Textes de Michelet, Duras, Yacine, Duhamel

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2014 | Académie : Pondichéry
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Le personnage en situation d’apprentissage
 
 

Personnage en situation d’apprentissage • Questions

fra1_1404_12_00C

Le Roman

5

CORRIGE

 

Pondichéry • Avril 2014

Le personnage de roman • 6 points

Questions

 

A– Claude Michelet, Des grives aux loups, 1980.

B– Marguerite Duras, L’Amant, 1984.

C– Kateb Yacine, Le Polygone étoilé, 1966.

D– Georges Duhamel, Le Notaire du Havre, 1933.

> 1. Parents et enfants ont-ils les mêmes attentes vis-à-vis de l’école ? (3 points)

> 2. Quels éléments dans les textes montrent qu’il s’agit d’un moment important dans la vie du personnage ? (3 points)

Après avoir répondu à ces questions, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets nos 6, 7 ou 8.

Document A

 

L’histoire se passe en 1902, dans le village de Saint-Libéral, en Corrèze. Le jeune Pierre-Édouard Vialhe, fils d’agriculteurs, vient de passer les épreuves du Certificat d’Études Primaires. (On passait cet examen à la fin de la scolarité à l’école primaire).

Une heure et demie plus tard, lorsque furent publiés les résultats, c’est d’un pas tremblant et la gorge sèche que Pierre-Édouard s’approcha du tableau d’affichage. Mais il ne savait pas où chercher son nom et c’est le maître qui lui annonça qu’il était reçu premier de la commune et troisième du canton. C’était plus qu’un succès, un triomphe ! Avec lui, mais de justesse, était reçu Edmond Vergne. Quant aux autres, c’était la débâcle…

Dès leur retour au bourg, le maître voulut absolument accompagner son élève jusque chez lui et, en les voyant passer, on ne savait qui, de l’instituteur ou de l’élève, était le plus fier, le plus heureux.

Le grand-père Édouard était seul, assis devant la maison ; depuis l’orage, ses rhumatismes le torturaient. Tout le reste de la famille moissonnait le froment dans la pièce1 des Malides, là-haut sur le plateau.

  • Eh bien, voilà ! dit M. Lanzac, Pierre-Édouard est reçu, et bien reçu. Je suis très fier de lui.

Le vieil homme les regarda, puis eut ce geste qui stupéfia son petit-fils car il savait à quel point l’aïeul avait du mal à se tenir debout : il se leva. Il souriait de toutes ses rides et Pierre-Édouard n’en crut pas ses yeux lorsqu’il constata que les paupières du vieillard se frangeaient de larmes. Et son étonnement s’accrut encore lorsqu’il parla, non en patois, qui était pourtant sa langue habituelle, mais en français, ce français dont il n’usait qu’en des circonstances exceptionnelles.

  • Non, non, assura-t-il, je ne suis pas gâteux, c’est rien…

Il avala sa salive, ébaucha un sourire : Tu comprends, tu es le premier de tous les Vialhe, le premier qui a un diplôme… Moi, je ne sais pas écrire, et à peine lire. Et toi, toi, tu as un diplôme, un vrai diplôme de l’État ! Attends-moi…

Il entra en claudiquant dans la maison et ils l’entendirent fourrager dans sa chambre. Il revint, portant trois verres à bout de doigts et une bouteille de ratafia2 sous le bras. Il posa le tout sur le banc, s’assit, plongea la main dans son gousset3 et en sortit un napoléon de vingt francs. Lorsqu’il tendit la pièce à son petit-fils, celui-ci fit non de la tête. Il ne pouvait accepter un cadeau d’une telle importance.

  • Si, prends-la, ça me fait tellement plaisir. Elle est pour toi : tu la mérites. Allez, prends-la.

Pierre-Édouard avança la main vers la paume calleuse et couturée de rides noirâtres où brillait le napoléon. Quand il toucha la peau, sèche et dure comme du vieux cuir, Édouard Vialhe ferma le poing et serra longuement celui de son petit-fils.

  • Le premier de tous les Vialhe… Tu es un homme, maintenant. On va boire à ta santé et à celle de ton maître, et il dînera chez nous ce soir. On a eu assez de misères ces derniers jours, il faut se fabriquer un peu de bonheur.

Claude Michelet, Des grives aux loups, 1980.

1. La pièce : le champ.

2. Ratafia : liqueur alcoolisée.

3. Gousset : poche du gilet.

Document B

 

La narratrice relate ses souvenirs d’enfance, en Indochine. Seule fille d’une famille de colons français, elle évoque, ici, les projets de sa mère, concernant les études de ses enfants.

Je suis dans une pension d’État à Saigon. Je dors et je mange là, dans cette pension, mais je vais en classe au-dehors, au lycée français. Ma mère, institutrice, veut le secondaire pour sa petite fille. Pour toi c’est le secondaire qu’il faudra. Ce qui était suffisant pour elle ne l’est plus pour la petite. Le secondaire et puis une bonne agrégation de mathématiques. J’ai toujours entendu cette rengaine depuis mes premières années d’école. Je n’ai jamais imaginé que je pourrais échapper à l’agrégation de mathématiques, j’étais heureuse de la faire espérer. J’ai toujours vu ma mère faire chaque jour l’avenir de ses enfants et le sien. Un jour, elle n’a plus été à même d’en faire de grandioses pour ses fils, alors elle en a fait d’autres, des avenirs de bouts de ficelle, mais de la sorte, eux aussi, ils remplissaient leur fonction, ils bouchaient le temps devant soi. Je me souviens des cours de comptabilité pour mon petit frère. De l’école Universelle1, tous les ans, à tous les niveaux. Il faut rattraper, disait ma mère. Ça durait trois jours, jamais quatre. Jamais. On jetait l’école Universelle quand on changeait de poste. On recommençait dans le nouveau. Ma mère a tenu dix ans. Rien n’y a fait. Le petit frère est devenu un petit comptable à Saigon. L’école Violet2 n’existant pas à la colonie, nous lui devons le départ de mon frère aîné pour la France. Pendant quelques années il est resté en France pour faire l’école Violet. Il ne l’a pas faite. Ma mère ne devait pas être dupe. Mais elle n’avait pas le choix, il fallait séparer ce fils des deux autres enfants. Pendant quelques années il n’a plus fait partie de la famille…

Marguerite Duras, L’Amant, 1984.

1. École Universelle : école privée française par correspondance préparant aux concours du supérieur.

2. École Violet : école d’ingénieurs à Paris.

Document C

 

Le père du narrateur, petit garçon brillant, décide de l’envoyer à l’école française, alors qu’il suivait jusque-là ses études à l’école coranique, comme la plupart des petits Algériens depuis la récente indépendance de l’Algérie, proclamée en 1962. La mère est contrariée par cette décision, mais ne le dit pas.

Après de laborieux et peu brillants débuts, je prenais goût rapidement à la langue étrangère, et puis, fort amoureux d’une sémillante1 institutrice, j’allais jusqu’à rêver de résoudre, pour elle, à son insu, tous les problèmes proposés dans mon volume d’arithmétique !

Ma mère était trop fine pour ne pas s’émouvoir de l’infidélité qui lui fut ainsi faite. Et je la vois encore, toute froissée, m’arrachant à mes livres – tu vas tomber malade ! – puis un soir, d’une voix candide, non sans tristesse, me disant : « Puisque je ne dois plus te distraire de ton autre monde, apprends-moi donc la langue française… » Ainsi se refermera le piège des Temps Modernes sur mes frêles racines, et j’enrage à présent de ma stupide fierté, le jour où, un journal français à la main, ma mère s’installa devant ma table de travail, lointaine comme jamais, pâle et silencieuse, comme si la petite main du cruel écolier lui faisait un devoir, puisqu’il était son fils, de s’imposer pour lui la camisole du silence, et même de le suivre au bout de son effort et de sa solitude – dans la gueule du loup.

Jamais je n’ai cessé, même aux jours de succès près de l’institutrice, de ressentir au fond de moi cette seconde rupture du lien ombilical, cet exil intérieur qui ne rapprochait plus l’écolier de sa mère que pour les arracher, chaque fois un peu plus, au murmure du sang, aux frémissements réprobateurs2 d’une langue bannie, secrètement, d’un même accord, aussitôt brisé que conclu… Ainsi avais-je perdu tout à la fois ma mère et son langage, les seuls trésors inaliénables3 – et pourtant aliénés !

Kateb Yacine, Le Polygone étoilé, 1966.

1. Sémillante : joyeuse, vive.

2. Réprobateurs : accusateurs.

3. Inaliénables : qu’on ne peut retirer, enlever.

Document D

 

Joseph, le frère du narrateur, vient d’annoncer à ses parents qu’il ne veut pas poursuivre ses études.

Papa grondait.

« Si ce n’est pas de la paresse pure et simple, donne tes raisons. »

Joseph ne refusait pas de s’expliquer : « Des raisons, j’en ai beaucoup. D’abord, je ne suis pas fait pour les études. Oh ! Je ne suis pas plus bête qu’un autre, mais toutes ces histoires ne me disent rien du tout. Ce n’est pas mon genre. Et je suis même sûr que les trois quarts de ce qu’on apprend, c’est parfaitement inutile, au moins pour ce que je veux faire. Et puis, il faut toujours acheter des livres et des fournitures, même dans cette école où j’étais. Nous n’avons pas les moyens d’acheter tant de choses.

  • C’est une mauvaise raison, dit le père avec amertume. Si tu avais vraiment la moindre envie de t’instruire, tu les volerais plutôt, les livres…
  • Ram, s’écria Maman, ne lui donne pas, même en riant, un conseil de cette espèce.
  • Il sait bien ce que ça veut dire. Des livres ! Des livres ! On les ferait sortir de terre, quand on en a vraiment besoin. »

Mon père tirait sur sa moustache. Il avait l’air profondément déçu. Alors qu’il se préparait à donner, lui-même, pour l’ascension de la tribu, le plus grand effort de sa vie, voilà que déjà, l’équipe de relève manifestait des signes de fatigue. Il dit enfin :

« Que veux-tu faire ? » Joseph tenta de se justifier.

« Si je poursuis mes études, je resterai bien huit ou dix ans sans gagner d’argent. Tandis que si je commence tout de suite, dans le commerce… »

Georges Duhamel, Le Notaire du Havre,
© Mercure de France, 1933.

Question 1

  • « Attentes » signifie « espoirs ». Analysez ce que les personnages espèrent de l’école, quelle image ils en ont, comment ils la considèrent.
  • La question est un peu ambiguë : il faut à la fois comparer dans un même texte les conceptions des parents d’un côté, des enfants de l’autre, et comparer les attentes du groupe « parents/enfants » entre les différents textes.
  • Le mieux est de construire la réponse par points de vue : les personnages qui ont une vision positive de l’école d’une part, ceux qui en ont une vision négative d’autre part.
  • Ne traitez pas les textes successivement, mais adoptez un plan synthétique.

Question 2

  • Identifiez d’abord de quel moment important il s’agit dans chacun des textes.
  • « Quels éléments […] montrent » incite à chercher les signes qui prouvent l’importance de ce moment (mention explicite de sentiments ressentis ; réactions des intéressés, de leur entourage ; images fortes, des contrastes marqués…)
  • La question signifie : à quoi voit-on que ces moments ont marqué la vie des personnages ?
  • Encadrez votre réponse d’une phrase d’introduction et d’une brève conclusion.
  • Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des différents textes.

>Réussir les questions : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

> Question 1

[Problématique et présentation du corpus] Dans les romans d’apprentissage, les années d’étude sont déterminantes. Ainsi, dans Le Notaire du Havre (1933), Georges Duhamel met en scène le dialogue mouvementé entre un père et son fils qui refuse les études ; le narrateur du Polygone étoilé de Yacine Kateb relate son passage de l’école coranique à l’école française ; Claude Michelet dans Des grives aux loups (1980) raconte le succès au certificat d’études du jeune Vialhe et Marguerite Duras, dans l’Amant, évoque ses études et celles de ses frères. Tous ces personnages, parents et enfants, ont des attentes très différentes vis-à-vis de l’école.

1. L’école, une chance

Pour certains, elle représente l’espoir d’une vie meilleure et d’une promotion familiale. Ainsi le grand-père de Pierre-Édouard Vialhe est « fier de lui », parce qu’il est « le premier [de la famille] qui a un diplôme » ; et l’enfant partage son enthousiasme. Dans Le Notaire du Havre, le père met tous ses espoirs dans les « livres » pour l’avenir de son fils Joseph. Dans l’Amant, la mère de la narratrice voit l’école comme un moyen de « faire l’avenir de ses enfants », et aussi « le sien ». L’enfant du Polygone étoilé, lui, prend « goût » à son apprentissage et en tire « fierté » parce que cela lui permet d’être distingué par son institutrice.

2. À quoi bon l’école ?

D’autres – et le plus souvent les jeunes, les enfants – ont un regard plus critique. Pour Joseph, l’école (« toutes ces histoires ») est « inutile » dans la vie. La narratrice de L’Amant voit dans les études la source d’une rupture qui « sépare » enfants et parents. Dans le Polygone étoilé, le narrateur, devenu adulte, considère l’école française comme la cause d’un « exil » affectif, et il se souvient de sa mère partageant silencieusement cette souffrance.

[Conclusion] Ces quatre textes mettent en évidence la disparité des réactions face aux études et à leurs promesses.

> Question 2

La question est ici traitée sous forme de plan qu’il faut rédiger.

 

Observez

Dans l’introduction à la 2e réponse, il est inutile de mentionner à nouveau le corpus, déjà présenté dans la 1re réponse.

[Problématique] Dans une vie, il y a des moments clés, dont les romans, notamment autobiographiques, se font l’écho. Le passage entre l’univers familial et le monde scolaire en fait partie. Les quatre auteurs du corpus soulignent l’importance – positive ou négative – de ce moment pour leur personnage.

1. Un « avant » et un « après »

Il y a un « avant » et un « après », et les romanciers soulignent le changement intervenu : par des notations temporelles qui marquent cette rupture (« un jour », « puis un soir »…) ; par le jeu des temps (opposition passé / présent > imparfait / passé composé ou simple ; contraste entre « ascension de la tribu » et « signes de fatigue » de « l’équipe de relève » (Duhamel).).

2. Émotions et sentiments

Le vocabulaire affectif traduit l’intensité des émotions (bonheur, fierté, étonnement, enthousiasme, colère, tristesse, amertume, déception…). Ces émotions s’expriment par des gestes (chez Michelet, le jeune Pierre-Édouard « pas tremblant » et « gorge sèche », son grand-père au bord des larmes, avalant « sa salive » ; chez Duhamel, le père agacé « [tirant] sa moustache »…) mais aussi par des paroles fortes (compliments, remontrances, protestations…) rapportées directement (dialogue) ou indirectement (Duras).

3. Des images frappantes

Enfin, des images frappantes rendent la gravité du moment : opposition chez Michelet entre « triomphe » et « débâcle » ; images négatives chez Yacine avec le « piège des Temps modernes » qui se referme » sur [ses] frêles racines », la « camisole du silence », « la gueule du loup », la « seconde rupture du cordon ombilical », le « murmure du sang »).

[Conclusion] Le romancier dispose ainsi de moyens stylistiques variés pour donner à un événement ou un moment un relief tout particulier et marquer l’esprit du lecteur.