Textes de Laclos, Stendhal, Flaubert

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Question sur le corpus | Année : 2013 | Académie : Antilles, Guyane
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
S’identifier à un personnage
 
 

S’identifier à un personnage • Question

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Roman

29

CORRIGE

 

Antilles, Guyane • Septembre 2013

Séries ES, S • 4 points

Question

 

AChoderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, lettre VII, 1782.

BStendhal, Le Rouge et le Noir, livre premier, chapitre VI, 1830.

CGustave Flaubert, Madame Bovary, chapitre 9, 1857.

> Comparez la manière dont les auteurs des textes nous font accéder à l’intériorité de leurs personnages.

Après avoir répondu à cette question, les candidats devront traiter au choix un des deux sujets: commentaire ou écriture d'invention.

Document A

 

Dans ce roman épistolaire, Cécile, âgée de quinze ans, vient de sortir du couvent où elle a reçu l’éducation réservée aux jeunes filles de la haute société, dans la perspective d’un riche mariage, arrangé par sa mère. Cécile écrit à son ami Sophie, restée au couvent.

Lettre VII

De Cécile de Volanges à Sophie Carnay aux Ursulines de

Si je ne t’ai rien dit de mon mariage, c’est que je ne suis pas plus instruite que le premier jour. Je m’accoutume à n’y plus penser, et je me trouve assez bien de mon genre de vie. J’étudie beaucoup mon chant et ma harpe ; il me semble que je les aime mieux depuis que je n’ai plus de maîtres : ou plutôt c’est que j’en ai un meilleur. M. le chevalier Danceny, ce monsieur dont je t’ai parlé, et avec qui j’ai chanté chez Mme de Merteuil1, a la complaisance de venir ici tous les jours, et de chanter avec moi des heures entières. Il est extrêmement aimable. Il chante comme un ange, et compose de très jolis airs dont il fait aussi les paroles. C’est bien dommage qu’il soit chevalier de Malte2 ! Il me semble que s’il se mariait, sa femme serait bien heureuse… Il a une douceur charmante. Il n’a jamais l’air de faire un compliment, et pourtant tout ce qu’il dit flatte. Il me reprend sans cesse, tant sur la musique que sur autre chose : mais il mêle à ses critiques tant d’intérêt et de gaieté, qu’il est impossible de ne pas lui en savoir gré. Seulement quand il vous regarde, il a l’air de vous dire quelque chose d’obligeant. Il joint à tout cela d’être très complaisant. Par exemple, hier, il était prié d’un grand concert3 ; il a préféré de rester toute la soirée chez maman. Cela m’a bien fait plaisir ; car, quand il n’y est pas, personne ne me parle, et je m’ennuie : au lieu que quand il y est, nous chantons et nous causons ensemble. Il a toujours quelque chose à me dire. Lui et Mme de Merteuil sont les deux seules personnes que je trouve aimables. Mais adieu, ma chère amie ; j’ai promis que je saurais pour aujourd’hui une ariette4 de harpe dont l’accompagnement est très difficile, et je ne veux pas manquer de parole. Je vais me mettre à l’étude jusqu’à ce qu’il vienne.

Du 7 août 17**.

Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, lettre VII, 1782.

1. Mme de Merteuil est une amie de la mère de Cécile.

2. C’est bien dommage qu’il soit chevalier de Malte : Cécile regrette qu’il soit chevalier de l’ordre de Malte, car ces derniers ont l’interdiction de se marier.

3. Prié d’un grand concert : invité à un grand concert.

4. Ariette : air léger et court que Cécile chante en s’accompagnant à la harpe.

Document B

 

Julien Sorel, fils de paysan, vient d’être engagé par M. de Rênal comme précepteur – autrement dit professeur particulier – de ses enfants. Il se présente à la porte de la famille des de Rênal.

Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles quand elle était loin des regards des hommes, Mme de Rênal sortait par la porte-fenêtre du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperçut près de la porte d’entrée la figure d’un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement pâle et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien blanche, et avait sous le bras une veste fort propre de ratine violette.

Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que l’esprit un peu romanesque de Mme de Rênal eut d’abord l’idée que ce pouvait être une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque grâce à M. le maire. Elle eut pitié de cette pauvre créature, arrêtée à la porte d’entrée, et qui évidemment n’osait pas lever la main jusqu’à la sonnette. Mme de Rênal s’approcha, distraite un instant de l’amer chagrin que lui donnait l’arrivée du précepteur. Julien, tourné vers la porte, ne la voyait pas s’avancer. Il tressaillit quand une voix douce lui dit tout près de l’oreille :

– Que voulez-vous ici, mon enfant ?

Julien se tourna vivement, et frappé du regard si rempli de grâce de Mme de Rênal, il oublia une partie de sa timidité. Bientôt, étonné de sa beauté, il oublia tout, même ce qu’il venait faire. Mme de Rênal avait répété sa question.

– Je viens pour être précepteur, madame, lui dit-il enfin, tout honteux de ses larmes qu’il essuyait de son mieux.

Mme de Rênal resta interdite; ils étaient fort près l’un de l’autre à se regarder. Julien n’avait jamais vu un être aussi bien vêtu et surtout une femme avec un teint si éblouissant, lui parler d’un air doux. Mme de Rênal regardait les grosses larmes, qui s’étaient arrêtées sur les joues si pâles d’abord et maintenant si roses de ce jeune paysan. Bientôt elle se mit à rire, avec toute la gaieté folle d’une jeune fille ; elle se moquait d’elle-même et ne pouvait se figurer tout son bonheur. Quoi, c’était là ce précepteur qu’elle s’était figuré comme un prêtre sale et mal vêtu, qui viendrait gronder et fouetter ses enfants !

– Quoi, monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin ?

Stendhal, Le Rouge et le Noir, livre premier, chapitre VI, 1830.

Document C

 

Emma Bovary, mariée à Charles Bovary, a rencontré Rodolphe, dont elle est devenue la maîtresse.

Et, dès qu’elle fut débarrassée de Charles, elle monta s’enfermer dans sa chambre.

D’abord, ce fut comme un étourdissement ; elle voyait les arbres, les chemins, les fossés, Rodolphe, et elle sentait encore l’étreinte de ses bras, tandis que le feuillage frémissait et que les joncs sifflaient.

Mais, en s’apercevant dans la glace, elle s’étonna de son visage. Jamais elle n’avait eu les yeux si grands, si noirs, ni d’une telle profondeur. Quelque chose de subtil épandu sur sa personne la transfigurait.

Elle se répétait : « J’ai un amant ! un amant ! » se délectant à cette idée comme à celle d’une autre puberté qui lui serait survenue. Elle allait donc posséder enfin ces joies de l’amour, cette fièvre du bonheur dont elle avait désespéré. Elle entrait dans quelque chose de merveilleux où tout serait passion, extase, délire ; une immensité bleuâtre l’entourait, les sommets du sentiment étincelaient sous sa pensée, et l’existence ordinaire n’apparaissait qu’au loin, tout en bas, dans l’ombre, entre les intervalles de ces hauteurs.

Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu’elle avait lus, et la légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa mémoire avec des voix de sœurs qui la charmaient. Elle devenait elle-même comme une partie véritable de ces imaginations et réalisait la longue rêverie de sa jeunesse, en se considérant dans ce type d’amoureuse qu’elle avait tant envié. D’ailleurs, Emma éprouvait une satisfaction de vengeance. N’avait-elle pas assez souffert ! Mais elle triomphait maintenant, et l’amour, si longtemps contenu, jaillissait tout entier avec des bouillonnements joyeux. Elle le savourait sans remords, sans inquiétude, sans trouble.

Gustave Flaubert, Madame Bovary, chapitre 9, 1857.

Comprendre la question

  • « accéder à l’intériorité » signifie comprendre et savoir ce que ressent, ce que pense un personnage, son état d’esprit.
  • « la manière » : identifiez les moyens littéraires, les faits d’écriture qui permettent de connaître les personnages de l’intérieur.
  • Ces moyens peuvent être : les paroles rapportées, la description de certains traits physiques ou de certaines réactions, le point de vue et ses variations, la position du narrateur…
  • Ne traitez pas les textes séparément ; répondez de manière synthétique.
  • Illustrez chaque moyen trouvé par des exemples pris dans les textes.

>Pour réussir la question : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Problématique et présentation du corpus] Les pensées, les sentiments des êtres qui nous sont les plus proches ne nous sont pas vraiment accessibles, et inversement. Vraisemblablement ce qui nous attire dans la lecture des romans, c’est la possibilité d’accéder à l’intériorité des personnages. Le corpus proposé donne des exemples des moyens dont un auteur peut user pour entrer dans cette intimité, interdite dans la réalité. Cécile de Volanges, dans Les Liaisons dangereuses, de Laclos, confie à une amie, dans une lettre, ses tendres sentiments pour un jeune homme. Stendhal, dans Le Rouge et le Noir, met en scène la rencontre de deux êtres qui, sans presque rien se dire, sont fascinés l’un par l’autre. Emma Bovary, l’héroïne de Flaubert, dans la solitude de sa chambre, savoure le plaisir d’avoir enfin l’amant dont elle rêvait.

Des paroles rapportées

« Le langage est source de malentendu », dit le Renard au Petit Prince… Il semble que les trois auteurs aient fait leur cette affirmation.

  • En effet, seul Laclos fait abondamment parler son personnage, mais c’est dans une lettre, conversation à distance que Cécile poursuit avec une spontanéité et un naturel rendus vraisemblables par sa proximité avec sa correspondante, une amie de son âge laissée au couvent qu’elle vient de quitter. Elle peut ainsi parler sans retenue, avec de nombreuses hyperboles enthousiastes, du jeune Danceny, en faire l’éloge naïf, manifester ses sentiments sans même s’en rendre compte parce qu’elle n’a pas la moindre expérience amoureuse.
  • La rencontre entre Mme de Rênalet Julien ne comporte que trois courtes répliquesau style direct. Elles ne révèlent rien des fortes impressions réciproques qu’ils ont ressenties l’un pour l’autre. À la fin du passage, Mme de Rênal se réjouit que ses craintes s’évanouissent grâce à un quiproquo inattendu ; mais c’est par le style indirect libre que l’on a accès à ses pensées joyeuses, quand elle évoque pour elle-même le portrait du précepteur qu’elle redoutait pour ses enfants.
  • Il n’est pas certain qu’Emma Bovary répète à haute voix : « J’ai un amant ! », même si elle est protégée par la solitude de sa chambre. Flaubert se sert lui aussi du style indirect libre pour exprimer le tourbillon, l’« étourdissement » de sensations, de sentiments, de pensées qui fait palpiter son personnage, qui se sent désormais apaisé, vengé même : « N’avait-elle pas assez souffert ». Mais Flaubert n’est pas un narrateur omniscient objectif : il colore ironiquement d’un lyrisme hyperbolique les réflexions extatiques de la jeune femme adultère qui se croit au comble du bonheur, alors qu’elle vient de se laisser séduire par un homme aussi médiocre qu’elle.

Description et portraits

Les gestes, les expressions traduisent souvent plus que les paroles les émotions, les réflexions et la personnalité. Ainsi, calquant la vraie vie, les romanciers révèlent les caractères, les sentiments de leurs personnages à partir de leurs attitudes.

  • Stendhal note que « la vivacité et la grâce » de la démarchede Mme de Rênal sont plus « naturelles » quand elle est loin « des regards des hommes ». Cette observation montre que Mme de Rênal n’est elle-même que lorsqu’elle peut s’affranchir des convenances sociales. Sa gaieté, le rire qu’elle ne peut retenir quand elle comprend sa méprise manifestent son soulagement et son caractère juvénile et spontané. La pâleur de Julien, sa main qui n’ose pas tirer « la sonnette », ses « larmes », puis le teint coloré de ses joues, désormais « si roses », traduisent son angoisse puis sa confiance retrouvée.
  • Cécilede Volanges traduit son amour naïf en se peignant elle-même pleine d’« ennui » lorsqu’elle est seule, mais toute débordante de joie, excitée lorsqu’elle est aux côtés du jeune Danceny : « nous chantons et nous causons ensemble ».
  • Emma se regarde dans une glace et s’étonne du changement de son visage, de ses yeux, de son expression, de la transfiguration de toute sa « personne ».

Le jeu des regards ou le regard

L’attention portée au regard des personnages, l’interprétation que l’on peut en faire, comptent aussi beaucoup pour éclairer l’intériorité des personnages.

  • L’essentiel de la rencontre de Mme de Rênal et de Julien est contenu dans le jeu des regards qu’ils portent l’un sur l’autre. Or cet échange de regards met en évidence les particularités physiques que chacun remarque chez l’autre : pâleur, larmes, aspect androgyne de Julien ; beauté, élégance de Mme de Rênal. Mais c’est aussi, pour le narrateur omniscient, l’occasion de noter toutes les nuances des émotions liées aux observations enregistrées par ces regards : la bonté maternelle de Mme de Rênal, son esprit romanesque quand elle imagine que Julien pourrait être une fille déguisée ; la timidité de Julien, sa sensibilité, sa sensualité naissante quand il tressaille au son de la voix, tout près de son oreille, de Mme de Rênal.
  • Emma Bovary croit voir dans son miroir que l’adultère l’a déjà métamorphosée et que ses yeux désormais « si grands, si noirs, d’une telle profondeur » manifestent son nouveau statut : elle se sent désormais comme une héroïne à part entière des romans qui l’ont tant fait rêver.

L’élan des mots et des phrases

Enfin, c’est la vivacité des mots et des phrases qui rend compte du trouble et de l’excitation amoureuse.

  • Les mots sont le plus souvent empathiques, intensifiés par des adverbes tels que « extrêmement, fort, aussi » et marqués par l’émotion (Danceny est « complaisant », « aimable » ; Mme de Rênal est « rempli[e] de grâce »), intensifiés. Les images mélioratives souvent hyperboliques (Danceny « chante comme un ange », Emma ressent les « fièvres du bonheur » et « l’amour jaillit avec des bouillonnements joyeux ») et l’abondance de termes affectifs révèlent le tumulte intérieur des personnages.
  • C’est aussi le rythme dynamique des phrases, l’ampleur que leur donnent les énumérations (notamment chez Flaubert) ou les répétitions (presque toutes les phrases de Cécile commencent par « Il »), leur modalité souvent exclamative qui traduisent l’enthousiasme et la force des émotions.

Conclusion

Les romanciers mettent ainsi toutes les ressources de l’écriture au service de la peinture de l’intériorité de leurs personnages.