Annale corrigée Question sur le corpus Ancien programme

Textes de Molière, Marivaux, Hugo, Anouilh

THÉÂTRE

Figures de pères • Question

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Asie • Juin 2017

Série L • 4 points

Figures de pères

Question

Documents

A Molière, Dom Juan ou le Festin de pierre, acte IV, scène 4, 1665.

B Marivaux, Le Jeu de l'Amour et du Hasard, acte I, scène 2, 1730.

C Victor Hugo, Le Roi s'amuse, acte II, scène 3, 1832.

D Jean Anouilh, Cécile ou l'École des pères, 1951.

Quelles images du père ces extraits de pièces de théâtre nous présentent-ils ?

Après avoir répondu à cette question, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets : le commentaire, la dissertation ou l'écriture d'invention.

document a

Le personnage de Dom Juan mène une vie de libertin, ce qui choque profondément son père. Ce dernier vient le voir pour lui dire ce qu'il en pense.

Dom Louis, Dom Juan, La Violette, Sganarelle.

La Violette. – Monsieur, voilà Monsieur votre père.

Dom Juan. – Ah ! me voici bien : il me fallait cette visite pour me faire enrager.

Dom Louis. – Je vois bien que je vous embarrasse et que vous vous passeriez fort aisément de ma venue. À dire vrai, nous nous incommodons étrangement l'un et l'autre ; et si vous êtes las de me voir, je suis bien las aussi de vos déportements1. Hélas ! que nous savons peu ce que nous faisons quand nous ne laissons pas au Ciel le soin des choses qu'il nous faut, quand nous voulons être plus avisés que lui, et que nous venons à l'importuner par nos souhaits aveugles et nos demandes inconsidérées ! J'ai souhaité un fils avec des ardeurs2 nonpareilles ; je l'ai demandé sans relâche avec des transports2 incroyables ; et ce fils, que j'obtiens en fatiguant le Ciel de vœux, est le chagrin et le supplice de cette vie même dont je croyais qu'il devait être la joie et la consolation. De quel œil, à votre avis, pensez-vous que je puisse voir cet amas d'actions indignes, dont on a peine, aux yeux du monde, d'adoucir le mauvais visage, cette suite continuelle de méchantes affaires, qui nous réduisent, à toutes heures, à lasser les bontés du Souverain, et qui ont épuisé auprès de lui le mérite de mes services et le crédit de mes amis ? Ah ! quelle bassesse est la vôtre ! Ne rougissez-vous point de mériter si peu votre naissance ? Êtes-vous en droit, dites-moi, d'en tirer quelque vanité ? Et qu'avez-vous fait dans le monde pour être gentilhomme ? Croyez-vous qu'il suffise d'en porter le nom et les armes3, et que ce nous soit une gloire d'être sorti d'un sang noble lorsque nous vivons en infâmes ? Non, non, la naissance n'est rien où la vertu n'est pas. Aussi nous n'avons part à la gloire de nos ancêtres qu'autant que nous nous efforçons de leur ressembler ; et cet éclat de leurs actions qu'ils répandent sur nous nous impose un engagement de leur faire le même honneur, de suivre les pas qu'ils nous tracent, et de ne point dégénérer de leurs vertus4, si nous voulons être estimés5 leurs véritables descendants. Ainsi vous descendez en vain des aïeux dont vous êtes né : ils vous désavouent pour leur sang, et tout ce qu'ils ont fait d'illustre ne vous donne aucun avantage ; au contraire, l'éclat n'en rejaillit sur vous qu'à votre déshonneur, et leur gloire est un flambeau qui éclaire aux yeux d'un chacun la honte de vos actions. Apprenez enfin qu'un gentilhomme qui vit mal est un monstre dans la nature, que la vertu est le premier titre de noblesse, que je regarde bien moins au nom qu'on signe qu'aux actions qu'on fait, et que je ferais plus d'état du fils d'un crocheteur6 qui serait honnête homme que du fils d'un monarque qui vivrait comme vous.

Dom Juan. – Monsieur, si vous étiez assis, vous en seriez mieux pour parler.

Dom Louis. – Non, insolent, je ne veux point m'asseoir, ni parler davantage, et je vois bien que toutes mes paroles ne font rien sur ton âme. Mais sache, fils indigne, que la tendresse paternelle est poussée à bout par tes actions, que je saurai, plus tôt que tu ne penses, mettre une borne à tes dérèglements, prévenir sur toi le courroux7 du Ciel, et laver par ta punition la honte de t'avoir fait naître. (Il sort.)

Molière, Dom Juan ou le Festin de pierre, acte IV, scène 4, 1665.

1. Déportements : mauvais comportements.

2. Ardeurs, transports : vives émotions, sentiments passionnés.

3. Armes : emblèmes d'une famille noble.

4. De ne point dégénérer de leurs vertus : de ne point perdre les qualités de leurs ancêtres.

5. Estimés : être considérés comme.

6. Crocheteur : personne exerçant une profession modeste, celle de porter des fardeaux avec des crochets.

7. Prévenir sur toi le courroux : anticiper la colère du Ciel.

document b

Monsieur Orgon désire marier sa fille, Silvia, à Dorante. Les deux jeunes gens ne se sont pas encore rencontrés. Lors d'une discussion précédente avec Lisette, sa femme de chambre, Silvia a manifesté son désaccord car elle désire voir et connaître Dorante avant de l'épouser.

Monsieur Orgon, Silvia, Lisette.

Monsieur Orgon. – Eh ! bonjour, ma fille ; la nouvelle que je viens t'annoncer te fera-t-elle plaisir ? Ton prétendu1 arrive aujourd'hui, son père me l'apprend par cette lettre-ci. Tu ne me réponds rien ? tu me parais triste. Lisette de son côté baisse les yeux ; qu'est-ce que cela signifie ? Parle donc, toi ; de quoi s'agit-il ?

Lisette. – Monsieur, un visage qui fait trembler, un autre qui fait mourir de froid, une âme gelée qui se tient à l'écart, et puis le portrait d'une femme qui a le visage abattu, un teint plombé, des yeux bouffis et qui viennent de pleurer ; voilà, Monsieur, tout ce que nous considérons avec tant de recueillement2.

Monsieur Orgon. – Que veut dire ce galimatias? une âme, un portrait ? Explique-toi donc ; je n'y entends rien.

Silvia. – C'est que j'entretenais Lisette du malheur d'une femme maltraitée par son mari ; je lui citais celle de Tersandre, que je trouvai l'autre jour fort abattue, parce que son mari venait de la quereller, et je faisais là-dessus mes réflexions.

Lisette. – Oui, nous parlions d'une physionomie qui va et qui vient, nous disions qu'un mari porte un masque avec le monde, et une grimace avec sa femme.

Monsieur Orgon. – De tout cela, ma fille, je comprends que le mariage t'alarme, d'autant plus que tu ne connais point Dorante.

Lisette. – Premièrement, il est beau ; et c'est presque tant pis4.

Monsieur Orgon.Tant pis ! rêves-tu avec ton tant pis ?

Lisette. – Moi, je dis ce qu'on m'apprend ; c'est la doctrine de Madame ; j'étudie sous elle.

Monsieur Orgon. – Allons, allons, il n'est pas question de tout cela. Tiens, ma chère enfant, tu sais combien je t'aime. Dorante vient pour t'épouser. Dans le dernier voyage que je fis en province, j'arrêtai ce mariage-là5 avec son père, qui est mon intime et ancien ami ; mais ce fut à condition que vous vous plairiez à tous deux, et que vous auriez entière liberté de vous expliquer là-dessus ; je te défends toute complaisance6 à mon égard : si Dorante ne te convient point, tu n'as qu'à le dire, et il repart ; si tu ne lui convenais pas, il repart de même.

Lisette. – Un duo de tendresse en décidera, comme à l'Opéra : vous me voulez, je vous veux, vite un notaire ! ou bien : m'aimez-vous ? non, ni moi non plus, vite à cheval !

Monsieur Orgon. – Pour moi, je n'ai jamais vu Dorante ; il était absent quand j'étais chez son père ; mais sur tout le bien qu'on m'en a dit, je ne saurais craindre que vous vous remerciiez ni l'un ni l'autre7.

Silvia. – Je suis pénétrée de vos bontés, mon père ; vous me défendez toute complaisance, et je vous obéirai.

Monsieur Orgon. – Je te l'ordonne.

Silvia. – Mais si j'osais, je vous proposerais, sur une idée qui me vient, de m'accorder une grâce qui me tranquilliserait tout à fait.

Monsieur Orgon. – Parle ; si la chose est faisable, je te l'accorde.

Silvia. – Elle est très faisable ; mais je crains que ce ne soit abuser de vos bontés.

Monsieur Orgon. – Eh bien, abuse. Va, dans ce monde, il faut être un peu trop bon pour l'être assez.

Lisette. – Il n'y a que le meilleur de tous les hommes qui puisse dire cela.

Monsieur Orgon. – Explique-toi, ma fille.

Silvia. – Dorante arrive ici aujourd'hui ; si je pouvais le voir, l'examiner un peu sans qu'il me connût ! Lisette a de l'esprit, Monsieur ; elle pourrait prendre ma place pour un peu de temps, et je prendrais la sienne.

Monsieur Orgon, à part. – Son idée est plaisante. (Haut.) Laisse-moi rêver un peu à ce que tu me dis là. (À part.) Si je la laisse faire, il doit arriver quelque chose de bien singulier8 ; elle ne s'y attend pas elle-même… (Haut.) Soit, ma fille, je te permets le déguisement. […]

Marivaux, Le Jeu de l'Amour et du Hasard, acte I, scène 2, 1730.

1. Ton prétendu : le jeune homme que Silvia doit épouser.

2. Cette réplique fait référence à la scène précédente et évoque l'épouse malheureuse de Tersandre dont il est question dans la première réplique de Silvia.

3. Galimatias : discours confus, embrouillé, inintelligible.

4. Tant pis : Lisette se moque ironiquement de Silvia pour laquelle la beauté d'un mari est suspecte.

5. J'arrêtai ce mariage-là : je décidai de ce mariage.

6. Complaisance : amitié, bienveillance, disposition à acquiescer aux sentiments de quelqu'un pour lui plaire.

7. Je ne saurais craindre que vous vous remerciiez ni l'un ni l'autre : je suis persuadé que vous vous plairez mutuellement.

8. Singulier : étrange, étonnant.

document c

Triboulet est le bouffon du roi François Ier. Il a fait élever loin de la cour sa fille Blanche. Celle-ci ignore l'identité réelle et la fonction de son père. Elle vient de le rejoindre après cette longue séparation.

Triboulet, Blanche.

Blanche

Mon père, qu'avez-vous ? Dites-moi votre nom.

Oh ! versez dans mon sein toutes vos peines !

Triboulet

                                                                     Non.

À quoi bon me nommer ? Je suis ton père. – Écoute,

Hors d'ici, vois-tu bien, peut-être on me redoute,

Qui sait ? l'un me méprise et l'autre me maudit.

Mon nom, qu'en ferais-tu quand je te l'aurais dit ?

Je veux ici du moins, je veux, en ta présence,

Dans ce seul coin du monde où tout soit innocence,

N'être pour toi qu'un père, un père vénéré,

Quelque chose de saint, d'auguste1 et de sacré !

Blanche

Mon père !

Triboulet,

la serrant avec emportement dans ses bras.

               Est-il ailleurs un cœur qui me réponde ?

Oh ! je t'aime pour tout ce que je hais au monde !

– Assieds-toi près de moi. Viens, parlons de cela.

Dis, aimes-tu ton père ? Et, puisque nous voilà

Ensemble, et que ta main entre mes mains repose,

Qu'est-ce donc qui nous force à parler d'autre chose ?

Ma fille, ô seul bonheur que le ciel m'ait permis,

D'autres ont des parents, des frères, des amis,

Une femme, un mari, des vassaux, un cortège

D'aïeux et d'alliés, plusieurs enfants, que sais-je ?

Moi, je n'ai que toi seule ! Un autre est riche. Eh bien,

Toi seule es mon trésor et toi seule es mon bien !

Un autre croit en Dieu. Je ne crois qu'en ton âme !

D'autres ont la jeunesse et l'amour d'une femme,

Ils ont l'orgueil, l'éclat, la grâce et la santé,

Ils sont beaux ; moi, vois-tu, je n'ai que ta beauté !

Chère enfant ! – Ma cité, mon pays, ma famille,

Mon épouse, ma mère, et ma sœur, et ma fille,

Mon bonheur, ma richesse, et mon culte, et ma loi,

Mon univers, c'est toi, toujours toi, rien que toi !

De tout autre côté ma pauvre âme est froissée.

– Oh ! si je te perdais !… Non, c'est une pensée

Que je ne pourrais pas supporter un moment !

– Souris-moi donc un peu. – Ton sourire est charmant.

Oui, c'est toute ta mère ! – Elle était aussi belle.

Tu te passes souvent la main au front comme elle,

Comme pour l'essuyer, car il faut au cœur pur

Un front tout innocence et des cieux tout azur.

Tu rayonnes pour moi d'une angélique2 flamme,

À travers ton beau corps mon âme voit ton âme,

Même les yeux fermés, c'est égal, je te vois.

Le jour me vient de toi. Je me voudrais parfois

Aveugle, et l'œil voilé d'obscurité profonde,

Afin de n'avoir pas d'autre soleil au monde !

Victor Hugo, Le Roi s'amuse, acte II, scène 3, 1832.

1. Auguste : noble, respectable, vénérable.

2. Angélique : propre aux anges.

document d

Monsieur Orlas. – Cécile, il faut que je vous parle. Voilà longtemps que je le désire - nous ne faisons pas grand-chose ni l'un ni l'autre de nos journées et je n'en ai positivement pas trouvé le temps. Les petits soucis de cette maison m'accablent. Vous êtes très jeune, Cécile, vous apprendrez en grandissant que c'est toute une affaire de vivre. En fait, me direz-vous, il suffit de se lever le matin et de se coucher le soir et, avec un peu de patience, le jour passe… Pour peu qu'on prenne goût aux plaisirs de la table et qu'un ami ou deux vienne bavarder avec vous l'après-midi, le tour est joué. Il est l'heure de retourner au lit et d'oublier. Malheureusement la tête travaille.

Cécile. – Oui, papa.

Monsieur Orlas. – Oui, papa ! cela ne veut rien dire. Je ne vous demande pas de m'écouter bien poliment en pensant à autre chose, Cécile. Je vous demande de faire un effort pour comprendre ce que je vous dis. C'est trop facile d'être une enfant, de penser : « Les pères sont bêtes, bornés par définition ; ils vivent avec leurs préjugés d'un autre âge, ils ne savent rien de ce qui est bon. Écoutons-les bien respectueusement, puisque c'est l'usage. – Oui papa. Je vous le promets papa, – et n'en faisons qu'à notre tête, une fois qu'ils ont le dos tourné. »

Cécile. – Non, papa.

Monsieur Orlas. – Non, papa ! c'est la même chose. Je vous demande un peu moins de respect, Cécile, et une petite lumière dans vos yeux qui me montre que vous m'écoutez. Si je vous parle comme un père et vous comme une petite fille, nous nous quitterons tout à l'heure, vous avec une révérence, moi une petite tape amicale sur votre joue, et nous n'aurons pas avancé d'un pas. J'aimerais que vous renonciez aux privilèges de votre âge et que vous m'accordiez, pour un moment, l'attention et la considération que vous auriez pour un autre enfant.

Cécile. – Vous savez que je vous obéis toujours respectueusement en tout, papa.

Monsieur Orlas. - Bon ! vous faites la sotte maintenant. Ce n'est pas là ce que je vous demande, vous le savez fort bien. Mais enfin quelque chose dans votre regard vous a trahie et je pense que vous m'avez compris. Vous êtes un petit être vif, rusé, sage comme un vieux Chinois avec vos airs de folie, mais des conventions millénaires ont dressé une barrière infranchissable entre nous. Parce que je suis votre père et que vous êtes ma fille, nous nous croyons obligés l'un et l'autre de jouer des rôles tout faits. Ce que je vais vous dire est d'avance marqué dans votre esprit de banalité, de conformisme, d'ennui. Vous êtes injuste, Cécile… Imaginez un instant que je ne suis pas votre père, je vous assure que je suis un homme drôle et charmant.

Cécile. – Oui, papa.

Monsieur Orlas, amer. – Oui, papa ! Ne me répondez rien du tout, je crois que nous avancerons plus vite. Je vais d'abord vous faire un aveu Cécile, j'ai à peu de chose près le même âge que vous.

Il la regarde, satisfait.

Ah ! j'ai réussi à vous étonner, tout de même ! Mais vous vous méfiez encore, je le vois bien. Vous vous dites que c'est un début inhabituel ; mais restons tout de même sur nos gardes. Tout cela va se transformer en interdictions et en morale comme d'habitude. Rien d'autre ne peut sortir de la bouche d'un père, c'est connu. Vous savez de quoi vous avez l'air en ce moment, Cécile ? D'un petit prisonnier que l'état-major ennemi interroge… Pourtant vous êtes grande et belle ; dans un an, dans un mois, qui sait, demain peut-être, vous serez passée dans l'autre camp, vous aussi : vous serez une femme. Nous pourrons nous comprendre alors, mais il sera peut-être trop tard. J'aurais voulu trouver le chemin de votre cœur avant.

Jean Anouilh, Cécile ou l'École des pères, © Éditions La Table Ronde, 1951.

Les clés du sujet

Comprendre la question

« images (du père) » : vous devez caractériser ces personnages de pères (image positive ? négative ?), puis en dégager les traits particuliers.

Analysez leurs relations avec leur interlocuteur/interlocutrice, ainsi que leur façon de s'exprimer.

N'analysez pas les textes l'un après l'autre, mais construisez votre réponse par points abordés, caractéristiques de ces pères. Commencez par dégager les points communs entre ces pères ; puis analysez ce qui fait les éventuelles particularités de chacun.

Construire la réponse

Grouper certains personnages en identifiant deux catégories de pères.

Rédigez une introduction et une brève conclusion. Accompagnez chaque remarque d'exemples tirés des différents textes.

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Présentation du corpus et problématique] Le père est une figure très importante dans l'organisation sociale mais aussi dans la littérature et les arts. Le théâtre, depuis l'Antiquité, lui réserve une place de choix : la variété des relations qu'il noue avec ses enfants est un puissant moteur de l'action. Au xviie siècle, Molière oppose souvent dans ses comédies père et fils : dans Dom Juan, Dom Louis vient à l'acte IV réprimander son débauché de fils ; un siècle plus tard, Marivaux débute sa comédie Le Jeu de l'Amour et du Hasard par un dialogue entre Monsieur Orgon et sa fille Silvia au sujet d'un projet de mariage ; à l'époque romantique, Hugo dans son drame Le Roi s'amuse met face à face le bouffon Triboulet et sa fille Blanche qui sait peu de chose sur son père ; au xxe siècle, dans Cécile ou l'École des pères d'Anouilh, Monsieur Orlas essaie de nouer avec sa fille un dialogue qui aille au-delà des relations stéréotypées. Toutes singulières, ces figures présentent cependant des points communs.

I. Des pères affectueux et aimants

Plusieurs pères sont très attentifs à leur enfant et expriment leur amour, mais suivant certaines nuances qui les distinguent. Ils ont notamment avec leur fille une attitude pleine de sollicitude. Ils utilisent un vocabulaire affectif, notamment le verbe « aimer » : « ma chère enfant, tu sais combien je t'aime » (Monsieur Orgon) ; Triboulet adresse une véritable déclaration d'amour à Blanche ; Monsieur Orlas est moins démonstratif mais il assure à sa fille qu'il aurait « voulu trouver le chemin de [son] cœur avant ». Cependant l'affection paternelle ne se manifeste pas de la même façon.

Triboulet, chez Hugo, s'adresse à sa fille comme s'il parlait à une maîtresse, en la tutoyant, à grand renfort d'exclamations, d'interjections lyriques et d'accumulations exaltées (« Ma cité, mon pays, ma famille,/Mon épouse, ma mère, et ma sœur, et ma fille… rien que toi »).

Monsieur Orgon est plein d'une attention bienveillante : il encourage sa fille à donner son avis (« Parle », « explique-toi ») et il se montre réceptif à son étrange demande (« Soit […] je te permets le déguisement »).

Monsieur Orlas a une relation affective plus complexe – et plus distante (vouvoiement) : il aspire à sortir des rapports père-fille traditionnels fondés sur des « préjugés » et le « respect » (« conventions millénaires », « rôles tout faits ») mais il a du mal à dialoguer comme il l'entend avec sa fille.

Enfin Dom Louis, même s'il est en désaccord avec son fils adulte, évoque un passé où il était prêt à aimer ce fils qui devait être « la joie et la consolation » de sa vie.

II. Des figures d'éducateurs

Cet amour implique pour ces pères une responsabilité et la mission d'éduquer leur enfant pour que la vie leur sourie. Mais le ton et les relations diffèrent selon les personnages et les situations.

Dom Louis se montre très autoritaire et sévère dans sa leçon de morale qui vise à remettre son fils dans le droit chemin. Il perd progressivement son calme et passe des conseils à l'exaspération, du vouvoiement au tutoiement : « la tendresse paternelle est poussée à bout par tes actions ».

Monsieur Orgon est beaucoup plus serein : il donne les autorisations (« je te l'accorde », « je te permets ») mais il maintient un dialogue plein de sollicitude.

Monsieur Orlas lui aussi mène la discussion (ses répliques sont longues par rapport à celles, presque monosyllabiques, de sa fille), « parle comme un père », mais paradoxalement il demande « moins de respect », refuse toute soumission artificielle. Il modifie donc la relation de soumission père-fille pour la placer sous le signe de l'égalité (« j'aimerais que vous m'accordiez […] la considération que vous auriez pour un autre enfant ».)

Triboulet est le seul qui ne se positionne pas en éducateur, même si implicitement il exprime fermement sa conception de la vie qui doit être tout amour.

III. Des pères envahissants

Sévères ou affectueux, trois de ces pères se montrent plus ou moins envahissants (ils tendent à monopoliser la parole.)

Dom Louis et Triboulet, pour des raisons diamétralement opposées, étouffent de paroles leur enfant : le flot de reproches de Dom Louis est une défense du code de l'honneur familial et social et des valeurs aristocratiques ; c'est par désir de ne pas perdre le « trésor » que Blanche est pour lui que Triboulet se livre à des manifestations d'amour débordantes qui réduisent sa fille au silence.

Monsieur Orlas est moins étouffant : même s'il monopolise la parole, il fait des efforts (vains) pour ne pas se montrer trop pesant.

Seul Monsieur Orgon évite ce défaut (comme l'indique le relatif équilibre des répliques entre lui et sa fille). Est-ce l'influence de l'esprit tolérant des Lumières ? Ou est-ce parce que la conversation se déroule devant une tierce personne, la servante Lisette ?

Conclusion

Les figures de pères dans les œuvres littéraires sont le plus souvent le reflet de l'époque à laquelle ils appartiennent et des valeurs prédominantes : honneur et famille au xviie siècle, tolérance au xviiie siècle, passion à l'époque romantique, refus des stéréotypes et désir de relations authentiques au xxe siècle.

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