemblée nocturne de sorciers et sorcières. Au sens figuré ; agitation frénétique.

2 Sortes de lances.

3 Sabres orientaux à lame large et recourbée.

4 Qui viennent d’accoucher

Document C

La Mort du Loup

Publiés après la mort de leur auteur, ces poèmes sont une réflexion sur le sens de la vie et sur les valeurs qui guident les comportements des hommes.

I

Rien ne bruissait donc, lorsque, baissant la tête,

Le plus vieux des chasseurs qui s’étaient mis en quête

A regardé le sable en s’y couchant ; bientôt,

Lui que jamais ici l’on ne vit en défaut,

A déclaré tout bas que ces marques récentes

Annonçaient la démarche et les griffes puissantes

De deux grands loups-cerviers1 et de deux louveteaux.

Nous avons tous alors préparé nos couteaux,

Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,

Nous allions pas à pas en écartant les branches.

Trois s’arrêtent, et moi, cherchant ce qu’ils voyaient

J’aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,

Et je vois au-delà quatre formes légères

Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,

Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux

Quand le maître revient, les lévriers2 joyeux.

Leur forme était semblable et semblable la danse ;

Mais les enfants du Loup se jouaient en silence,

Sachant bien qu’à deux pas, ne dormant qu’à demi,

Se couche dans ses murs l’homme, leur ennemi.

Le père était debout, et plus loin, contre un arbre,

Sa louve reposait, comme celle de marbre

Qu’adoraient les Romains, et dont les flancs velus

Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus3.

Le Loup vient et s’assied, les deux jambes dressées,

Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.

Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris,

Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;

Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,

Du chien le plus hardi la gorge pantelante

Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer,

Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair

Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,

Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,

Jusqu’au dernier moment où le chien étranglé,

Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.

Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.

Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde,

Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ;

Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.

Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,

Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,

Et, sans daigner savoir comment il a péri,

Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

[…]

III

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes,

Que j’ai honte de nous, débiles4 que nous sommes !

Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,

C’est vous qui le savez, sublimes animaux !

À voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse

Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.

- Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,

Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au coeur ! Il disait :

« Si tu peux, fais que ton âme arrive,

À force de rester studieuse et pensive,

Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté5

Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.

Gémir, pleurer, prier est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,

Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

Alfred de Vigny, « La Mort du Loup », Les Destinées, 1864.

1 Loups qui attaquent les cerfs.

2 Chiens de race fins et rapides dressés pour la chasse.

3 Dans la mythologie romaine, frères jumeaux fondateurs de Rome nourris par une louve.

4 Manquant de force physique, fragiles.

5 Fier refus de montrer la souffrance que l’on endure.

1 Loups qui attaquent les cerfs.

2 Chiens de race fins et rapides dressés pour la chasse.

3 Dans la mythologie romaine, frères jumeaux fondateurs de Rome nourris par une louve.

4 Manquant de force physique, fragiles.

5 Fier refus de montrer la souffrance que l’on endure.

Question 1

  • L’apologue est constitué de deux parties : le récit et la morale, qui peut être explicite (formulée clairement) ou implicite (sous-entendue).
  • Cherchez dans chaque texte s’il y a une phrase qui exprime clairement la leçon (morale explicite). Si oui, relevez-la et expliquez-la. Cherchez si elle ne suggère pas une morale encore plus générale.
  • Pour les textes où la morale est sous-entendue, explicitez-la, c’est-à-dire dites clairement ce que veut faire comprendre l’auteur, sa thèse. Dites quels indices vous ont permis de la trouver, en citant des expressions du texte.
  • Dites à quels différents domaines s’appliquent ces morales.
  • Si vous le pouvez, ne traitez pas les textes séparément mais groupez l’analyse des textes dont les morales se ressemblent, établissez de liens entre eux : se ressemblent-elles ? Si oui, en quoi ? Sont-elles différentes, voire opposées ?

Question 2

  • Les « moyens de persuasion » (qui s’appuient sur l’affectivité du lecteur) s’opposent aux moyens pour convaincre (qui s’appuient sur la logique, la raison).
  • Vous ne pouvez pas les relever tous ; vous devez analysez ceux qui sont essentiels dans les textes.
  • Ils peuvent être liés au récit (type de narration, événements, etc.) ou, plus généralement au ton et au registre du texte, à la situation d’énonciation et à l’implication du locuteur et du destinataire (emploi des pronoms par exemple).

>Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

>La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

> Question 1

[Présentation du corpus] L’artiste ne doit pas se contenter de plaire, de divertir, il doit aussi instruire ou, du moins, amener son lecteur à réfléchir sur le monde qui l’entoure, lui proposer des valeurs capables d’inspirer sa vie. Ce sont les buts que se donnent La Fontaine dans « Le Loup et l’Agneau », La Bruyère dans un passage des Caractères et Alfred de Vigny dans « La Mort du Loup ».

Dénonciation des inégalités

  • La nature de l’homme est fondamentalement violente et les sociétés humaines sont traversées de rapports de force souvent brutaux où s’exercent des enjeux de pouvoir.
  • La maxime (qui sert aussi de morale) qui ouvre la fable de La Fontaine, au présent de vérité générale, résume avec une froide lucidité un principe et une situation semble-t-il irréversible : « La raison du plus fort est toujours la meilleure ». Puis, La Fontaine confirme cette vision pessimiste de la société à travers le récit où le Loup représente la force cynique mise au service, en toute impunité, d’un appétit de puissance exercé à l’encontre des plus vulnérables, ici l’Agneau. Le fabuliste critique l’abus de pouvoir des puissants sur les faibles.

Ravages de la culture « civilisée »

  • La Bruyère fait le même constat indigné : l’homme se croit supérieur aux animaux alors qu’il est bien pire qu’eux. La guerre qui a tant de charme pour ce dernier témoigne de sa cruauté et de sa barbarie, d’autant plus qu’il se sert de sa faible raison pour augmenter l’efficacité destructrice de ses armes. La guerre ravale l’homme au rang d’animal.
  • Alors que chez La Fontaine, le monde animal reflète la brutalité du monde humain et que chez La Bruyère, les hommes dépassent en cruauté les animaux, chez Vigny, ce sont les animaux que nous chassons sans pitié qui nous donnent une leçon de sagesse. Ce couple de loups, unis dans un dernier combat pour sauver leurs petits, meurt dans la dignité. Le rapport de forces apparent est inversé : le loup est héroïque et son exemple pathétique devrait nous inspirer. Vigny nous fait comprendre les ravages de la violence et de la culture « civilisée » sur la nature.

> Question 2

Persuader, c’est chercher à obtenir l’adhésion de son interlocuteur en jouant sur ses sentiments. L’écrivain dispose de nombreux moyens pour susciter nos émotions et nous convaincre.

La narration mise au service de l’argumentation

  • La Fontaine savait bien qu’« une morale nue apporte de l’ennui, le conte fait passer le précepte avec lui ». C’est le principe de la fable, notamment le récit avec ses personnages, qui retient l’intérêt et dispose à écouter la morale.
  • En donnant aux animaux des traits humains (l’Agneau s’exprime avec tout le respect dû à un grand seigneur, il appelle le Loup « sire », « majesté »), La Fontaine nous prépare à reconnaître, derrière les comportements de ces animaux, la brutalité des rapports de force entre les hommes.
  • Les deux autres textes recourent aussi à l’apologue. La Bruyère insère, comme dans une mise en abyme, un court instant d’apologue dans son texte, lorsqu’il raconte la guerre des chats et provoque ainsi la prise de conscience de notre propre inhumanité.
  • « La Mort du Loup » peut aussi être lu comme un apologue : au terme de ce récit de chasse avec son dénouement tragique, le poète exprime une morale, celle qu’il a lue dans le regard silencieux du loup agonisant.

Les choix d’énonciation

Les choix d’énonciation contribuent aussi à dramatiser les textes.

  • La Bruyère nous prend directement à partie en multipliant les apostrophes, les questions rhétoriques pour nous mettre en face de nos contradictions et nous obliger à prendre conscience de notre inhumanité.
  • Dans son récit, Vigny varie aussi l’énonciation : il n’est d’abord qu’un chasseur dans un groupe et c’est à la première personne du pluriel qu’il décrit la poursuite des loups (« nous allions pas à pas », « nous avons tous préparé nos couteaux »). Les loups sont désignés par la troisième personne du pluriel, comme tenus à distance. Mais, quand vient le face à face du loup agonisant et du poète, c’est un échange muet, mais fraternel, à la deuxième personne du singulier qui se déroule entre l’homme et l’animal : « - Ah je t’ai bien compris » s’exclame le poète qui lit dans le regard du loup sa réponse : « Si tu peux […] meurs sans parler. »

Le jeu sur les registres

Le jeu sur les registres est enfin un moyen sûr pour toucher le lecteur.

  • La Fontaine et Vigny, à des degrés divers, suscitent notre pitié, notre compassion, l’un pour l’agneau et l’autre pour les loups à travers le recours au pathétique.
  • La Bruyère, par son ironie cinglante, cherche à provoquer chez son lecteur une réaction salutaire pour l’amener à renoncer à ses instincts belliqueux et sauvages.

Ainsi, l’efficacité d’une argumentation tient en grande partie aux procédés de la persuasion qui donnent à la pensée plus de force et de vivacité.