Textes de Molière, Labiche, J. Tardieu

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2015 | Académie : Antilles, Guyane

 

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Antilles, Guyane • Septembre 2015

Le texte théâtral et sa représentation • 6 points

Être joué pour faire rire

Questions

Documents

A – Molière, Le Malade imaginaire, acte II, scène 5, 1673.

B – Eugène Labiche, Mon Isménie !, scène 8, 1852.

C – Jean Tardieu, « Finissez vos phrases ! ou une heureuse rencontre », La Comédie du langage, 1978.

 1. Caractérisez la situation qui réunit les personnages de ces trois scènes. (2 points)

 2. Qu’est-ce qui fait le comique de ces trois textes ? (4 points)

Après avoir répondu à ces questions, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets :  le commentaire, la dissertation ou l'écriture d'invention.

Document A

Argan est un homme bien portant, mais il est persuadé qu’il est très malade et consulte sans cesse des médecins. Par intérêt personnel, il veut marier sa fille Angélique à Thomas Diafoirus, le fils de l’un de ses médecins, qui est aussi prétentieux que son père. Monsieur Diafoirus vient avec son fils pour le présenter à Angélique et à Argan. Toinette, servante impertinente et alliée d’Angélique, est également présente.

Monsieur Diafoirus. – […] Il se retourne vers son fils et lui dit : Allons, Thomas, avancez. Faites vos compliments.

Thomas Diafoirus est un grand benêt nouvellement sorti des Écoles, qui fait toutes choses de mauvaise grâce et à contretemps. – N’est-ce pas par le père qu’il convient commencer ?

Monsieur Diafoirus. – Oui.

Thomas Diafoirus. – Monsieur, je viens saluer, reconnaître, chérir et révérer en vous un second père ; mais un second père auquel j’ose dire que je me trouve plus redevable qu’au premier. Le premier m’a engendré1 ; mais vous m’avez choisi. Il m’a reçu par nécessité ; mais vous m’avez accepté par grâce. Ce que je tiens de lui est un ouvrage de son corps, mais ce que je tiens de vous est un ouvrage de votre volonté ; et d’autant plus que les facultés spirituelles sont au-dessus des corporelles, d’autant plus je vous dois, et d’autant plus je tiens précieuse cette future filiation2, dont je viens aujourd’hui vous rendre par avance les très humbles et très respectueux hommages.

Toinette. – Vivent les collèges, d’où l’on sort si habile homme !

Thomas Diafoirus. – Cela a-t-il bien été, mon père ?

Monsieur Diafoirus. – Optime3.

Argan, à Angélique. – Allons, saluez monsieur.

Thomas Diafoirus. – Baiserai-je4 ?

Monsieur Diafoirus. – Oui, oui.

Thomas Diafoirus, à Angélique. – Madame, c’est avec justice que le Ciel vous a concédé le nom de belle-mère, puisque l’on…

Argan. – Ce n’est pas ma femme, c’est ma fille à qui vous parlez.

Thomas Diafoirus. – Où donc est-elle ?

Argan. – Elle va venir.

Thomas Diafoirus. – Attendrai-je, mon père, qu’elle soit venue ?

Monsieur Diafoirus. – Faites toujours le compliment de Mademoiselle.

Thomas Diafoirus. – Mademoiselle, ni plus ni moins que la statue de Memnon5 rendait un son harmonieux, lorsqu’elle venait à être éclairée des rayons du soleil : tout de même me sens-je animé d’un doux transport à l’apparition du soleil de vos beautés. Et, comme les naturalistes remarquent que la fleur nommée héliotrope tourne sans cesse vers cet astre du jour, aussi mon cœur dores-en-avant6 tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables, ainsi que vers son pôle unique. Souffrez donc, Mademoiselle, que j’appende7 aujourd’hui à l’autel de vos charmes l’offrande de ce cœur qui ne respire et n’ambitionne autre gloire que d’être toute sa vie, Mademoiselle, votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur et mari.

Toinette, en le raillant. – Voilà ce que c’est que d’étudier, on apprend à dire de belles choses. […]

Thomas Diafoirus, il tire une grande thèse roulée de sa poche, qu’il présente à Angélique. – J’ai contre les circulateurs8 soutenu une thèse, qu’avec la permission de Monsieur, j’ose présenter à Mademoiselle, comme un hommage que je lui dois des prémices de mon esprit9.

Angélique. – Monsieur, c’est pour moi un meuble10 inutile, et je ne me connais pas à ces choses-là.

Toinette. – Donnez, donnez. Elle est toujours bonne à prendre pour l’image ; cela servira à parer notre chambre.

Thomas Diafoirus. – Avec la permission aussi de Monsieur, je vous invite à venir voir l’un de ces jours, pour vous divertir, la dissection d’une femme, sur quoi je dois raisonner.

Toinette – Le divertissement sera agréable. Il y en a qui donnent la comédie à leurs maîtresses ; mais donner une dissection est quelque chose de plus galant.

Molière, Le Malade imaginaire, acte II, scène 5, 1673.

1. Engendré : donné la vie. 2. Filiation : lien de parenté unissant le gendre et le beau-père.

3. Optime : « très bien » en latin. 4. Baiserai-je ? : Ferai-je un baisemain ? 5. La statue de Memnon : statue antique qui produisait un bruit sous l’effet de la chaleur et du soleil. 6. Dores-en-avant : dorénavant ; orthographe déjà vieillie à l’époque de Molière. 7. Que j’appende : que je suspende, que je présente. 8. Les circulateurs : médecins qui défendaient la théorie selon laquelle le sang circule dans l’organisme. 9. Prémices de mon esprit : les débuts de mon intelligence. 10. Un meuble : un objet.

Document B

Le père d’Isménie, monsieur Vancouver, est un homme extrêmement possessif qui a éconduit de nombreux prétendants de sa fille. Il a déjà tenté de prendre Dardenbœuf au piège pour le discréditer, mais le jeune homme s’en est tiré habilement. Le père, dépité, s’est absenté pour écrire un courrier destiné à favoriser un autre prétendant. Isménie arrive au moment où Dardenbœuf est resté seul.

Scène 8

Dardenbœuf, puis Isménie

Dardenbœuf, seul. – Roulé, le beau-père !… En voilà un assaut !… Je n’ai fait qu’une faute… c’est quand il a ouvert sa tabatière… Là, j’ai été médiocre… je me suis trop fendu1… mais c’est si bon une prise2… surtout quand le nez picote… dans ce moment, par exemple… cristi3 ! (Regardant autour de lui.) Personne ! savourons mon second défaut… le numéro deux !…

Il ouvre sa tabatière et y puise.

Isménie, par le fond apportant un bouquet, entrant et s’adressant à la cantonade. – Tout de suite, ma tante.

Dardenbœuf, à part, laissant tomber sa prise à terre. – Mâtin !… il n’a pas de chance, le numéro deux !

Isménie. – Ah ! vous voilà, monsieur… Elle place les fleurs dans un vase à gauche.

Dardenbœuf, à part, l’admirant. – Quel coloris !… La palette de Rubens4 !… allons !… conversation Ruggieri5 ! (Haut, avec passion.) Ah ! mademoiselle !… non, ce n’est pas du feu… c’est de la lave !

Isménie. – Pardon… vous avez causé avec mon père ?

Dardenbœuf. – Oui… nous sommes d’accord… il est plein de rondeur… (Reprenant avec feu.) Mademoiselle… (À part.) C’est peut-être le moment de lui offrir le médaillon… la belle Gabrielle6.

Isménie. – Il ne vous a rien dit relativement à votre départ7 ?

Dardenbœuf, étonné. – Mon départ ?… Rien.

Isménie, à part. – Ce sera pour demain…

Dardenbœuf. – Dans ce moment, il s’occupe du contrat8.

Isménie. – Déjà ?

Dardenbœuf. – Ah ! voilà un mot qui n’est pas… gentil !… mais, quand vous me connaîtrez mieux… j’ai des défauts sans doute, je suis…

Isménie, vivement. – Chut ! on ne vous les demande pas, vos défauts.

Dardenbœuf. – Comment ?

Isménie. – Cachez-les !… Un prétendu… c’est son état !

Dardenbœuf, étonné. – Ah bah !… mais à vous…

Isménie. – À moi ni à personne !… Je ne vous dis pas les miens, ainsi…

Dardenbœuf. – Oh ! c’est inutile… monsieur votre père a eu l’obligeance de m’en donner la note détaillée…

Isménie. – Comment ?

Dardenbœuf, souriant. – Laide, maussade, bavarde, dépensière, acariâtre9

Isménie. – Par exemple !… mais ce n’est pas vrai, monsieur !… ce n’est pas vrai !

Dardenbœuf. – Soyez donc tranquille… je connais assez la botanique pour distinguer une rose… d’un chardon.

Isménie, le remerciant. – Ah ! monsieur !

Dardenbœuf, triomphant, à part. – Je ne crois pas qu’on l’ait lu dans l’almanach10, celui-là.

Isménie. – Ainsi vous n’avez pas cru… ?

Dardenbœuf. – Moi, mademoiselle ?… J’ai cru que vous étiez belle, douce, charmante. Isménie, avec reconnaissance. – Merci ! monsieur Eusèbe, merci !

Dardenbœuf, à part. – Elle m’appelle Eusèbe11 !… Cristi… j’ai des pétards dans les veines ! (Haut, avec passion.) Mademoiselle… non !… ce n’est pas du feu… non ! ce n’est pas de la lave !… non, ce n’est pas… permettez !… voilà ce que c’est… Il lui embrasse la main à plusieurs reprises.

Eugène Labiche, Mon Isménie !, scène 8, 1852.

1. Je me suis trop fendu : j’ai pris un trop grand risque (vocabulaire de l’escrime). 2. Prise : pincée de tabac que l’on prend par le nez. 3. Cristi : juron. 4. Rubens : célèbre peintre flamand du xviie siècle. 5. Ruggieri : célèbre spécialiste du vocabulaire qui avait composé un manuel de conversation. 6. La belle Gabrielle : Gabrielle d’Estrées, maîtresse du roi Henri IV, célèbre pour sa beauté. 7. Votre départ : M. Vancouver a l’habitude de renvoyer les prétendants d’Isménie. 8. Contrat : contrat de mariage. 9. Acariâtre : désagréable. 10. Almanach : calendrier accompagné d’observations astronomiques, de conseils pratiques et de mots d’esprit. 11. Eusèbe : prénom de Dardenbœuf. Il a auparavant affirmé que le fait qu’une femme l’appelle par son prénom l’enthousiasmait.

Document C

Monsieur A, quelconque. Ni vieux, ni jeune.

Madame B, même genre.

Monsieur A et Madame B, personnages quelconques, mais pleins d’élan (comme s’ils étaient toujours sur le point de dire quelque chose d’explicite) se rencontrent dans une rue quelconque, devant la terrasse d’un café.

[…]

Monsieur A, sur le ton de l’intimité. – Chère ! Si vous saviez comme, depuis longtemps !

Madame B, touchée. – Vraiment ? Serait-ce depuis que ?

Monsieur A, étonné. – Oui ! Justement ! Depuis que ! Mais comment pouviez-vous ?

Madame B, tendrement. – Oh ! Vous savez ! Je devine que. Surtout quand.

Monsieur A, pressant. – Quand quoi ?

Madame B, péremptoire. – Quand quoi ? Eh bien, mais : quand quand.

Monsieur A, jouant l’incrédule, mais satisfait. – Est-ce possible ?

Madame B. – Lorsque vous me mieux, vous saurez que je toujours là.

Monsieur A. – Je vous crois, chère !… (Après une hésitation, dans un grand élan.) Je vous crois, parce que je vous !

Madame B, jouant l’incrédule. – Oh ! Vous allez me faire ? Vous êtes un grand !…

Monsieur A, laissant libre cours à ses sentiments. – Non ! Non ! C’est vrai ! Je ne puis plus me ! Il y a trop longtemps que ! Ah si vous saviez ! C’est comme si je ! C’est comme si toujours je ! Enfin, aujourd’hui, voici que, que vous, que moi, que nous !

Madame B, émue. – Ne pas si fort ! Grand, Grand ! On pourrait nous !

Monsieur A. – Tant pis pour ! je veux que chacun, je veux que tous ! Tout le monde, oui !

Madame B, engageante, avec un doux reproche. – Mais non, pas tout le monde : seulement nous deux !

Monsieur A, avec un petit rire heureux et apaisé. – C’est vrai ? Nous deux ! Comme c’est ! Quel ! Quel !

Madame B, faisant chorus avec lui. – Tel quel ! Tel quel !

Monsieur A. – Nous deux, oui, oui, mais vous seule, vous seule !

Madame B. – Non, non : moi vous, vous moi !

Jean Tardieu, « Finissez vos phrases ! », in Le Professeur Frœppel, © Éditions Gallimard, 1978.

Les clés du sujet

Question 1

« la situation qui réunit » : analysez les points communs entre les scènes sous l’angle de la situation, des circonstances et des personnages en présence, de leurs rapports, et des enjeux de chaque scène.

Observez le paratexte qui donne des renseignements précieux.

Structurez votre réponse : encadrez-la d’une phrase d’introduction, qui situe les textes et reprend la question, et d’une brève conclusion.

Question 2

La question est : Quels sont les procédés comiques auxquels recourent les auteurs ? Récapitulez les différentes formes de comique (de gestes, de situation, de caractère, de mots).

N’oubliez pas qu’il s’agit de théâtre : il peut donc exister un comique qui n’apparaît pas à la lecture mais est évident à la représentation.

N’étudiez pas les textes séparément. Construisez vos paragraphes autour des différents procédés comiques.

Accompagnez chaque remarque d’exemples précis.

 Pour réussir la question : voir guide méthodologique.

 Le théâtre : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Les indications entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Question 1

[Amorce et présentation du corpus] L’intrigue des trois scènes du corpus, extraites du Malade imaginaire, de Molière, de Mon Isménie ! de Labiche et de La Comédie du langage, de Jean Tardieu, met en scène des rapports amoureux. [Rappel de la question] La situation dans ces trois scènes, bien que leur écriture s’étende sur quatre siècles et qu’elles portent la marque de leur époque, présente des points communs.

Les trois extraits mettent en scène une rencontre amoureuse, au cours de laquelle chacun des trois prétendants – Thomas Diafoirus, Dardenbœuf et Monsieur A – fait une déclaration d’amour explicite et officielle.

à chaque fois, c’est l’homme qui prend l’initiative, mène le dialogue et fait part de ses sentiments, alors que les femmes restent au second plan.

Le lexique amoureux dynamise les trois scènes, notamment le vocabulaire de la beauté (« vos beautés », « vos yeux adorables » chez Molière ; « belle » chez Labiche ; mots sous-entendus chez Tardieu) et des sentiments (« transport », « cœur » chez Molière ; « feu » chez Labiche). Les gestes, à travers les didascalies, traduisent les élans amoureux.

Dans ces trois déclarations, la situation est loufoque : Thomas se trompe de destinataire (il prend Angélique pour sa future belle-mère) et propose un curieux divertissement (une « dissection ») ; Dardenbœuf n’a pas compris que le père d’Isménie cherche à l’éconduire ; Monsieur A et Madame B semblent se comprendre parfaitement alors qu’ils ne finissent jamais leurs phrases…

[Conclusion] Ainsi, à travers les siècles, les dramaturges, notamment les auteurs de comédies, exploitent avec efficacité l’événement fertile en rebondissements et en émotions qu’est la première rencontre amoureuse.

Question 2

[Amorce et rappel de la question] Les auteurs comiques disposent de nombreux procédés pour faire rire le public : Molière, Labiche et Tardieu recourent tous les trois à ces procédés, du comique le plus évident au comique le plus subtil.

Conseil

Pour trouver les idées de votre réponse, surlignez en couleur dans les textes du corpus les mots précis qui vous permettent de répondre et qui prouvent ce que vous avancez.

Le comique de gestes ou de mimiques. signalé par les didascalies, est perceptible surtout à la représentation : le costume de médecin ridicule des Diafoirus ; l’agitation de Dardenbœuf, ses coups d’œil inquisiteurs, ses apartés, sa ferveur à « embrasse[r] la main » d’Isménie ; l’agitation frénétique des deux personnages dont témoignent les didascalies chez Tardieu et les variations de leurs attitudes (« tendrement », « dans un grand élan », « avec un doux reproche »).

Le comique de situation. L’attitude indifférente de Thomas Diafoirus contraste avec le ridicule de ses propos enflammés et sans lien avec une demande en mariage ; dans un quiproquo farcesque, il confond sa promise avec sa belle-mère. Dardenbœuf « laiss[e] tomber sa prise » au moment où il doit se déclarer et ne voit que du feu dans le manège du père qui veut l’éconduire. De façon absurde, le dialogue d’amour enflammé entre Monsieur A et Madame B ne contient aucun mot du champ lexical de l’amour.

La caricature des caractères. Thomas « grand benêt […] qui fait toutes choses de mauvaise grâce et à contretemps », demande sans cesse l’approbation de son père. Dardenbœuf, amoureux transi, se prend pour le séducteur du siècle. Monsieur A et Madame B se comportent eux aussi avec une exubérance ridicule que traduisent leurs constantes exclamations.

Le comique de mots. Les noms des personnages sont ridicules : Diafoirus, composé du préfixe grec dia et de la terminaison latine -us encadrant le mot foire (= « colique » en ancien français) renvoie au pédantisme des médecins ; Dardenbœuf évoque un « bœuf » ; Monsieur A et Madame B ravalent les personnages au rang de lettres de l’alphabet.

La parodie du discours amoureux précieux passe par les multiples hyperboles et métaphores empruntées à la botanique (« héliotrope »…) ou à la cosmologie (« astre du jour », « rayons du soleil…).

La satire des travers sociaux ou humains. Molière ridiculise les médecins et s’en prend aussi aux mariages arrangés. Labiche se moque des bourgeois et de leurs travers. Tardieu fait la satire du langage et des clichés qui apparentent les humains à des marionnettes.

[Conclusion] La comédie, à travers les âges, recourt aux mêmes procédés pour un même but : « En riant, elle châtie les mœurs » (Molière).