Textes de Molière, E. Labiche et Beckett

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Les questions sur un corpus - Le théâtre, texte et représentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2012 | Académie : Hors Académie

Le comique

 Questions

 

Documents

  1. Molière, Dom Juan, acte IV, scène 7, 1665.

  2. Eugène Labiche, La Cagnotte, acte II, scène 3, 1864.

  3. Samuel Beckett, En attendant Godot, acte II, scène 3, 1952.

 1. En quoi consiste le comique dans ces scènes ? (3 points) 2. Montrez comment le rapport que les personnages entretiennent avec la nourriture nous permet de mieux les connaître. (3 points)

Après avoir répondu à ces questions, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.
 

Document A 

Dom Juan et son valet Sganarelle se mettent à table.
 

Acte IV, scène 7

Dom Juan, Sganarelle, deux laquais.

[...]

Dom Juan. - Vite à souper.

Sganarelle. - Fort bien.

Dom Juan, se mettant à table. - Sganarelle, il faut songer à s'amender1 pourtant.

Sganarelle. - Oui-da !

Dom Juan. - Oui, ma foi ! Il faut s'amender1 ; encore vingt ou trente ans de cette vie-ci, et puis nous songerons à nous.

Sganarelle. - Oh !

Dom Juan. - Qu'en dis-tu ?

Sganarelle. - Rien. Voilà le souper.

Il prend un morceau d'un des plats qu'on apporte, et le met dans sa bouche.

Dom Juan. - Il me semble que tu as la joue enflée ; qu'est-ce que c'est ? Parle donc, qu'as-tu là ?

Sganarelle. - Rien.

Dom Juan. - Montre un peu. Parbleu ! c'est une fluxion2 qui lui est tombée sur la joue. Vite une lancette pour percer cela. Le pauvre garçon n'en peut plus, et cet abcès le pourrait étouffer. Attends : voyez comme il était mûr. Ah ! coquin que vous êtes !

Sganarelle. - Ma foi ! Monsieur, je voulais voir si votre cuisinier n'avait point mis trop de sel ou trop de poivre.

Dom Juan. - Allons, mets-toi là, et mange. J'ai affaire de toi3 quand j'aurai soupé. Tu as faim, à ce que je vois.

Sganarelle se met à table. - Je le crois bien, Monsieur : je n'ai point mangé depuis ce matin. Tâtez de cela, voilà qui est le meilleur du monde. (Un laquais ôte les assiettes de Sganarelle d'abord qu'il 4y a dessus à manger.) Mon assiette, mon assiette ! tout doux, s'il vous plaît. Vertubleu ! petit compère, que vous êtes habile à donner des assiettes nettes ! et vous, petit la Violette5, que vous savez présenter à boire à propos !

Pendant qu'un laquais donne à boire à Sganarelle, l'autre laquais ôte encore son assiette.

Dom Juan. - Qui peut frapper de cette sorte ?

Sganarelle. - Qui diable nous vient troubler dans notre repas ?

Dom Juan. - Je veux souper en repos au moins, et qu'on ne laisse entrer personne.

Sganarelle. - Laissez-moi faire, je m'y en vais6 moi-même.

Molière, Dom Juan, acte IV, scène 7, 1665.


1. Se corriger. Dom Juan occupe en effet sa vie à séduire les femmes.

2. Gonflement provoqué par une inflammation dentaire.

3. J'ai besoin de toi.

4. Aussitôt que.

5. Nom d'un des laquais.

6. J'y vais moi-même.

Document B 

Des bourgeois de province viennent à Paris pour la première fois. Ils comptent dépenser la « cagnotte » qu'ils ont entassée lors de leurs parties de cartes. Après avoir fait des achats dans les boutiques et visité les monuments célèbres de la capitale, ils entrent dans un restaurant. Benjamin, le serveur, prend leur commande.
 

Acte II, scène 3

Benjamin, Blanche, Léonida, Champbourcy, Colladan, Cordenbois.

Benjamin. - [...] Ces dames désirent-elles une tranche de melon ?

Blanche, vivement. - Oh ! oui, du melon.

Léonida. - J'en raffole...

Benjamin, mouvement de sortie. - Trois tranches ?

Champbourcy, vivement. - Attendez ! (À Colladan et à Cordenbois.) Voyons le prix... parce que, avec ces gaillards-là... (Regardant la carte.) Une tranche de melon, un franc.

Cordenbois. - Au mois de février ! c'est pour rien.

Colladan. - C'est pour rien.

Champbourcy, au garçon. - Trois tranches de melon.

Il passe la carte à Cordenbois.

Benjamin. - Bien, monsieur... Après ?

Cordenbois, lisant sur la carte. - Terrine de Nérac.

Colladan. - Oui... oui... j'aime assez ça... je ne sais pas ce que c'est, mais j'aime assez ça !

Cordenbois. - Il y a des truffes là-dedans...

Benjamin. - Oui... oui...

Champbourcy, à Cordenbois. - Combien ?

Cordenbois. - Deux francs...

Champbourcy. - Ça n'est pas cher...

Colladan. - Ça n'est pas cher...

Champbourcy, bas aux autres. - J'ai eu bon nez de vous conduire ici... les prix sont très raisonnables. (Haut au garçon.) Vous nous donnerez une terrine de Nérac.

Benjamin. - Bien, monsieur... Et après ?

Champbourcy. - Après ?.... Il nous faudrait quelque chose d'extraordinaire... d'imprévu... de délicat...

Colladan. - Oui... oui... pas de charcuterie !

Cordenbois, qui consulte la carte. - Attendez !... je crois que j'ai trouvé. (Lisant.) Tournedos à la plénipotentiaire.

Tous. - Ah !

Champbourcy. - Qu'est-ce que c'est que cela ?

Léonida. - Qu'est-ce qu'il y a là-dedans ?....

Benjamin. - C'est un plat nouveau... ce sont des déchirures de chevreuil saisies dans la purée de caille et mariées avec un coulis d'anchois, d'olives, d'huîtres marinées, de laitues, de truffes.

Colladan. - Mâtin1 ! que ça doit être bon !

Cordenbois. - Je vote pour ça !

Tous. - Oui... oui...

Champbourcy, au garçon. - Tournedos à la plénipotentiaire... soigné !

Benjamin. - Bien, monsieur.

Léonida. - Je demanderai une petite chatterie2 pour les dames.

Blanche. - Oh ! oui !

Colladan. - Et un roquefort !

Champbourcy. - Qu'avez-vous comme plat sucré ?

Benjamin. - Je puis vous offrir un coup-de-vent &agra e; la Radetzki3 ou bien un froufrou à la Pompadour3 !...

Champbourcy, à Blanche. - Qu'est-ce que tu préfères ?

Blanche. - Dame !... je ne sais pas, papa.

Cordenbois. - Le coup-de-vent doit être plus léger...

Tous se mettent à rire.

Champbourcy. - Allons, donnez-nous un coup-de-vent pour cinq... un fort coup-de-vent.

Tous rient plus fort.

Cordenbois. - Une tempête !...

Explosion de rires. Colladan donne des coups de poing à Benjamin.

Benjamin, à part, les regardant. - Ce sont des acrobates4 !

Eugène Labiche, La Cagnotte, acte II, scène 3, 1864.


1. Interjection familière exprimant la surprise ou l'admiration.

2. Friandise, douceur.

3. Noms de desserts.

4. Drôles d'individus.

Document C 

Beckett est le principal auteur du « théâtre de l'absurde ». Dans cette scène, Estragon et Vladimir, deux clochards, attendent sur un chemin de campagne la venue d'un certain Godot.
 

Acte II, scène 3

Estragon. - J'ai faim.

Vladimir. - Veux-tu une carotte ?

Estragon. - Il n'y a pas autre chose ?

Vladimir. - Je dois avoir quelques navets.

Estragon. - Donne-moi une carotte. (Vladimir fouille dans ses poches, en retire un navet et le donne à Estragon.) Merci. (Il mord dedans. Plaintivement.) C'est un navet !

Vladimir. - Oh pardon ! j'aurais juré une carotte. (Il fouille à nouveau dans ses poches, n'y trouve que des navets.) Tout ça c'est des navets. (Il cherche toujours.) Tu as dû manger la dernière. (Il cherche.) Attends, ça y est. (Il sort enfin une carotte et la donne à Estragon.) Voilà, mon cher. (Estragon l'essuie sur sa manche et commence à la manger.) Rends-moi le navet. (Estragon lui rend le navet.) Fais-la durer, il n'y en a plus.

Estragon (tout en mâchant). - Je t'ai posé une question.

Vladimir. - Ah.

Estragon. - Est-ce que tu m'as répondu ?

Vladimir. - Elle est bonne ta carotte ?

Estragon. - Elle est sucrée.

Vladimir. - Tant mieux, tant mieux. (Un temps.) Qu'est-ce que tu voulais savoir ?

Estragon. - Je ne me rappelle plus. (Il mâche.) C'est ça qui m'embête. (Il regarde la carotte avec appréciation, la fait tourner en l'air du bout des doigts.) Délicieuse, ta carotte. (Il en suce méditativement le bout.) Attends, ça me revient. (Il arrache une bouchée.)

Vladimir. - Alors ?

Estragon (la bouche pleine, distraitement). - On n'est pas liés ?

Vladimir. - Je n'entends rien.

Estragon (mâche, avale). - Je demande si on est liés.

Vladimir. - Liés ?

Estragon. - Li-és.

Vladimir. - Comment, liés ?

Estragon. - Pieds et poings.

Vladimir. - Mais à qui ? Par qui ?

Estragon. - À ton bonhomme.

Vladimir - À Godot ? Liés à Godot ? Quelle idée ? Jamais de la vie ! (Un temps.) Pas encore. (Il ne fait pas la liaison.)

Estragon. - Il s'appelle Godot ?

Vladimir. - Je crois.

Estragon. - Tiens ! (Il soulève le restant de carotte par le bout de fane et le fait tourner devant ses yeux.) C'est curieux, plus on va, moins c'est bon.

Vladimir. - Pour moi, c'est le contraire.

Estragon. - C'est-à-dire ?

Vladimir. - Je me fais au goût au fur et à mesure.

Estragon (ayant longuement réfléchi). - C'est ça, le contraire ?

Samuel Beckett, En attendant Godot, acte II, scène 3, 1952.

     LES CLÉS DU SUJET  

Question 1

  • La question peut être formulée ainsi : « Quels sont les procédés comiques auxquels recourent les auteurs ? »

  • Récapitulez les différentes sources de comique que vous connaissez : gestes, situation, caractère, mots...

  • N'oubliez pas le comique qui n'apparaît pas à la lecture mais qui est évident à la représentation.

  • Ne traitez pas les textes l'un après l'autre, construisez la réponse synthétiquement, par types de procédés comiques.

Question 2

  • « le rapport que les personnages entretiennent avec la nourriture » signifie : comment les personnages se comportent-ils face à la nourriture ? Comment la considèrent-ils ? Comment en parlent-ils ?

  • Cherchez en quoi leur comportement devant la nourriture et leur façon d'en parler éclairent leur personnalité, peut-être aussi leur milieu social et leur conception de la vie.

  • Construisez votre réponse autour des caractéristiques des personnages.

Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

Le comique : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.
 

Question 1

Depuis l'Antiquité, les auteurs comiques ont à leur disposition tout un arsenal de procédés pour divertir un public venu à la comédie pour rire des autres et de soi : Molière dans Dom Juan, Labiche dans son vaudeville La Cagnotte et Beckett dans En attendant Godot recourent tous les trois à ces moyens, du comique le plus évident au comique le plus subtil.

  • Le comique le plus évident est le comique de scène, notamment de gestes, proche de la farce. Ainsi le Sganarelle de Molière a la bouche pleine et tente de cacher grotesquement ce qu'il a dans la bouche. Dans La Cagnotte, « Colladan donne des coups de poing à Benjamin » (l. 57). Vladimir fouille dans ses poches, Estragon mâche, puis joue avec la carotte qu'il fait tourner et regarde attentivement.

  • Les auteurs jouent aussi sur les mots, qui font rire parce qu'ils sont déformés : Sganarelle et Estragon les déforment parce qu'ils parlent en mâchant ; la prononciation de certains mots est altérée : Estragon sépare les syllabes (« Li-és ») ou « ne fait pas la liaison » (« Pas encore », l. 37).

    Les noms propres aussi sont amusants : chez Labiche, ce sont les noms des personnages (« Cordenbois ») et des plats (« froufrou à la Pompadour ») ; chez Beckett, le nom d'« Estragon », qui évoque une épice - alors qu'il est question de « carotte » - fait sourire. Enfin, parfois, les mots et le dialogue ne « fonctionnent » pas : Vladimir répond à une question par une question (l. 17-18).

  • Le comique repose aussi sur la caricature des caractères : la goinfrerie, la soumission et la peur de Sganarelle ; dans La Cagnotte, la vulgarité des clients et leur snobisme font sourire. Cette caricature amène à la satire, du valet, des bourgeois provinciaux.

  • Enfin, plus subtilement, les auteurs recourent au comique de situation : le spectateur rit du décalage entre la gravité de la situation (arrivée imminente de la statue du Commandeur) et le sujet de conversation (la nourriture), entre le ton de Dom Juan et l'aspect bouffon du valet pris en flagrant délit de goinfrerie et de mensonge. Chez Labiche, les prétentions d'élégance des bourgeois contrastent avec leur vulgarité et, chez Beckett, il y a une distorsion amusante entre la présence de légumes, l'importance qui leur est donnée et le sérieux de la conversation sur Godot.

  • Au fond, la comédie, à travers les âges, recourt aux mêmes procédés pour un même but, selon le mot de Molière : « En riant, elle châtie les mœurs » (elle critique par le rire).

Question 2

Se nourrir est un besoin vital et notre rapport à la nourriture révèle notre personnalité profonde. Il en va de même pour les personnages de théâtre, surtout dans la comédie, depuis le xviie siècle avec le Dom Juan de Molière, jusqu'au xixe siècle dans le vaudeville de Labiche, La Cagnotte, mais aussi dans la pièce plus moderne de Beckett, En attendant Godot.

  • Pour Sganarelle, trouver à manger est une préoccupation essentielle : c'est un valet qui n'a « point mangé depuis [l]e matin » (l. 25) et qui a faim. C'est aussi un plaisir qu'il n'aime pas voir interrompre (« Mon assiette, mon assiette », l. 27) ou « troubler » (l. 34). Sa manière de se servir (« Il prend un morceau d'un des plats », l. 11) et sa façon peu ragoûtante de manger (sa « joue enflée » et le mot « fluxion » employé par Dom Juan laissent entendre que Sganarelle fait une boule dans sa bouche) traduisent sa goinfrerie, ses manières d'homme du peuple. Par ailleurs, le fait qu'il se cache pour manger, qu'il prétende n'avoir rien dans la bouche ou veuille se trouver des excuses (l. 20-21) trahit ses rapports avec son maître : le spectateur sent la domination de Dom Juan et la docilité apeurée de Sganarelle.

  • Dans La Cagnotte aussi, le comportement des clients révèle leur origine sociale : des provinciaux qui ne connaissent pas grand-chose à la gastronomie et se laissent impressionner par les noms des plats ou par leur nouveauté (c'est-à-dire la mode) et ne jugent pas sur le goût. Ils jouent aux fins gourmets (l. 27-28) : les plats choisis sont une manière de se donner une attitude (snobisme du « Tournedos à la plénipotentiaire » l. 30), mais, lorsqu'ils commandent leur menu, ils manquent d'élégance, font preuve de mépris pour le serveur et de familiarité déplacée. La nourriture est pour eux l'occasion de passer un moment convivial, mais vulgaire.

  • Dans En attendant Godot, le don de la nourriture montre la solidarité entre les personnages, notamment le rôle de nourricier de Vladimir. Manger apaise la faim, mais c'est aussi un moyen de tromper l'ennui ; la nourriture sert de support à la conversation et est le point de départ d'une méditation (l. 24-25) sur la vie (l. 41). Le rôle de la nourriture dépasse la fonction nourricière : elle est le centre de leurs propos et cela souligne la simplicité de leurs préoccupations.

Dans les trois scènes, la nourriture révèle la personnalité des personnages, mais elle trahit aussi leurs rapports avec autrui : soumission apeurée de Sganarelle, mépris des bourgeois pour le serveur, solidarité avec autrui chez Beckett.