Textes de La Fontaine, Rousseau, Hugo, Zola

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2012 | Académie : Pondichéry
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Argumenter sur la liberté
 
 

Argumenter sur la liberté • Question

Question de l’homme

fra1_1204_12_04C

 

Pondichéry • Avril 2012

Séries ES, S • 4 points

Question

Documents

A – Jean de La Fontaine, « Le Loup et le Chien », Fables, livre I, V, 1668.

B – Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l’Éducation, livre IV, 1762.

C – Victor Hugo, « Ultima verba », Les Châtiments, VII, 17, 1853.

D – Émile Zola, Germinal, IIIe partie, 3, 1885.

> Qu’est-ce qui, selon les quatre textes du corpus, permet à l’homme d’être libre ?

Après avoir répondu à cette question, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A

Le Loup et le Chien

Un loup n’avait que les os et la peau,

Tant les chiens faisaient bonne garde.

Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau,

Gras, poli1, qui s’était fourvoyé par mégarde.

L’attaquer, le mettre en quartiers,

Sire loup l’eût fait volontiers.

Mais il fallait livrer bataille ;

Et le mâtin2 était de taille

À se défendre hardiment.

Le loup donc l’aborde humblement,

Entre en propos, et lui fait compliment

Sur son embonpoint, qu’il admire.

« Il ne tiendra qu’à vous beau sire,

D’être aussi gras que moi, lui repartit le chien.

Quittez les bois, vous ferez bien :

Vos pareils y sont misérables,

Cancres, hères3, et pauvres diables,

Dont la condition est de mourir de faim.

Car quoi ? Rien d’assuré ; point de franche lippée4 :

Tout à la pointe de l’épée.

Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. »

Le loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ?

– Presque rien, dit le chien, donner la chasse aux gens

Portants5 bâtons, et mendiants ;

Flatter ceux du logis, à son Maître complaire ;

Moyennant quoi votre salaire

Sera force reliefs6 de toutes les façons :

Os de poulets, os de pigeons,

Sans parler de mainte caresse. »

Le loup déjà se forge une félicité

Qui le fait pleurer de tendresse.

Chemin faisant, il vit le col du chien pelé.

« Qu’est-ce là ? lui dit-il. – Rien. – Quoi rien ? – Peu de chose.

– Mais encor ? – Le collier dont je suis attaché

De ce que vous voyez est peut-être la cause.

– Attaché ? dit le loup : vous ne courez donc pas

Où vous voulez ? – Pas toujours ; mais qu’importe ?

– Il importe si bien, que de tous vos repas

Je ne veux en aucune sorte,

Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »

Cela dit, maître loup s’enfuit, et court encor.

Jean de La Fontaine, « Le Loup et le Chien », Fables, livre I, V, 1668.

1 Poli : le poil luisant.

2 Mâtin : chien puissant.

3 Hères : hommes misérables.

4 Lippée : nourriture abondante et facile.

5 Orthographe de l’époque ; même remarque pour « mendiants ».

6 Reliefs : restes.

Document B

Encore un coup, les plaisirs exclusifs sont la mort du plaisir. Les vrais amusements sont ceux qu’on partage avec le peuple ; ceux qu’on veut avoir à soi seul, on ne les a plus. Si les murs que j’élève autour de mon parc m’en font une triste clôture, je n’ai fait à grands frais que m’ôter le plaisir de la promenade : me voilà forcé de l’aller chercher au loin. Le démon de la propriété infecte tout ce qu’il touche. Un riche veut être partout le maître et ne se trouve bien qu’où il ne l’est pas ; il est forcé de se fuir toujours. Pour moi, je ferai là-dessus dans ma richesse ce que j’ai fait dans ma pauvreté. Plus riche maintenant du bien des autres que je ne serai jamais du mien, je m’empare de tout ce qui me convient dans mon voisinage ; il n’y a pas de conquérant plus déterminé que moi ; j’usurpe1 sur les princes mêmes ; je m’accommode sans distinction de tous les terrains ouverts qui me plaisent ; je leur donne des noms, je fais de l’un mon parc, de l’autre ma terrasse, et m’en voilà le maître ; dès lors, je m’y promène impunément, j’y reviens souvent pour maintenir la possession ; j’use autant que je veux le sol à force d’y marcher, et l’on ne me persuadera jamais que le titulaire du fonds que je m’approprie tire plus d’usage de l’argent qu’il lui produit que j’en tire de son terrain. Que si l’on vient à me vexer par des fossés, par des haies, peu m’importe ; je prends mon parc sur mes épaules, et je vais le poser ailleurs ; les emplacements ne manquent pas aux environs, et j’aurai longtemps à piller mes voisins avant de manquer d’asile.

Voilà quelque essai du vrai goût dans le choix des loisirs agréables ; voilà dans quel esprit on jouit ; tout le reste n’est qu’illusion, chimère, sotte vanité. Quiconque s’écartera de ces règles, quelque riche qu’il puisse être, mangera son or en fumier, et ne connaîtra jamais le prix de la vie.

On m’objectera sans doute que de tels amusements sont à la portée de tous les hommes, et qu’on n’a pas besoin d’être riche pour les goûter : c’est précisément à quoi j’en voulais venir. On a du plaisir quand on en veut avoir ; c’est l’opinion seule qui rend tout difficile, qui chasse le bonheur devant nous, et il est cent fois plus aisé d’être heureux que de le paraître. L’homme de goût et vraiment voluptueux n’a que faire de richesse ; il lui suffit d’être libre et maître de lui. Quiconque jouit de la santé et ne manque pas du nécessaire, s’il arrache de son cœur les biens de l’opinion, est assez riche ; c’est l’aurea mediocritas2 d’Horace. Gens à coffres-forts, cherchez donc quelque autre emploi de votre opulence3, car pour le plaisir elle n’est bonne à rien. Émile ne saura pas tout cela mieux que moi, mais, ayant le cœur plus pur et plus sain, il le sentira mieux encore, et toutes ses observations dans le monde ne feront que le lui confirmer.

Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l’Éducation, livre IV, 1762.

1 J’usurpe : je m’empare de ce qui ne m’appartient pas.

2 « Médiocrité dorée », art de vivre dans la juste mesure.

3 Opulence : richesse.

Document C

Louis-Napoléon Bonaparte a été élu président de la Seconde République en décembre 1848. Le 2 décembre 1851, il s’autoproclame empereur par un coup d’État. Il exerce dès lors un pouvoir dictatorial et réprime l’opposition républicaine. Hugo s’exile et compose Les Châtiments, recueil poétique destiné à discréditer le régime de Napoléon III.

Ultima verba 1

[…]

Mes nobles compagnons, je garde votre culte ;

Bannis2, la République est là qui nous unit.

J’attacherai la gloire à tout ce qu’on insulte ;

Je jetterai l’opprobre3 à tout ce qu’on bénit !

Je serai, sous le sac de cendre qui me couvre4,

La voix qui dit : malheur ! la bouche qui dit : non !

Tandis que tes valets te montreront ton Louvre,

Moi, je te montrerai, César5, ton cabanon6.

Devant les trahisons et les têtes courbées,

Je croiserai les bras, indigné, mais serein.

Sombre fidélité pour les choses tombées,

Sois ma force et ma joie et mon pilier d’airain !

Oui, tant qu’il sera là, qu’on cède ou qu’on persiste,

Ô France ! France aimée et qu’on pleure toujours,

Je ne reverrai pas ta terre douce et triste,

Tombeau de mes aïeux et nid de mes amours !

Je ne reverrai pas ta rive qui nous tente,

France ! hors le devoir, hélas ! j’oublierai tout.

Parmi les éprouvés je planterai ma tente :

Je resterai proscrit7, voulant rester debout.

J’accepte l’âpre exil, n’eût-il ni fin ni terme,

Sans chercher à savoir et sans considérer

Si quelqu’un a plié qu’on aurait cru plus ferme,

Et si plusieurs s’en vont qui devraient demeurer.

Si l’on n’est plus que mille, eh bien, j’en suis ! Si même

Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla8 ;

S’il en demeure dix, je serai le dixième ;

Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là !

Jersey, 2 décembre 1852

Victor Hugo, « Ultima verba », Les Châtiments, VII, 17, 1853.

1 « Derniers mots ».

2 Bannis : exilés ; désigne les républicains refusant le coup d’État de Louis-Napoléon.

3 Je jetterai l’opprobre : j’attacherai le déshonneur à.

4 Le sac et la cendre sont, dans la Bible, les marques de la fonction prophétique et les symboles du deuil.

5 César : désigne l’empereur Napoléon III.

6 Cabanon : cellule où l’on enferme les fous dangereux.

7 Proscrit : exilé, chassé.

8 Sylla : dictateur romain qui élimina ses opposants par les massacres et l’exil ; désigne ici Napoléon III.

Document D

Étienne Lantier, mineur logé chez les Maheu, discute avec eux chaque soir des conditions de vie des mineurs.Un silence se faisait, tous soufflaient un instant, dans le malaise vague de cet horizon fermé. Seul, le père Bonnemort1, s’il était là, ouvrait des yeux surpris, car de son temps on ne se tracassait pas de la sorte : on naissait dans le charbon, on tapait à la veine2, sans en demander davantage ; tandis que, maintenant, il passait un air qui donnait de l’ambition aux charbonniers.

– Faut cracher sur rien, murmurait-il. Une bonne chope est une bonne chope… Les chefs, c’est souvent de la canaille ; mais il y aura toujours des chefs, pas vrai ? inutile de se casser la tête à réfléchir là-dessus.

Du coup, Étienne s’animait. Comment ! la réflexion serait défendue à l’ouvrier ! Eh ! justement, les choses changeraient bientôt, parce que l’ouvrier réfléchissait à cette heure. Du temps du vieux, le mineur vivait dans la mine comme une brute, comme une machine à extraire la houille, toujours sous la terre, les oreilles et les yeux bouchés aux événements du dehors. Aussi les riches qui gouvernent, avaient-ils beau jeu de s’entendre, de le vendre et de l’acheter, pour lui manger la chair : il ne s’en doutait même pas. Mais, à présent, le mineur s’éveillait au fond, germait dans la terre ainsi qu’une vraie graine ; et l’on verrait un matin ce qu’il pousserait au beau milieu des champs : oui, il pousserait des hommes, une armée d’hommes qui rétabliraient la justice. Est-ce que tous les citoyens n’étaient pas égaux depuis la Révolution ? puisqu’on votait ensemble, est-ce que l’ouvrier devait rester l’esclave du patron qui le payait ? Les grandes Compagnies, avec leurs machines, écrasaient tout, et l’on n’avait même plus contre elles les garanties de l’ancien temps, lorsque les gens du même métier, réunis en corps, savaient se défendre. C’était pour ça, nom de Dieu ! et pour d’autres choses, que tout péterait un jour, grâce à l’instruction. On n’avait qu’à voir dans le coron3 même : les grands-pères n’auraient pu signer leur nom, les pères le signaient déjà, et quant aux fils, ils lisaient et écrivaient comme des professeurs. Ah ! ça poussait, ça poussait petit à petit, une rude moisson d’hommes, qui mûrissait au soleil ! Du moment qu’on n’était plus collé chacun à sa place pour l’existence entière, et qu’on pouvait avoir l’ambition de prendre la place du voisin, pourquoi donc n’aurait-on pas joué des poings, en tâchant d’être le plus fort ?

Émile Zola, Germinal, IIIe partie, 3, 1885.

1 Surnom d’un vieux mineur, Vincent Maheu, grand-père d’une famille nombreuse employée à la mine.

2 Veine : désigne la couche de charbon, le filon de houille.

3 Coron : habitat dans lequel logent les familles des mineurs.

Comprendre la question

  • Identifier ce « qui permet d’être libre » équivaut à trouver le(s) moyen(s) qui font accéder à la liberté.
  • Le sujet d’invention vous met sur la piste de la réponse pour le texte de Zola, par l’expression « grâce à l’instruction ». On peut en effet dire que « c’est l’instruction qui permet aux mineurs de sortir de la soumission et d’acquérir la liberté ».
  • Faites la même recherche pour les autres textes en commençant votre réflexion par la formule : « C’est… qui (lui/leur) donne la liberté ». Vous pouvez trouver plusieurs éléments dans un même texte.
  • Appuyez votre réponse sur des mots précis des textes, qui servent de preuves.
  • Essayez de grouper les textes pour lesquels vous avez trouvé un même moyen d’accéder à la liberté ; puis, éventuellement, étudiez à part celui/ceux qui mettent en valeur des moyens spécifiques.

>Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

>La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

Introduction

Une des questions fondamentales que se pose l’homme est son droit à la liberté. Les écrivains s’en font l’écho en recourant aux genres les plus variés : la fable (« Le Loup et le Chien ») pour La Fontaine ; l’essai (Émile ou de l’Éducation) pour Rousseau ; la poésie (« Ultima verba », Les Châtiments) pour Hugo ; le roman social (Germinal) pour Zola. Les quatre textes font comprendre, explicitement ou implicitement, ce qui permet à l’homme d’être libre.

L’acceptation du sacrifice et le mépris des richesses

Pour La Fontaine, Rousseau et Hugo, la liberté ne s’acquiert qu’au « prix » de sacrifices. Le Loup renonce au confort (« os de poulets, os de pigeons »), et le mépris des richesses lui fait dire : « de tous vos repas/Je ne veux en aucune sorte,/Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor ». Rousseau revendique sa « pauvreté » à laquelle il oppose une « richesse » qui empêche de « connaître le prix de la vie » ; il lui suffit de ne « pas manque[r] du nécessaire ». Hugo se résigne à un autre type de renoncement : avec des accents élégiaques, il se soumet à « l’âpre exil » loin de sa « terre douce et triste » ; pour être libre il faut savoir faire le sacrifice de ce que l’on aime.

La revendication de certaines valeurs essentielles

La liberté n’est pas seulement renoncement ; elle est aussi le fruit de certains traits de caractère et du désir de rester fidèle à des valeurs personnelles. Ainsi le Loup veut sauvegarder à tout prix sa fantaisie : il tient à courir où il veut (« Vous ne courez donc pas/Où vous voulez ? »). Pour Rousseau, le plaisir et le bonheur sont les valeurs primordiales, comme en témoignent les nombreux mots du champ lexical du bon vouloir (« autant que je veux », « le choix », « on en veut ») et du plaisir (« plaisent », « plaisir » quatre fois, « on jouit »…). Quant à Hugo, c’est « la fidélité pour les choses tombées » (à « la République ») qui lui donne la force de ne pas se soumettre.

La réflexion et le courage

  • Obtenir la liberté nécessite aussi une « réflexion » (Zola) et une prise de conscience, qui s’opère par la confrontation avec autrui. Ainsi, c’est à la suite de son dialogue avec le Chien que le Loup, éclairé, prend la décision de fuir où bon lui semble. C’est en voyant les « trahisons et les têtes courbées » et par opposition au « Sylla » français que Hugo, « indigné », seul contre tous, décide de manifester son libre arbitre. C’est en s’opposant aux « gens à coffres-forts » que Rousseau prend conscience de sa vraie « liberté » et choisit consciemment de suivre son caprice. Bonnemort, le vieux mineur qui « ne se tracass[e] pas » face aux « chefs », aux « riches » et aux « grandes Compagnies », vit dans l’inconscience et n’est pas sur le chemin de la liberté ; à l’inverse, Étienne, par son discours, incite les mineurs à la « réflexion » pour acquérir « l’ambition de prendre la place du voisin ».
  • La liberté s’acquiert aussi grâce au courage, à la capacité à se révolter que favorise l’union avec un groupe : Hugo en appelle à ses « nobles compagnons » qui lui ont donné la force de s’exiler, de revendiquer sa liberté individuelle (« s’il n’en reste qu’un »). Les mineurs, « gens du même métier, réunis en corps », sont « une armée » et c’est leur union qui leur donnera la force de se révolter et d’acquérir ainsi la liberté.

Autres éléments libérateurs

D’autres éléments, spécifiques à chaque texte, sont nécessaires à l’obtention de la liberté.

  • Ce qui permet à Rousseau d’être vraiment libre, c’est, outre l’absence de tout bien, la fertilité de son imagination (qui le fait « propriétaire imaginaire »), son absence d’entraves matérielles et son indifférence à l’opinion d’autrui.
  • Dans Germinal, la condition indispensable pour accéder à la liberté est l’instruction (« tout péterait […] grâce à l’instruction »), concrétisée par la capacité des mineurs à « signer leur nom », à lire et à écrire.

Conclusion

Ainsi la liberté est un bien précieux dont l’obtention requiert des qualités et des circonstances très variées.