Textes de Molière, Beaumarchais, Ionesco

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2013 | Académie : Polynésie française
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Un divertissement complet
 
 

Un divertissement complet • Questions

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Le Théâtre

13

CORRIGE

 

Polynésie française • Septembre 2013

Le texte théâtral et sa représentation • 6 points

Questions

 

A – Molière, Les Fourberies de Scapin, acte I, scène 1, 1671.

B – Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, acte I, scène 1, 1784.

C – Eugène Ionesco, Les Chaises, 1951.

D – Eugène Ionesco, Notes et contre-notes, « Sur Les Chaises. Lettre au premier metteur en scène », 1966.

> 1. Dans les textes A, B et C, quelles fonctions les trois scènes remplissent-elles pour le spectateur ? (4 points)

> 2. Quels sont les rôles des didascalies dans les textes A, B et C ? (2 points)

Après avoir répondu à ces questions, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets: commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A

 

La scène est à Naples.

Acte 1, scène 1

Octave, Silvestre.

Octave. – Ah ! fâcheuses nouvelles pour un cœur amoureux ! Dures extrémités où je me vois réduit ! Tu viens, Silvestre, d’apprendre au port, que mon père revient ?

Silvestre. – Oui.

Octave. – Qu’il arrive ce matin même ?

Silvestre. – Ce matin même.

Octave. – Et qu’il revient dans la résolution de me marier ?

Silvestre. – Oui.

Octave. – Avec une fille du seigneur Géronte ?

Silvestre. – Du seigneur Géronte.

Octave. – Et que cette fille est mandée de Tarente ici pour cela ?

Silvestre. – Oui.

Octave. – Et tu tiens ces nouvelles de mon oncle ?

Silvestre. – De votre oncle.

Octave. – À qui mon père les a mandées par une lettre ?

Silvestre. – Par une lettre.

Octave. – Et cet oncle, dis-tu, sait toutes nos affaires.

Silvestre. – Toutes nos affaires.

Octave. – Ah ! parle, si tu veux, et ne te fais point, de la sorte, arracher les mots de la bouche.

Silvestre. – Qu’ai-je à parler davantage ? Vous n’oubliez aucune circonstance, et vous dites les choses tout justement comme elles sont.

Octave. – Conseille-moi, du moins, et me dis ce que je dois faire dans ces cruelles conjonctures.

Silvestre. – Ma foi ! je m’y trouve autant embarrassé que vous, et j’aurais bon besoin que l’on me conseillât moi-même.

Octave. – Je suis assassiné par ce maudit retour.

Silvestre. – Je ne le suis pas moins.

Octave. – Lorsque mon père apprendra les choses, je vais voir fondre sur moi un orage soudain d’impétueuses réprimandes.

Silvestre. – Les réprimandes ne sont rien ; et plût au Ciel que j’en fusse quitte à ce prix ! Mais j’ai bien la mine, pour moi, de payer plus cher vos folies, et je vois se former de loin un nuage de coups de bâton qui crèvera sur mes épaules.

Octave. – Ô Ciel ! par où sortir de l’embarras où je me trouve ?

Silvestre. – C’est à quoi vous deviez songer, avant que de vous y jeter.

Octave. – Ah ! tu me fais mourir par tes leçons hors de saison.

Silvestre. – Vous me faites bien plus mourir par vos actions étourdies.

Octave. – Que dois-je faire ? Quelle résolution prendre ? À quel remède recourir ?

Molière, Les Fourberies de Scapin, acte I, scène 1, 1671.

Document B

 

Le théâtre représente une chambre à demi démeublée ; un grand fauteuil de malade est au milieu. Figaro, avec une toise1, mesure le plancher. Suzanne attache à sa tête, devant une glace, le petit bouquet de fleurs d’orange, appelé chapeau de la mariée.

Acte I, scène 1

Figaro, Suzanne.

Figaro. – Dix-neuf pieds sur vingt-six.

Suzanne. – Tiens, Figaro, voilà mon petit chapeau ; le trouves-tu mieux ainsi ?

Figaro lui prend les mains. – Sans comparaison, ma charmante. Oh ! que ce joli bouquet virginal, élevé sur la tête d’une belle fille, est doux, le matin des noces, à l’œil amoureux d’un époux !…

Suzanne se retire. – Que mesures-tu donc là, mon fils ?

Figaro. – Je regarde, ma petite Suzanne, si ce beau lit que Monseigneur nous donne aura bonne grâce ici.

Suzanne. – Dans cette chambre ?

Figaro. – Il nous la cède.

Suzanne. – Et moi, je n’en veux point.

Figaro. – Pourquoi ?

Suzanne. – Je n’en veux point.

Figaro. – Mais encore ?

Suzanne. – Elle me déplaît.

Figaro. – On dit une raison.

Suzanne. – Si je n’en veux pas dire ?

Figaro. – Oh ! Quand elles sont sûres de nous !

Suzanne. – Prouver que j’ai raison serait accorder que je puis avoir tort. Es-tu mon serviteur, ou non ?

Figaro. – Tu prends de l’humeur contre la chambre du château la plus commode, et qui tient le milieu des deux appartements. La nuit, si Madame est incommodée, elle sonnera de son côté ; zeste, en deux pas tu es chez elle. Monseigneur veut-il quelque chose : il n’a qu’à tinter du sien ; crac, en trois sauts me voilà rendu.

Suzanne. – Fort bien ! Mais quand il aura tinté le matin, pour te donner quelque bonne et longue commission, zeste, en deux pas, il est à ma porte, et crac, en trois sauts…

Figaro. – Qu’entendez-vous par ces paroles ?

Suzanne. – Il faudrait m’écouter tranquillement.

Figaro. – Eh, qu’est-ce qu’il y a ? bon Dieu !

Suzanne. – Il y a, mon ami, que, las de courtiser les beautés des environs, monsieur le comte Almaviva veut rentrer au château, mais non pas chez sa femme ; c’est sur la tienne, entends-tu, qu’il a jeté ses vues, auxquelles il espère que ce logement ne nuira pas. Et c’est ce que le loyal Bazile2, honnête agent de ses plaisirs, et mon noble maître à chanter, me répète chaque jour, en me donnant leçon.

Figaro. – Bazile ! Ô mon mignon, si jamais volée de bois vert appliquée sur une échine, a dûment redressé la moelle épinière à quelqu’un…

Suzanne. – Tu croyais, bon garçon, que cette dot qu’on me donne était pour les beaux yeux de ton mérite ?

Figaro. – J’avais assez fait pour l’espérer.

Suzanne. – Que les gens d’esprit sont bêtes !

Figaro. – On le dit.

Suzanne. – Mais c’est qu’on ne veut pas le croire.

Figaro. – On a tort.

Suzanne. – Apprends qu’il la destine à obtenir de moi secrètement certain quart d’heure, seul à seule, qu’un ancien droit du seigneur3… Tu sais s’il était triste.

Figaro. – Je le sais tellement, que si monsieur le Comte, en se mariant, n’eût pas aboli ce droit honteux, jamais je ne t’eusse épousée dans ses domaines.

Suzanne. – Eh bien, s’il l’a détruit, il s’en repent ; et c’est de ta fiancée qu’il veut le racheter en secret aujourd’hui.

Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, acte I, scène 1, 1784.

1. Toise : instrument de mesure, mètre. À cette époque, les longueurs se mesurent en pieds, et non en mètres.

2. Bazile : maître de clavecin de la comtesse, maîtresse de Suzanne.

3. Suzanne fait allusion à un ancien droit féodal qui autorisait le seigneur d’une terre à précéder le mari auprès de la jeune mariée dans le lit conjugal.

Document C

 

Décor

Murs circulaires avec un renfoncement dans le fond.

 

C’est une salle très dépouillée. À droite, en partant de l’avant-scène, trois portes. Puis une fenêtre avec un escabeau devant ; puis encore une porte. Dans le renfoncement, au fond, une grande porte d’honneur à deux battants et deux autres portes se faisant vis-à-vis, et encadrant la porte d’honneur : ces deux portes, ou du moins l’une d’entre elles, sont presque cachées aux yeux du public. À gauche de la scène, toujours en partant de l’avant-scène, trois portes, une fenêtre avec escabeau et faisant vis-à-vis à la fenêtre de droite, puis un tableau noir et une estrade. Pour plus de facilité, voir le plan annexé.Sur le devant de la scène, deux chaises côte à côte.

 

Une lampe à gaz est accrochée au plafond.


 

Le rideau se lève. Demi-obscurité. Le Vieux est penché à la fenêtre de gauche, monté sur l’escabeau. La Vieille allume la lampe à gaz. Lumière verte. Elle va tirer le Vieux par la manche.

La Vieille. – Allons, mon chou, ferme la fenêtre, ça sent mauvais l’eau qui croupit et puis il entre des moustiques.

Le Vieux. – Laisse-moi tranquille !

La Vieille. – Allons, allons, mon chou, viens t’asseoir. Ne te penche pas, tu pourrais tomber dans l’eau. Tu sais ce qui est arrivé à François Ier. Faut faire attention.

Le Vieux. – Encore des exemples historiques ! Ma crotte, je suis fatigué de l’histoire française. Je veux voir ; les barques sur l’eau font des taches au soleil.

La Vieille. – Tu ne peux pas les voir, il n’y a pas de soleil, c’est la nuit, mon chou.

Le Vieux. – Il en reste l’ombre.

Il se penche très fort.

La Vieille, elle le tire de toutes ses forces. – Ah !… tu me fais peur, mon chou… viens t’asseoir, tu ne les verras pas venir. C’est pas la peine. Il fait nuit…

Le Vieux se laisse traîner à regret.

Le Vieux. – Je voulais voir, j’aime tellement voir l’eau.

La Vieille. – Comment peux-tu, mon chou ?… Ça me donne le vertige. Ah ! cette maison, cette île, je ne peux m’y habituer. Tout entourée d’eau… de l’eau sous les fenêtres, jusqu’à l’horizon…

La Vieille et le Vieux, la Vieille traînant le Vieux, se dirigent vers les deux chaises au-devant de la scène ; le Vieux s’assoit tout naturellement sur les genoux de la Vieille.

Eugène Ionesco, Les Chaises, © Éditions Gallimard, 1952.

Document D

 

Dans une lettre adressée durant l’hiver 1952 au premier metteur en scène des Chaises, Ionesco regrette d’avoir fait des concessions sur la mise en scène qu’il souhaitait. Il lui écrit pour revenir sur ces concessions.

Cher Ami, je me suis aperçu après votre départ, que nous avons fait fausse route, c’est-à-dire que je me suis laissé entraîner par vous à faire fausse route et que nous sommes passés à côté de la pièce. Je vous ai suivi et je me suis éloigné avec vous, je me suis perdu de vue. Non, décidément, vous ne m’avez pas tout à fait compris dans Les Chaises ; ce qui reste à comprendre est justement l’essentiel. Vous avez voulu tout naturellement tirer la pièce à vous alors que vous deviez vous y abandonner ; le metteur en scène doit se laisser faire. Il ne doit pas vouloir quelque chose de la pièce, il doit s’annuler, il doit être un parfait réceptacle. […]

Soumettez-vous, je vous en supplie, à cette pièce. Ne diminuez pas ses effets, ni le grand nombre des chaises, ni le grand nombre de sonneries qui annoncent l’arrivée des invités invisibles, ni les lamentations de la vieille qui doit être comme une pleureuse de Corse ou de Jérusalem, tout doit être outré, excessif, caricatural, pénible, enfantin, sans finesse. La faute la plus grave serait de modeler la pièce comme de modeler le jeu de l’acteur. Pour celui-ci, il faut appuyer sur un bouton pour le faire démarrer : dites-lui tout le temps de ne pas s’arrêter en chemin, d’aller jusqu’au bout, à l’extrême de lui-même. De la grande tragédie il faut et de grands sarcasmes. Laissez-vous, pour un temps, modeler par la pièce.

Eugène Ionesco, Notes et contre-notes, « Sur Les Chaises.
Lettre au premier metteur en scène », © Éditions Gallimard, 1966.

Question 1

  • On vous demande de dire à quoi servent les trois scènes pour un spectateur qui les découvre.
  • Interrogez-vous sur leur place dans la pièce (quel acte ? quelle scène ?) et sur leur intérêt (est-il informatif ? psychologique ? dramatique ?).

Question 2

  • Commencez par surligner les didascalies des trois scènes.
  • Classez-les selon leur nature (lieux, mouvements, attitudes…), indiquez leur rôle et leur effet.
  • Structurez vos réponses : encadrez-les d’une introduction, qui situe les textes et reprend la question, et d’une brève conclusion.
  • N’étudiez pas les textes séparément et accompagnez chaque remarque d’exemples précis.

> Pour réussir la question: voir guide méthodologique.

> Le théâtre: voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Question 1

[Introduction] Les scènes initiales des Fourberies de Scapin de Molière, du Mariage de Figaro de Beaumarchais et des Chaises de Ionesco sont des scènes d’exposition où l’auteur doit faire comprendre la situation, préciser l’identité des personnages et leurs relations, et éveiller l’intérêt du spectateur.

  • L’action est mise en place, les personnages sont définis : l’exposition répond aux questions qui ? quoi ? où ? quand ? Chez Molière, il est question d’un père revenant marier son fils contre le gré du jeune homme. Chez Beaumarchais, l’action démarre aussi sur un mariage imminent mais voulu, cette fois-ci, entre deux serviteurs qui emménagent dans un château ; l’obstacle vient de leur maître qui convoite la fiancée. Enfin, chez Ionesco, nous découvrons un vieux couple enfermé sur une île malsaine dont l’homme cherche à sortir.
  • Ces scènes évoquent le passé mais aussi un avenir sur lequel le spectateur s’interroge : que va faire Octave pour « sortir de l’embarras » ? Comment Figaro et Suzanne vont-ils faire échouer le projet du Comte ? Le Vieux dans les Chaises va-t-il sauter par la fenêtre ?
  • Enfin ces scènes donnent à la pièce sa coloration, son registre. La pièce de Molière s’annonce comique. Celle de Beaumarchais colore le comique (la gaieté du couple) d’une teinte sombre (la figure menaçante du Comte). La pièce de Ionesco installe une atmosphère dérangeante et absurde.

[Conclusion] La scène d’exposition obéit à deux impératifs contradictoires : expliquer et intriguer. Elle donne l’information et la retient, la distille. Il appartient au dramaturge de réaliser ce subtil dosage.

Question 2

[Introduction] Les didascalies font partie du texte théâtral écrit. Quasi absentes des Fourberies de Scapin de Molière, plus fournies dans Le Mariage de Figaro de Beaumarchais, elles envahissent Les Chaises de Ionesco.

 

Conseil

Au cours de votre lecture, surlignez en couleur dans les textes du corpus les mots qui prouveront ce que vous avancez.

  • Elles indiquent le cadre de l’action. Molière nous transporte à Naples et suggère un « port ». Ce décor de plein air contraste avec l’espace clos du Mariage de Figaro où, dans le château d’un seigneur, se prépare un déménagement (« chambre à demi démeublée »). Chez Ionesco, les didascalies situent l’action dans une « salle très dépouillée », où la précision est si maniaque (nombre de « portes », « fenêtres »…) qu’on se sent étouffer.
  • Les costumes ou les accessoires mentionnés éclairent le statut des personnages. Ils sont en rapport avec le mariage prochain de Suzanne et Figaro (chapeau et toise). Chez Ionesco, les « chaises côte à côte » matérialisent le lien entre deux êtres, la « fenêtre » et « l’escabeau » suggèrent un danger.
  • Déplacements et gestes renseignent sur la psychologie des personnages : Figaro qui « prend les mains » de Suzanne est un parfait amoureux ; Suzanne qui « attache […] le « chapeau de la mariée » fait preuve de coquetterie. Le manège du Vieux qui, « monté » sur l’escabeau, « se penche très fort » indique sa volonté de s’évader ; la Vieille qui « tire de toutes ses forces » son compagnon révèle son désir de le garder près d’elle ; lui, en se laissant « traîner à regret » et en « s’asseyant tout naturellement sur [ses] genoux », manifeste à la fois sa mauvaise volonté et sa résignation infantile.

[Conclusion] Utiles pour les acteurs et le metteur en scène, les didascalies installent aussi le spectateur dans l’atmosphère de la pièce.