Textes de Louise Labé, Voltaire et C. Juliet

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Les questions sur un corpus - La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
La question de la femme
 
 

La question de la femme

Corrigé

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Question de l’homme

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Sujet inédit

La question de l’homme • 6 points

Questions

Documents

A Louise Labé, Dédicace à Mademoiselle Clémence de Bourges, Lyonnaise, 1555.

B Voltaire, « Femmes soyez soumises à vos maris », Mélanges, pamphlets et œuvres polémiques, 1759-1768.

C Charles Juliet, « Ni l’une ni l’autre de tes deux mères… », Lambeaux, 1995.

> 1. Dites quel est le sujet commun aux textes du corpus et appréciez l’enjeu du débat qu’ils présentent. (3 points)

> 2. De quel genre relèvent les textes du corpus ? Cherchez des indices caractéristiques de ces genres et dites quel est l’intérêt de chacun de ces genres dans le débat. (3 points)

Après avoir répondu à ces questions,  vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A

On connaît Louise Labé pour ses poèmes d’amour. Figure de la littérature féminine de la Renaissance, elle revendiquait pour les femmes l’accès à l’écriture, demandait une révision de la conception de l’amour, du mariage et de la condition féminine, et la libération des préjugés.

Étant le temps venu, Mademoiselle, que les sévères lois des hommes n’empêchent plus les femmes de s’appliquer aux sciences et disciplines, il me semble que celles qui en ont la commodité1, doivent employer cette honnête liberté que notre sexe a autrefois tant désirée, à les apprendre et doivent montrer aux hommes le tort qu’ils nous faisaient en nous privant du bien et de l’honneur qui nous en pouvait venir. Et si quelqu’une parvient au point de pouvoir mettre ses conceptions par écrit, elle doit le faire soigneusement et non dédaigner la gloire, et s’en parer plutôt que de chaînes, anneaux et somptueux habits, lesquels nous ne pouvons vraiment estimer nôtres que par usage. Mais l’honneur que la science nous procurera sera entièrement nôtre ; et elle ne pourra nous être ôtée ni par finesse de larron2 ni par force d’ennemis, ni par longueur de temps. Si j’avais été tellement favorisée des Cieux, que d’avoir l’esprit assez grand pour comprendre ce dont il a eu envie, je servirais en cet endroit plus d’exemple que de conseil3.

Mais ayant passé une partie de ma jeunesse à l’exercice de la musique, et ce qui m’est resté de temps l’ayant trouvé court pour la rudesse de mon intelligence, et ne pouvant de moi-même satisfaire au bon vouloir que je porte à notre sexe, de le voir non en beauté seulement, mais en science et en vertu passer ou égaler les hommes, je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses dames d’élever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenouilles et fuseaux, et s’employer à faire comprendre au monde que si nous ne sommes [pas] faites pour commander, nous n’en devons pas pour autant être dédaignées pour compagnes tant dans les affaires domestiques que publiques, de ceux qui gouvernent et se font obéir.

Louise Labé, Dédicace à Mademoiselle Clémence de Bourges,
Lyonnaise,
1555 ; adaptation en français moderne par Sylvie Dauvin.

1. La facilité et l’occasion.

2. Voleur.

3. La phrase exprime un irréel du passé : Louise Labé aurait aimé servir d’exemple aux femmes et non pas leur donner seulement des conseils.

Document B

L’abbé de Châteauneuf la1 rencontra un jour toute rouge de colère. « Qu’avez-vous donc, madame ? » lui dit-il.

– J’ai ouvert par hasard, répondit-elle, un livre qui traînait dans mon cabinet ; c’est, je crois, quelque recueil de lettres ; j’y ai vu ces paroles : Femmes, soyez soumises à vos maris ; j’ai jeté le livre.

– Comment, madame ! Savez-vous bien que ce sont les Épîtres de saint Paul ?

– Il ne m’importe de qui elles sont ; l’auteur est très impoli. Jamais Monsieur le maréchal ne m’a écrit dans ce style ; je suis persuadée que votre saint Paul était un homme très difficile à vivre. Était-il marié ?

– Oui, madame.

– Il fallait que sa femme fût une bien bonne créature : si j’avais été la femme d’un pareil homme, je lui aurais fait voir du pays. Soyez soumises à vos maris ! Encore s’il s’était contenté de dire : Soyez douces, complaisantes, attentives, économes, je dirais : Voilà un homme qui sait vivre ; et pourquoi soumises, s’il vous plaît ? Quand j’épousai M. de Grancey, nous nous promîmes d’être fidèles : je n’ai pas trop gardé ma parole, ni lui la sienne ; mais ni lui ni moi ne promîmes d’obéir. Sommes-nous donc des esclaves ? N’est-ce pas assez qu’un homme, après m’avoir épousée, ait le droit de me donner une maladie de neuf mois, qui quelquefois est mortelle ? N’est-ce pas assez que je mette au jour avec de très grandes douleurs un enfant qui pourra me plaider2 quand il sera majeur ? Ne suffit-il pas que je sois sujette tous les mois à des incommodités très désagréables pour une femme de qualité, et que, pour comble, la suppression d’une de ces douze maladies par an soit capable de me donner la mort sans qu’on vienne me dire encore : Obéissez ?

Certainement la nature ne l’a pas dit ; elle nous a fait des organes différents de ceux des hommes ; mais en nous rendant nécessaires les uns aux autres, elle n’a pas prétendu que l’union formât un esclavage. Je me souviens bien que Molière a dit :

Du côté de la barbe est la toute-puissance3.

Mais voilà une plaisante raison pour que j’aie un maître ! Quoi ! Parce qu’un homme a le menton couvert d’un vilain poil rude, qu’il est obligé de tondre de fort près, et que mon menton est né rasé, il faudra que je lui obéisse très humblement ? Je sais bien qu’en général les hommes ont les muscles plus forts que les nôtres, et qu’ils peuvent donner un coup de poing mieux appliqué : j’ai peur que ce ne soit là l’origine de leur supériorité.

Ils prétendent avoir aussi la tête mieux organisée, et, en conséquence, ils se vantent d’être plus capables de gouverner ; mais je leur montrerai des reines qui valent bien des rois. On me parlait ces jours passés d’une princesse allemande4 qui se lève à cinq heures du matin pour travailler à rendre ses sujets heureux, qui dirige toutes les affaires, répond à toutes les lettres, encourage tous les arts, et qui répand autant de bienfaits qu’elle a de lumières. Son courage égale ses connaissances ; aussi n’a-t-elle pas été élevée dans un couvent par des imbéciles qui nous apprennent ce qu’il faut ignorer, et qui nous laissent ignorer ce qu’il faut apprendre. Pour moi, si j’avais un État à gouverner, je me sens capable d’oser suivre ce modèle.

L’abbé de Châteauneuf, qui était fort poli, n’eut garde de contredire madame la maréchale.

Voltaire, « Femmes soyez soumises à vos maris »,
Mélanges, pamphlets et œuvres polémiques, 1759-1768.

1. Il s’agit de la maréchale de Grancey.

2. Me traduire en justice.

3.L’École des femmes, acte III, scène 2.

4. Allusion à Catherine II (1729-1796), impératrice de Russie.

Document C

Dans son roman à la fois biographique et autobiographique, Charles Juliet veut rendre hommage à ses deux mères, sa mère biologique, une paysanne qui a tragiquement souffert de ne pouvoir exprimer son désarroi par les mots, et sa mère adoptive, généreuse, battante et laborieuse.

Un jour, il te1 vint le désir d’entreprendre un récit où tu parlerais de tes deux mères

l’esseulée et la vaillante

l’étouffée et la valeureuse

la jetée-dans-la-fosse et la toute-donnée.

Leurs destins ne se sont jamais croisés, mais l’une par le vide créé, l’autre par son inlassable présence, elles n’ont cessé de t’entourer, te protéger, te tenir dans l’orbe de leur douce lumière.

Dire ce que tu leur dois. Entretenir leur mémoire. Leur exprimer ton amour. Montrer tout ce qui d’elles est passé en toi.

[…]

Ni l’une ni l’autre de tes deux mères n’a eu accès à la parole. Du moins à cette parole qui permet de se dire, se délivrer, se faire exister dans les mots. Parce que ces mêmes mots se refusaient à toi et que tu ne savais pas t’exprimer, tu as dû longuement lutter pour conquérir le langage. Et si tu as mené ce combat avec une telle obstination, il te plaît de penser que ce fut autant pour elles que pour toi.

Tu songes de temps à autre à Lambeaux2. Tu as la vague idée qu’en l’écrivant, tu les tireras de la tombe. Leur donneras la parole. Formuleras ce qu’elles ont toujours tu. Lorsqu’elles se lèvent en toi, que tu leur parles, tu vois s’avancer à leur suite la cohorte

des bâillonnés, des mutiques, des exilés des mots

ceux et celles qui ne se sont jamais remis de leur enfance

ceux et celles qui s’acharnent à se punir de n’avoir jamais été aimés

ceux et celles qui crèvent de se mépriser et se haïr

ceux et celles qui n’ont jamais pu parler parce qu’ils n’ont jamais été écoutés

ceux et celles qui ont été gravement humiliés et portent au flanc une plaie ouverte

ceux et celles qui étouffent de ces mots rentrés pourrissant dans leur gorge

ceux et celles qui n’ont jamais pu surmonter une fondamentale détresse.

Charles Juliet, Lambeaux, 1995, © POL.

1. L’auteur s’adresse à lui-même à la deuxième personne du singulier.

2. Titre de l’autobiographie de Charles Juliet, dont est extrait ce texte.

Question 1

Comprendre la question

  • Vous devez préciser le « sujet » des textes, c’est-à-dire indiquer de quoi ils traitent.
  • Pour cela, cherchez les champs lexicaux communs aux trois textes.
  • Ne vous contentez pas de répondre à la question par un ou deux mots, mais indiquez de façon assez précise le thème traité.
  • Justifiez votre réponse par des mots ou expressions communes aux textes.
  • Le mot « enjeu » signifie ce que l’on peut gagner ou perdre (dans un jeu ou un débat). Précisez qui a à gagner ou à perdre quelque chose dans ce débat, puis ce qu’il peut gagner ou perdre.

Question 2

Comprendre la question

  • Identifiez à quel genre appartiennent les textes du corpus. Dites quel est l’intérêt de chacun de ces textes dans le débat.
  • Cherchez des indices caractéristiques de ces genres, soit typo­graphiques (pour le texte C par exemple), soit formels (structure, situation d’énonciation, modalités des phrases…), soit le type de discours qu’ils proposent (narration, argumentation…).
  • Analysez ensuite l’efficacité de ces genres pour éclairer le débat et pour servir les intentions de l’auteur.
  • De quelles caractéristiques du genre trouvé vient l’efficacité de chaque texte (diversité des points de vue, vivacité, structure argumentative…) ?

> Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

> Les genres de l’argumentation : voir guide des notions.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

> Question 1

  • Les textes du corpus, qui couvrent cinq siècles, du xvie siècle avec Louise Labé au xxe siècle avec Charles Juliet en passant par le xviiie siècle avec Voltaire, abordent un sujet d’actualité depuis la Renaissance : la condition de la femme dans la société, et ses rapports avec l’homme.
  • Ainsi les mots « femmes » (ou « mères ») et « hommes » rivalisent dans les trois textes (document A : l. 2, 5 ; document B : l. 5, 10, 14… ; document C : l. 2, 12). On trouve aussi les termes de « notre sexe », de « dames », « compagnes » (document A, l. 4, 22, 26), « mères » (document C, l. 2, 12) ou le pronom démonstratif féminin « celles » (document C : l. 23-32 »).
  • Sont d’abord considérés les liens du mariage et de la famille : il est question de « marier », d’« épouser », d’« enfants », de « fille » et de « mères », de la « veuve » et de « l’orphelin ».
  • Puis, de façon plus générale, est évoquée la question de la place de la femme dans la société, et, par corrélation, de son éducation (document A : « science et disciplines », « élever […] leurs esprits »). Les trois textes ­constatent le peu de considération dont jouissent les femmes, « dédaignées » (texte A), « étouffée(s) », « bâillonné(e)s », qui n’ont pas « accès à la parole » (document C). Sont également mentionnés le peu de place qui leur est accordé dans les « affaires publiques » (document A) et la dépendance dans laquelle les hommes les maintiennent. Cette dépendance présente les caractéristiques de l’esclavage : les femmes sont soumises à de « sévères lois » (document A) ; elles doivent « obéir (à [leurs] maris) », (document B) ; elles sont « gravement humilié(e)s » et portent « au flanc une plaie ouverte » (document C).
  • L’enjeu du débat est donc l’accession des femmes à un statut égal à celui des hommes dans tous les domaines, éducatif, politique, juridique et tout simplement humain, grand débat initié au xvie siècle et dont des femmes comme Marie de Gournay et les précieuses au xviie siècle, et plus récemment Simone de Beauvoir au xxe siècle furent les militantes actives.

> Question 2

Pour faire valoir leur opinion dans le débat sur la condition féminine, les auteurs recourent, selon le contexte et l’époque, à des genres variés.

Louise Labé et Charles Juliet : une argumentation directe

  • Louise Labé et Charles Juliet optent pour l’argumentation directe : sous la forme d’une dédicace pour la première ; sous la forme d’un genre hybride, la biographie etl’autobiographie mêlées, pour le second.
  • Ces auteurs exposent leur opinion en leur nom personnel, en prenant directement et explicitement parti. Leur présence et leur implication se marquent dans les indices personnels : Louise Labé prend son propre exemple et utilise le je et le nous (les femmes) ; Charles Juliet, s’adresse à lui-même à la 2e personne du singulier. Ces exemples personnels donnent de l’authenticité à l’argumentation qui s’appuie sur un vécu.
  • Ces genres permettent aussi à l’auteur de développer une sorte de dialogue. Le texte prend alors la forme d’un débat et en a la vivacité : Louise Labé s’adresse à Mlle de Bourges et, au-delà, à toutes les « dames » comme elle ; Juliet dialogue avec lui-même. Ce type d’énonciation permet la modalisation, qui apporte des nuances au débat (document A : « il me semble que », « je ne puis faire autre chose que… » ; document C : « il te plaît de penser que… », « tu as la vague idée… »).
  • En même temps, ces genres sont proches de l’essai : du cas particulier, les auteurs passent à la généralisation. Les deux textes présentent des affirmations comportant des termes généralisateurs (« nous », « les femmes », « celles qui ») et des présents de vérité générale (« si nous ne sommes faites pour commander, nous n’en devons pas pour autant être dédaignées »), ils procèdent par raisonnements logiques (« mais » à trois reprises chez Louise Labé ; « du moins… », « parce que ces mêmes mots… », « si tu as… » chez Juliet).

Voltaire : une argumentation indirecte

  • Le texte de Voltaire se distingue des deux autres par son argumentation indirecte. C’est en effet un récit composé d’un dialogue polémique qui tourne à la tirade, presque au discours (il semble que Mme de Grancey soit à une tribune).
  • Le texte, inclus dans des Mélanges, ressemble à un conte philosophique : le récit mettant face à face une femme très dynamique et un abbé donne de la vraisemblance au débat et l’ancre dans un semblant de réalité ; la forme du discours permet à l’auteur d’user des ressources de la rhétorique et de l’éloquence, et les paroles rapportées directement permettent de cerner la personnalité hors pair de la maréchale (qui ressemble à un personnage de théâtre et en a la présence).
  • De la conjonction du récit et du discours, le lecteur tire la leçon (comme dans un conte philosophique) que la condition des femmes est injuste – d’autant plus que la valeur de la maréchale apparaît en direct dans son discours – et qu’il faut remédier à cette situation.