Textes de Molière, Marivaux, J. Giraudoux

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re S - 1re ES | Thème(s) : Les questions sur un corpus - Le théâtre, texte et représentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2012 | Académie : Antilles, Guyane
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
La rencontre amoureuse
 
 

La rencontre amoureuse • Question

Théâtre

fra1_1206_04_03C

 

Antilles • Juin 2012

Séries ES, S • 4 points

Question

Documents

AMolière, L’École des femmes, acte II, scène 5 (extrait), 1662.

BMarivaux, La Dispute, scène 4 (extrait), 1744.

CJean Giraudoux, Ondine, acte I, scène 3 (extrait), 1939.

> En comparant les textes du corpus, vous montrerez comment est représentée, dans ces scènes de théâtre, la première rencontre amoureuse.

Après avoir répondu à cette question, vous traiterez au choix un des sujets suivants : dissertation ou écriture d'invention.

Document A

Arnolphe a choisi une jeune fille innocente, Agnès, dont il s’est constitué le tuteur. Il la tient depuis son enfance à l’écart de la société afin de pouvoir l’épouser. Horace, un jeune homme, a toutefois réussi à rencontrer Agnès. Celle-ci s’apprête à raconter à Arnolphe l’histoire de cette rencontre.

Acte II, scène 5

Arnolphe, Agnès

Agnès

Elle1 est fort étonnante, et difficile à croire.

J’étais sur le balcon à travailler au frais,

Lorsque je vis passer sous les arbres d’auprès

Un jeune homme bien fait, qui, rencontrant ma vue,

D’une humble révérence aussitôt me salue :

Moi, pour ne point manquer à la civilité,

Je fis la révérence aussi de mon côté.

Soudain il me refait une autre révérence ;

Moi, j’en refais de même une autre en diligence ;

Et lui d’une troisième aussitôt repartant,

D’une troisième aussi j’y repars à l’instant.

Il passe, vient, repasse, et toujours de plus belle

Me fait à chaque fois révérence nouvelle ;

Et moi, qui tous ces tours fixement regardais,

Nouvelle révérence aussi je lui rendais :

Tant que, si sur ce point la nuit ne fût venue,

Toujours comme cela je me serais tenue,

Ne voulant point céder, ni recevoir l’ennui

Qu’il me pût estimer moins civile que lui.

Arnolphe

Fort bien.

Agnès

Le lendemain, étant sur notre porte,

Une vieille m’aborde, en parlant de la sorte :

« Mon enfant, le bon Dieu puisse-t-il vous bénir,

Et dans tous vos attraits longtemps vous maintenir !

Il ne vous a pas fait une belle personne,

Afin de mal user des choses qu’il vous donne ;

Et vous devez savoir que vous avez blessé

Un cœur qui de s’en plaindre est aujourd’hui forcé. »

Arnolphe, à part

Ah ! suppôt de Satan ! exécrable damnée !

Agnès

Moi, j’ai blessé quelqu’un ? fis-je tout étonnée.

« Oui, dit-elle, blessé, mais blessé tout de bon ;

Et c’est l’homme qu’hier vous vîtes du balcon. »

Hélas ! qui pourrait, dis-je, en avoir été cause ?

Sur lui, sans y penser, fis-je choir2 quelque chose ?

« Non, dit-elle ; vos yeux ont fait ce coup fatal,

Et c’est de leurs regards qu’est venu tout son mal. »

Eh, mon Dieu ! ma surprise est, fis-je, sans seconde ;

Mes yeux ont-ils du mal, pour en donner au monde ?

« Oui, fit-elle, vos yeux, pour causer le trépas3,

Ma fille, ont un venin que vous ne savez pas,

En un mot, il languit, le pauvre misérable ;

Et s’il faut, poursuivit la vieille charitable,

Que votre cruauté lui refuse un secours,

C’est un homme à porter en terre dans deux jours. »

Mon Dieu ! j’en aurais, dis-je, une douleur bien grande.

Mais pour le secourir qu’est-ce qu’il me demande ?

« Mon enfant, me dit-elle, il ne veut obtenir

Que le bien de vous voir et vous entretenir ;

Vos yeux peuvent eux seuls empêcher sa ruine,

Et du mal qu’ils ont fait être la médecine. »

Hélas ! volontiers, dis-je ; et, puisqu’il est ainsi,

Il peut, tant qu’il voudra, me venir voir ici.

Molière, L’École des femmes, acte II, scène 5 (extrait), 1662.

1 Elle : « l’histoire ». Choir : tomber. Trépas : mort.

1 Elle : « l’histoire ». Choir : tomber. Trépas : mort.

Document B

Afin de savoir qui de l’homme ou de la femme a été infidèle le premier, deux jeunes filles et deux jeunes garçons ont été enfermés dès leur plus jeune âge sans jamais voir personne. Âgés de dix-huit ans, ils sont « libérés ». Une des jeunes filles, Églé, alors qu’elle admire son reflet dans un ruisseau, va rencontrer un des jeunes garçons, Azor.

Scène 4

Églé, Azor

Églé un instant seule, Azor paraît vis-à-vis d’elle.

Églé, continuant et se tâtant le visage. – Je ne me lasse point de moi. (Et puis apercevant Azor avec frayeur.) Qu’est-ce que cela, une personne, comme moi… N’approchez point. (Azor étendant les bras d’admiration et souriant. Églé continue.) La personne rit, on dirait qu’elle m’admire. (Azor fait un pas.) Attendez… Ses regards sont pourtant bien doux… Savez-vous parler ?

Azor. – Le plaisir de vous voir m’a d’abord ôté la parole.

Églé. – La personne m’entend, me répond, et si agréablement !

Azor. – Vous me ravissez.

Églé. – Tant mieux.

Azor. – Vous m’enchantez.

Églé. – Vous me plaisez aussi.

Azor. – Pourquoi donc me défendez-vous d’avancer ?

Églé. – Je ne vous le défends plus de bon cœur.

Azor. – Je vais donc approcher.

Églé. – J’en ai bien envie. (Il avance.) Arrêtez un peu… que je suis émue !

Azor. – J’obéis, car je suis à vous.

Églé. – Elle1 obéit ; venez donc tout à fait, afin d’être à moi de plus près. (Il vient.) Ah ! la voilà, c’est vous, qu’elle est bien faite ! En vérité vous êtes aussi belle que moi.

Azor. – Je meurs de joie d’être auprès de vous, je me donne à vous, je ne sais pas ce que je sens, je ne saurais le dire.

Églé. – Eh, c’est tout comme moi.

Azor. – Je suis heureux, je suis agité.

Églé. – Je soupire.

Azor. – J’ai beau être auprès de vous, je ne vous vois pas encore assez.

Églé. – C’est ma pensée, mais on ne peut pas se voir davantage, car nous sommes là.

Azor. – Mon cœur désire vos mains.

Églé. – Tenez, le mien vous les donne ; êtes-vous plus contente ?

Azor. – Oui, mais non pas plus tranquille.

Églé. – C’est ce qui m’arrive, nous nous ressemblons en tout.

Azor. – Oh ! Quelle différence ! Tout ce que je suis ne vaut pas vos yeux, ils sont si tendres !

Églé. – Les vôtres si vifs !

Azor. – Vous êtes si mignonne, si délicate !

Marivaux, La Dispute, scène 4 (extrait), 1744.

1 Au début de l’extrait, Azor est désigné par l’expression « une personne », ce qui explique le féminin.

1 Au début de l’extrait, Azor est désigné par l’expression « une personne », ce qui explique le féminin.

Document C

Ondine est une divinité des eaux (de la mythologie germanique), elle a 15 ans, vit chez ses parents (Auguste et Eugénie). Par un soir d’orage, un Chevalier arrive dans la cabane de pêcheurs où ils vivent.

Acte I, scène 3

Le Chevalier, Auguste, Eugénie, Ondine

Ondine, de la porte où elle est restée immobile. – Comme vous êtes beau !

Auguste. – Que dis-tu, petite effrontée ?

Ondine. – Je dis : comme il est beau !

Auguste. – C’est notre fille, Seigneur. Elle n’a pas d’usage.

Ondine. – Je dis que je suis bien heureuse de savoir que les hommes sont aussi beaux… Mon cœur n’en bat plus !…

Auguste. – Vas-tu te taire !

Ondine. – J’en frissonne !

Auguste. – Elle a quinze ans, Chevalier. Excusez-la…

Ondine. – Je savais bien qu’il devait y avoir une raison pour être fille. La raison est que les hommes sont aussi beaux…

Auguste. – Tu ennuies notre hôte…

Ondine. – Je ne l’ennuie pas du tout… Je lui plais… Vois comme il me regarde… Comment t’appelles-tu ?

Auguste. – On ne tutoie pas un seigneur, pauvre enfant !

Ondine, qui s’est approchée. – Qu’il est beau ! Regarde cette oreille, père, c’est un coquillage ! Tu penses que je vais lui dire vous, à cette oreille ?… À qui appartiens-tu petite oreille ?… Comment s’appelle-t-il ?

Le Chevalier. – Il s’appelle Hans…

Ondine. – J’aurais dû m’en douter. Quand on est heureux et qu’on ouvre la bouche, on dit Hans…

Le Chevalier. – Hans von Wittenstein…

Ondine. – Quand il y a de la rosée, le matin, et qu’on est oppressée, et qu’une buée sort de vous, malgré soi on dit Hans…

Le Chevalier. – Von Wittenstein zu Wittenstein…

Ondine. – Quel joli nom ! Que c’est joli, l’écho dans un nom !… Pourquoi es-tu ici ?… Pour me prendre ?…

Auguste. – C’en est assez… Va dans ta chambre…

Ondine. – Prends-moi !… Emporte-moi !

Eugénie revient avec son plat.

Eugénie. – Voici votre truite au bleu, Seigneur. Mangez-la. Cela vous vaudra mieux que d’écouter notre folle…

Ondine. – Sa truite au bleu !

Le Chevalier. – Elle est magnifique !

Ondine. – Tu as osé faire une truite au bleu, mère !…

Eugénie. – Tais-toi. En tout cas, elle est cuite…

Ondine. – Ô ma truite chérie, toi qui depuis ta naissance nageais vers l’eau froide !

Auguste. – Tu ne vas pas pleurer pour une truite !

Ondine. – Ils se disent mes parents… Et ils t’ont prise… Et ils t’ont jetée vive dans l’eau qui bout.

Le Chevalier. – C’est moi qui l’ai demandé, petite fille.

Ondine. – Vous ?… J’aurais dû m’en douter… À vous regarder de près tout se devine… Vous êtes une bête, n’est-ce pas ?

Eugénie. – Excusez-nous, Seigneur !

Ondine. – Vous ne comprenez rien à rien, n’est-ce pas ? C’est cela la chevalerie, c’est cela le courage !… Vous cherchez des géants qui n’existent point, et si un petit être vivant saute dans l’eau claire, vous le faites cuire au bleu !

Le Chevalier. – Et je le mange, mon enfant ! Et je le trouve succulent !

Ondine. – Vous allez voir comme il est succulent… (Elle jette la truite par la fenêtre)… Mangez-le maintenant… Adieu.

Giraudoux, Ondine, acte I, scène 3 (extrait), 1939.

Comprendre la question

  • Le thème de la question est « la première rencontre amoureuse ».
  • « comment signifie « par quels moyens (littéraires) ».
  • Récapitulez les moyens littéraires propres au théâtre : types de texte ; personnages (identité, rapports entre eux, caractère…) ; vocabulaire ; registre(s)…
  • Repérez les faits d’écriture les plus marquants.
  • N’étudiez pas les documents séparément (« en comparant les textes ») : il s’agit d’une synthèse.

Structurez votre réponse

  • Encadrez-la d’une phrase d’introduction, qui situe les documents et reprend la question, et d’une brève conclusion.
  • Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des textes.

>Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

>Le théâtre : voir mémento des notions.

Corrigé

[Amorce et présentation du corpus] La première rencontre amoureuse, par son potentiel de surprise et d’émotions, est un thème privilégié de la littérature, et notamment du théâtre. Molière au xviie siècle dans L’École des femmes, Marivaux au xviiie siècle dans La Dispute, Giraudoux au xxe siècle dans Ondine tirent profit de cette situation qui sert de point de départ à leurs pièces. [Rappel de la question] À quelles ressources littéraires et théâtrales ces divers dramaturges recourent-ils pour représenter cet événement fertile en troubles affectifs ? Les trois scènes présentent certaines ressemblances mais elles portent aussi la marque de leur époque.

  • Ces trois scènes présentent trois situations identiques, trois « surprises de l’amour » : trois ingénues, auparavant isolées et éloignées des hommes, découvrent l’amour.
  • Mais les modes de représentation sont différents. Dans L’École des Femmes, la rencontre et ses suites sont relatées a posteriori : Molière propose un récit en alexandrins fait par la jeune Agnès au passé, mené en deux tirades correspondant à deux étapes ; il s’agit donc d’un retour en arrière dans l’action qui sert à souligner la réaction d’Arnolphe, le tuteur désapprobateur, surpris et au supplice. Dans les deux autres scènes, le spectateur assiste « en direct » à la rencontre des deux jeunes gens, à leur dialogue en prose et à leurs réactions.

Conseil

Ne renvoyez pas aux documents du corpus par les expressions « texte A, texte B… ». Utilisez des expressions comme : « Molière, dans la tirade d’Agnès… » ou « Dans l’École des femmes… », ou « La scène de Giraudoux… »

  • Cependant ces rencontres amoureuses se distinguent par l’identité des personnages mentionnés ou mis en scène : chez Molière, Horace et Agnès, lors de leur entrevue, sont seuls, puis une vieille entremetteuse fait le lien entre eux ; Marivaux ne met en scène que les deux personnages concernés, Églé et Azor, seuls ; Giraudoux, lui, adjoint aux deux jeunes gens – le Chevalier et Ondine – deux autres personnages, les parents d’Ondine, qui interviennent à plusieurs reprises, ce qui modifie sensiblement la situation.
  • Le lexique amoureux émaille les trois scènes et rend compte de toutes les dimensions de la rencontre amoureuse. C’est d’abord le vocabulaire du corps, notamment de la vue (« ma vue », « moi qui […] regardais », « vos yeux », « leurs regards », « mes yeux » ; « vous voir »… chez Molière) ; de la beauté (« jeune homme bien fait », « vos attraits », « belle personne » chez Molière ; « bien faite », « aussi belle », « si mignonne » chez Marivaux), parfois de la proximité ou même du toucher (« être à moi de plus près », « auprès de vous », « vos mains » chez Marivaux ; Ondine « s’est approchée », « pour me prendre ? » chez Giraudoux). Puis ce sont les mots du domaine des sentiments naissants (« vous avez blessé/un cœur », « il languit » chez Molière ; « je suis à vous », « heureux », « vous m’enchantez », « agité » chez Marivaux ; « Je lui plais… » chez Giraudoux) et, chez Marivaux, ceux de l’amour-propre (« elle m’admire », « aussi belle que moi »).
  • Les émotions et les sentiments des protagonistes se ressemblent. Les trois scènes soulignent leur naïveté, associée à leur spontanéité : Agnès ne cache rien à Arnolphe ; Églé et Ondine livrent leurs pensées les plus intimes face à celui qu’elles veulent séduire (« La personne m’entend, me répond et si agréablement », dit Églé ; « Je savais bien qu’il devait y avoir une raison pour être fille. La raison est que les hommes sont si beaux », déclare Ondine). Les trois ingénues découvrent « l’autre », mais elles se découvrent aussi elles-mêmes, et en particulier leur pouvoir de séduction. Cependant, les émotions et les sentiments des amoureux n’évoluent pas de la même façon dans les trois scènes : à l’émerveillement réciproque des amoureux chez Molière et chez Marivaux s’oppose la désillusion d’Ondine à la fin de la scène.
  • Enfin, ces trois rencontres sont traitées avec vivacité : le discours direct (pour rapporter sa conversation avec l’entremetteuse) dans le récit d’Agnès, les stichomythies dans les scènes de Marivaux et de Giraudoux leur donnent de la légèreté.
  • Les trois scènes ont un registre humoristique, voire comique : les auteurs recourent au comique de gestes et de répétition (Agnès et Horace multiplient les révérences, Églé et Azor les compliments), mais aussi au comique de caractère : outre leur naïveté, l’incompréhension d’Agnès qui prend au pied de la lettre les discours de l’entremetteuse sur la « blessure » d’Horace, la totale indifférence d’Ondine aux reproches de ses parents et le décalage entre son naturel, la gêne de ses parents et la relative indifférence du Chevalier font sourire. Ensuite les dramaturges jouent sur les situations : Agnès ne se rend pas compte de la jalousie croissante que chacun de ses mots provoque chez Arnolphe ; la situation se renverse brutalement dans la scène de Giraudoux qui se termine par le jet de la truite… Enfin, plus subtilement, le comique de mots fait sourire : jeu sur le propre et le figuré du verbe « blesser » chez Molière, jeu sur le masculin et le féminin dans la scène de Marivaux, ou la métonymie « Tu penses que je vais lui dire vous, à cette oreille ? » dans Ondine

[Conclusion] Avec des moyens différents, ces trois scènes sont des éloges de la jeunesse et de la pureté d’un amour naissant.