Textes de Molière, Hugo et Mauriac

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Les questions sur un corpus - La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2013 | Académie : Pondichéry
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Le conflit
 
 

Le conflit • Questions

Question de l’homme

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Pondichéry • Mai 2013

La question de l’homme • 6 points

Questions

Documents

A Molière, Le Misanthrope, acte I, scène 1, 1666.

B Victor Hugo, Les Misérables, partie V, livre 4, 1862.

CFrançois Mauriac, Le Nœud de vipères, partie I, chap. 6, 1932.

> 1. Comment les conflits exprimés dans les trois textes sont-ils mis en évidence ? (3 points)

> 2. Comparez les formes prises par l’argumentation dans les trois textes. (3 points)

Après avoir répondu à ces questions, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document a

Dans la première scène de la pièce, Alceste exprime à son ami Philinte la haine qu’il conçoit pour le genre humain. Il est ainsi amené à parler du procès qui l’oppose à un homme dont tout le monde s’accorde à dire qu’il est fourbe et malhonnête mais auquel la justice risque fort de donner raison.

Philinte

Vous voulez un grand mal à la nature humaine !

Alceste

Oui, j’ai conçu pour elle une effroyable haine.

Philinte

Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,

Seront enveloppés dans cette aversion ?

Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes…

Alceste

Non : elle est générale, et je hais tous les hommes :

Les uns, parce qu’ils sont méchants et malfaisants,

Et les autres, pour être aux méchants complaisants,

Et n’avoir pas pour eux ces haines vigoureuses

Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.

De cette complaisance on voit l’injuste excès

Pour le franc scélérat1 avec qui j’ai procès :

Au travers de son masque on voit à plein le traître ;

Partout il est connu pour tout ce qu’il peut être ;

Et ses roulements d’yeux et son ton radouci

N’imposent qu’à des gens qui ne sont point d’ici

On sait que ce pied-plat2, digne qu’on le confonde3,

Par de sales emplois s’est poussé dans le monde4,

Et que par eux son sort de splendeur revêtu5

Fait gronder le mérite et rougir la vertu.

Quelques titres honteux qu’en tous lieux on lui donne,

Son misérable honneur ne voit pour lui personne ;

Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit,

Tout le monde en convient, et nul n’y contredit.

Cependant sa grimace6 est partout bienvenue :

On l’accueille, on lui rit, partout il s’insinue ;

Et s’il est, par la brigue7, un rang à disputer,

Sur le plus honnête homme on le voit l’emporter

Têtebleu ! ce me sont de mortelles blessures,

De voir qu’avec le vice on garde des mesures ;

Et parfois il me prend des mouvements soudains

De fuir dans un désert l’approche des humains.

Molière, Le Misanthrope, acte I, scène 1, 1666.

1 Malhonnête et perfide.

2 Paysan, rustre.

3 Démasque.

4 Élevé socialement.

5 Par les sales emplois, il a accédé à la notoriété et à la richesse.

6 Expression hypocrite, fausseté.

7 En intriguant.

1 Malhonnête et perfide.

2 Paysan, rustre.

3 Démasque.

4 Élevé socialement.

5 Par les sales emplois, il a accédé à la notoriété et à la richesse.

6 Expression hypocrite, fausseté.

7 En intriguant.

Document b

Le policier Javert poursuit depuis de nombreuses années Jean Valjean, un ancien bagnard condamné aux travaux forcés. Il est en effet convaincu que Jean Valjean est un criminel nuisible pour la société. Ce dernier est pourtant amené à lui sauver la vie. Au lieu de l’arrêter, Javert décide donc de raccompagner Jean Valjean chez lui puis s’en va, en proie à des pensées contradictoires.

Il voyait devant lui deux routes également droites toutes deux, mais il en voyait deux ; et cela le terrifiait, lui qui n’avait jamais connu dans sa vie qu’une ligne droite. Et, angoisse poignante, ces deux routes étaient contraires. L’une de ces deux lignes droites excluait l’autre. Laquelle des deux était la vraie ?

Sa situation était inexprimable.

Devoir la vie à un malfaiteur, accepter cette dette et la rembourser, être, en dépit de soi-même, de plain-pied avec un repris de justice, et lui payer un service avec un autre service ; se laisser dire : Va-t’en, et lui dire à son tour : Sois libre ; sacrifier à des motifs personnels le devoir, cette obligation générale, et sentir dans ces motifs personnels quelque chose de général aussi, et de supérieur peut-être ; trahir la société pour rester fidèle à sa conscience ; que toutes ces absurdités se réalisassent et qu’elles vinssent s’accumuler sur lui-même, c’est ce dont il était atterré.

Une chose l’avait étonné, c’était que Jean Valjean lui eût fait grâce, et une chose l’avait pétrifié, c’était que, lui Javert, il eût fait grâce à Jean Valjean.

Où en était-il ? Il se cherchait et ne se trouvait plus.

Que faire maintenant ? Livrer Jean Valjean, c’était mal ; laisser Jean Valjean libre, c’était mal. Dans le premier cas, l’homme de l’autorité tombait plus bas que l’homme du bagne ; dans le second, un forçat montait plus haut que la loi et mettait le pied dessus. Dans les deux cas, déshonneur pour lui Javert. Dans tous les partis qu’on pouvait prendre, il y avait de la chute. La destinée a de certaines extrémités à pic sur l’impossible et au-delà desquelles la vie n’est plus qu’un précipice. Javert était à une de ces extrémités-là.

Victor Hugo, Les Misérables, partie V, livre 4, 1862.

Document c

Dans ce roman, l’auteur brosse le portrait d’une bourgeoisie de province cupide et intéressée. Ce passage est extrait de la longue lettre que Louis, le personnage principal, adresse à son épouse.

Voilà ce qui me reste : ce que j’ai gagné, au long de ces années affreuses, cet argent dont vous avez la folie de vouloir que je me dépouille. Ah ! l’idée même m’est insupportable que vous en jouissiez après ma mort. Je t’ai dit en commençant que mes dispositions avaient d’abord été prises pour qu’il ne vous en restât rien. Je t’ai laissé entendre que j’avais renoncé à cette vengeance… Mais c’était méconnaître ce mouvement de marée qui est celui de la haine dans mon cœur. Et tantôt elle s’éloigne, et je m’attendris… Puis elle revient, et ce flot bourbeux me recouvre.

Depuis aujourd’hui, depuis cette journée de Pâques, après cette offensive pour me dépouiller, au profit de votre Phili1, et lorsque j’ai revu, au complet, cette meute familiale assise en rond devant la porte et m’épiant, je suis obsédé par la vision des partages, — de ces partages qui vous jetteront les uns contre les autres : car vous vous battrez comme des chiens autour de mes terres, autour de mes titres. Les terres seront à vous, mais les titres n’existent plus. Ceux dont je te parlais, à la première page de cette lettre, je les ai vendus, la semaine dernière, au plus haut : depuis, ils baissent chaque jour. Tous les bateaux sombrent, dès que je les abandonne ; je ne me trompe jamais. Les millions liquides, vous les aurez aussi, vous les aurez si j’y consens. Il y a des jours où je décide que vous n’en retrouverez pas un centime…

J’entends votre troupeau chuchotant qui monte l’escalier. Vous vous arrêtez ; vous parlez sans crainte que je m’éveille (il est entendu que je suis sourd) ; je vois sous la porte la lueur de vos bougies. Je reconnais le fausset2 de Phili (on dirait qu’il mue encore) et soudain des rires étouffés, les gloussements des jeunes femmes. Tu les grondes ; tu vas leur dire : « Je vous assure qu’il ne dort pas… ». Tu t’approches de ma porte ; tu écoutes ; tu regardes par la serrure : ma lampe me dénonce. Tu reviens vers la meute ; tu dois leur souffler : « Il veille encore, il vous écoute… ».

Ils s’éloignent sur leurs pointes. Les marches de l’escalier craquent ; une à une, les portes se ferment. Dans la nuit de Pâques, la maison est chargée de couples. Et moi, je pourrais être le tronc vivant de ces jeunes rameaux. La plupart des pères sont aimés. Tu étais mon ennemie et mes enfants sont passés à l’ennemi.

François Mauriac, Le Nœud de vipères, partie I, chap. 6, 1932.

1 Époux de la petite-fille de Louis qui a besoin d’argent pour ses affaires.

2 Voix de fausset, voix aiguë.

1 Époux de la petite-fille de Louis qui a besoin d’argent pour ses affaires.

2 Voix de fausset, voix aiguë.

Les deux questions ne sont pas claires et semblent très similaires. Cependant, si vous en analysez précisément les termes (notamment « conflit » et « argumentation »), vous pourrez trouver ce qui les différencie.

Question 1

  • Définissez les mots de la question : « comment » signifie « par quels moyens d’écriture littéraire… ? » ; « mettre en évidence » signifie « souligner ».
  • Pour trouver des éléments de réponse, commencez vos phrases par : « L’auteur met en évidence le conflit par/en… ».
  • Il peut s’agir du registre, de la structure du texte, des procédés stylistiques.

Question 2

  • Le mot « forme » est un mot ambigu. Il peut renvoyer aux notions d’argumentation directe ou indirecte ou aux formes de discours ou types de texte utilisé ; ou bien désigner le genre littéraire utilisé pour argumenter.
  • Faites référence aux verbes « convaincre », « persuader », « délibérer ».
  • « Comparez » invite à trouver des points communs et des différences entre les textes. Il ne faut donc pas juxtaposer les analyses de textes.
  • Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des différents textes.

>Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

>La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

> Question 1

[Introduction] Une œuvre littéraire se construit souvent sur un conflit qui peut prendre diverses formes : le débat comme dans Le Misanthrope de Molière, la délibération intérieure comme celle de Javert dans Les Misérables de Hugo, ou la violence verbale comme dans la longue lettre que Louis, dans Le Nœud de vipères de Mauriac, adresse à sa femme. À quels moyens recourent ces auteurs pour rendre sensibles ces conflits et les intensifier ?

  • Tout d’abord, ils marquent un contraste entre les personnages en conflit. Dans Le Misanthrope, Alceste se dresse contre le genre humain. Dans Le Nœud de vipères, Louis est en guerre contre sa famille. Ces deux personnages marquent leur aversion par le contraste entre les indices personnels de la première personne et les expressions qui désignent leur « adversaire » (« je hais tous les hommes ») ou l’un de ses représentants (« votre Phili », etc.). Javert, lui, est en proie à un conflit intérieur, mais celui-ci naît d’un conflit, ancien, entre lui et Jean Valjean. Leur affrontement se traduit aussi par le contraste entre leur désignation : « l’homme de l’autorité » et « l’homme du bagne ». Ce conflit en entraîne un autre : celui entre Javert et la « société ».
  • Dans les trois textes, le vocabulaire qui renvoie à l’adversaire est souvent péjoratif : Alceste qualifie les hommes de « méchants et malfaisants », Javert voit en Jean Valjean un « malfaiteur » ; Louis recourt à l’animalisation dégradante de la « meute familiale ». Le vocabulaire affectif qui émaille ces textes fait comprendre l’intensité du conflit. On trouve le champ lexical de la haine (« effroyable haine », « aversion », etc.), ou celui de la désolation (Javert est « atterré », « pétrifié » ; Louis a passé des « [années] affreuses »).
  • Les auteurs recourent à des registres extrêmes. Les trois textes prennent parfois des accents lyriques qui rendent compte de l’intensité du conflit : la fréquence des marques de la première personne (dans les textes de Molière et de Mauriac), le rythme haché de la délibération de Javert. Ces textes s’approchent par endroits de l’épique. Ils sont tous marqués par l’amplification : Alceste, « fui[t] » seul dans l’immensité d’« un désert » ; Javert est au bord de la mort ; Louis lutte seul contre toute sa descendance. Le conflit prend une dimension symbolique.

[Conclusion] Les conflits ont un fort potentiel dramatique dans les œuvres littéraires et suscitent la réflexion sur les grands problèmes humains.

> Question 2

[Introduction] Un écrivain, pour argumenter, dispose de stratégies diverses. Les textes proposés présentent, de ce point de vue, des ressemblances et des différences.

  • Les trois auteurs argumentent indirectement, mais abordent divers aspects de la question de l’homme à travers des personnages fictifs. Alceste le misanthrope argumente sur le genre humain, Javert le policier sur le conflit entre sa conscience morale individuelle et sa conscience professionnelle, et Louis le riche bourgeois provincial sur la famille. Cette argumentation s’appuie sur des genres littéraires différents : Molière choisit le théâtre, Hugo opte pour le roman et Mauriac pour un genre hybride mêlant le roman, la lettre et le journal intime.
  • Cependant les personnages fictifs argumentent, eux, directement. Alceste argumente à travers une longue tirade, face à Philinte qui lui a posé clairement la question de savoir s’il haïssait tout le genre humain. L’extrait du Nœud de vipères se présente comme un dialogue mais écrit, différé et à distance – puisqu’il s’agit d’une lettre mais aussi d’une analyse intérieure. Hugo recourt au discours indirect libre (« Où en était-il ? », « Que faire maintenant ? ») qui fait entrer le lecteur dans l’esprit tourmenté de Javert.
  • S’agit-il, dans ces textes, de convaincre, persuader ou délibérer ? Alceste, sur un ton didactique, semble plus enclin à convaincre. Sa thèse est clairement exprimée (« je hais tous les hommes ») ; il donne ses raisons de façon structurée (« les uns… les autres »). Il appuie son raisonnement sur un exemple précis qui illustre sa thèse (« le franc scélérat »), qui débouche sur une conséquence logique (« fuir dans un désert »). La méditation de Javert prend la forme de la délibération interne construite sur cette alternative qui le fait hésiter. Au terme de ce débat intérieur, il doit prendre une décision. L’argumentation de Louis repose sur l’expression de sentiments : il est question de vengeance. Le personnage veut persuader.

[Conclusion] L’argumentation prend des formes complexes qui donnent à la réflexion sur « la question de l’homme » toute sa profondeur.