Textes de Molière, Marivaux, V. Hugo

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2016 | Académie : France métropolitaine

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France métropolitaine • Septembre 2016

Le texte théâtral et sa représentation • 6 points

Théâtre, rire et gravité

Questions

Documents

A – Molière, Le Malade imaginaire, acte I, scène 5, 1673.

B – Marivaux, La Fausse Suivante, acte I, scène 5, 1724.

C – Victor Hugo, Ruy Blas, acte III, scène 5, 1838.

1. Quelles sont les caractéristiques du maître dans chacun de ces extraits ? (3 points)

2. Dans le dialogue entre maître et serviteur, comment ce dernier cherche-t-il à prendre l’avantage ? (3 points)

document A

Argan, qui passe son temps à s’inventer des maladies, veut marier sa fille Angélique à un médecin pour s’assurer des soins à domicile. Il la menace du couvent si elle refuse ce mariage. Mais Toinette, la servante de la maison, décide d’intervenir pour protéger l’amour qu’Angélique porte à un jeune homme.

Acte I, scène 5

Argan, Angélique, Toinette.

[…]

Argan. – Ouais ! voici qui est plaisant : je ne mettrai pas ma fille dans un couvent, si je veux ?

Toinette. – Non, vous dis-je.

Argan. – Qui m’en empêchera ?

Toinette. – Vous-même.

Argan. – Moi ?

Toinette. – Oui, vous n’aurez pas ce cœur-là.

Argan. – Je l’aurai.

Toinette. – Vous vous moquez.

Argan. – Je ne me moque point.

Toinette. – La tendresse paternelle vous prendra.

Argan. – Elle ne me prendra point.

Toinette. – Une petite larme ou deux, des bras jetés au cou, un « mon petit papa mignon », prononcé tendrement, sera assez pour vous toucher.

Argan. – Tout cela ne fera rien.

Toinette. – Oui, oui.

Argan. – Je vous dis que je n’en démordrai point.

Toinette. – Bagatelles.

Argan. – Il ne faut point dire « bagatelles ».

Toinette. – Mon Dieu ! je vous connais, vous êtes bon naturellement.

Argan, avec emportement. – Je ne suis point bon, et je suis méchant quand je veux.

Toinette. – Doucement, Monsieur : vous ne songez pas que vous êtes malade.

Argan. – Je lui commande absolument de se préparer à prendre le mari que je dis.

Toinette. – Et moi, je lui défends absolument d’en faire rien.

Argan. – Où est-ce donc que nous sommes ? et quelle audace est-ce là à une coquine de servante de parler de la sorte devant son maître ?

Toinette. – Quand un maître ne songe pas à ce qu’il fait, une servante bien sensée est en droit de le redresser.

Argan court après Toinette. – Ah ! insolente, il faut que je t’assomme.

[…]

Molière, Le Malade imaginaire, acte I, scène 5, 1673.

document B

Frontin est le domestique d’un Chevalier. Envoyé à Paris, il propose à Trivelin de le remplacer en son absence auprès de son maître et lui révèle par mégarde le secret de ce dernier : le Chevalier est en réalité une femme qui dissimule sa véritable identité. Dans cet extrait, Trivelin se présente à son nouveau maître.

Acte I, scène 5

Le Chevalier, Trivelin.

[…]

Trivelin. – Cependant, Monsieur, j’aurai l’honneur de vous dire que je m’appelle Trivelin. C’est un nom que j’ai reçu de père en fils très correctement, et dans la dernière fidélité ; et de tous les Trivelins qui furent jamais, votre serviteur en ce moment s’estime le plus heureux de tous.

Le Chevalier. – Laissez là vos politesses. Un maître ne demande à son valet que l’attention dans ce à quoi il l’emploie.

Trivelin. – Son valet ! le terme est dur ; il frappe mes oreilles d’un son disgracieux ; ne purgera-t-on jamais le discours de tous ces noms odieux ?

Le Chevalier. – La délicatesse est singulière !

Trivelin. – De grâce, ajustons-nous1 ; convenons d’une formule plus douce.

Le Chevalier, à part. – Il se moque de moi. Vous riez, je pense ?

Trivelin. – C’est la joie que j’ai d’être à vous qui l’emporte sur la petite mortification2 que je viens d’essuyer.

Le Chevalier. – Je vous avertis, moi, que je vous renvoie, et que vous ne m’êtes bon à rien.

Trivelin. – Je ne vous suis bon à rien ! Ah ! ce que vous dites là ne peut pas être sérieux.

Le Chevalier, à part. – Cet homme-là est un extravagant3. (À Trivelin.) Retirez-vous.

Trivelin. – Non, vous m’avez piqué ; je ne vous quitterai point, que vous ne soyez convenu avec moi que je vous suis bon à quelque chose.

Le Chevalier. – Retirez-vous, vous dis-je.

Trivelin. – Où vous attendrai-je ?

Le Chevalier. – Nulle part.

Trivelin. – Ne badinons4 point ; le temps se passe, et nous ne décidons rien.

Le Chevalier. – Savez-vous bien, mon ami, que vous risquez beaucoup ?

Trivelin. – Je n’ai pourtant qu’un écu à perdre.

Le Chevalier. – Ce coquin-là m’embarrasse. (Il fait comme s’il s’en allait.) Il faut que je m’en aille. (À Trivelin.) Tu me suis ?

Trivelin. – Vraiment oui, je soutiens mon caractère : ne vous ai-je pas dit que j’étais opiniâtre5 ?

Le Chevalier. – Insolent !

Trivelin. – Cruel !

Le Chevalier. – Comment, cruel !

Trivelin. – Oui, cruel ; c’est un reproche tendre que je vous fais. Continuez, vous n’y êtes pas ; j’en viendrai jusqu’aux soupirs ; vos rigueurs me l’annoncent.

Le Chevalier. – Je ne sais plus que penser de tout ce qu’il me dit.

Trivelin. – Ah ! ah ! ah ! vous rêvez, mon cavalier, vous délibérez ; votre ton baisse, vous devenez traitable, et nous nous accommoderons, je le vois bien. La passion que j’ai de vous servir est sans quartier6 ; premièrement cela est dans mon sang, je ne saurais me corriger.

Le Chevalier, mettant la main sur la garde de son épée. – Il me prend envie de te traiter comme tu le mérites.

Trivelin. – Fi ! ne gesticulez point de cette manière-là ; ce geste-là n’est point de votre compétence ; laissez là cette arme qui vous est étrangère : votre œil est plus redoutable que ce fer inutile qui vous pend au côté.

Le Chevalier. – Ah ! je suis trahie !

[…]

Marivaux, La Fausse Suivante, acte I, scène 5, 1724.

1. Ajustons-nous : accordons-nous.

2. Mortification : humiliation, blessure d’orgueil.

3. Extravagant : fou.

4. Ne badinons point : ne plaisantons pas.

5. Opiniâtre : têtu.

6. Sans quartier : pleine et entière.

document C

Don Salluste, un grand d’Espagne disgracié par la Reine, a décidé de se venger : il introduit à la cour son serviteur, Ruy Blas, sous la fausse identité d’un noble. Ce dernier, ignorant les véritables intentions de son maître, remplit si bien son rôle qu’il se fait remarquer par la Reine et aimer d’elle. Elle en fait même son Premier ministre.

Don Salluste s’apprête à faire connaître l’amour de la Reine pour un simple domestique, afin de la déshonorer. Il convoque Ruy Blas.

Acte III, scène 5

Ruy Blas, Don Salluste.

[…]

Don Salluste

L’air me semble un peu froid.

Faites-moi le plaisir de fermer la croisée1.

Ruy Blas, pâle de honte et de désespoir, hésite un moment ; puis il fait un effort et se dirige lentement vers la fenêtre, la ferme, et revient vers don Salluste, qui, assis dans le fauteuil, le suit des yeux d’un air indifférent.

Ruy Blas, reprenant et essayant de convaincre don Salluste.

Daignez voir à quel point la guerre est malaisée.

Que faire sans argent ? Excellence, écoutez.

Le salut de l’Espagne est dans nos probités2.

Pour moi, j’ai, comme si notre armée était prête,

Fait dire à l’empereur que je lui tiendrais tête…

Don Salluste, interrompant Ruy Blas et lui montrant son mouchoir qu’il a laissé tomber en entrant.

Pardon ! ramassez-moi mon mouchoir.

Ruy Blas, comme à la torture, hésite encore, puis se baisse, ramasse le mouchoir, et le présente à don Salluste.

Don Salluste, mettant le mouchoir dans sa poche.

– Vous disiez ?…

Ruy Blas, avec effort.

Le salut de l’Espagne ! – oui, l’Espagne à nos pieds,

Et l’intérêt public demandent qu’on s’oublie.

Ah ! toute la nation bénit qui la délie.

Sauvons ce peuple ! Osons être grands, et frappons !

Ôtons l’ombre à l’intrigue et le masque aux fripons !

Don Salluste, nonchalamment.

Et d’abord ce n’est pas de bonne compagnie. –

Cela sent son pédant3 et son petit génie

Que de faire sur tout un bruit démesuré.

Un méchant million, plus ou moins dévoré,

Voilà-t-il pas de quoi pousser des cris sinistres !

Mon cher, les grands seigneurs ne sont pas de vos cuistres4.

Ils vivent largement. Je parle sans phébus5.

Le bel air que celui d’un redresseur d’abus

Toujours bouffi d’orgueil et rouge de colère !

Mais bah ! vous voulez être un gaillard populaire,

Adoré des bourgeois et des marchands d’esteufs6.

C’est fort drôle. Ayez donc des caprices plus neufs.

Les intérêts publics ? Songez d’abord aux vôtres.

Le salut de l’Espagne est un mot creux que d’autres

Feront sonner, mon cher, tout aussi bien que vous.

Victor Hugo, Ruy Blas, acte III, scène 5, 1838.

1. Croisée : fenêtre.

2. Probités : justes devoirs.

3. Pédant : prétentieux.

4. Cuistres : vaniteux ridicules.

5. Sans phébus : sans détour.

6. Esteufs : balles pour jouer à la paume.

Les clés du sujet

Question 1

« caractéristiques » signifie « particularités, traits essentiels », notamment de personnalité. Vous devez faire le portrait des maîtres en vous appuyant sur leur façon de se comporter avec leurs serviteurs.

Malgré l’expression « chacun de ces extraits », vous ne devez pas analyser les textes successivement, mais chercher les traits communs à ces maîtres, avant, éventuellement, de signaler la spécificité de chacun d’eux.

Question 2

Les serviteurs, dans ces scènes, s’opposent à leur maître.

Vous devez identifier leur stratégie dans ce conflit.

« Comment ?… » signifie « de quelle manière, par quels moyens ?… » : type d’arguments, façon de parler, ton (ou registre).

Structurez votre réponse : encadrez-la d’une phrase d’introduction, qui reprend la question, et d’une brève conclusion, qui rappelle l’intérêt des éléments analysés.

Accompagnez vos remarques d’exemples tirés des différents textes.

Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

Le théâtre : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Question 1

Introduction

Observez

Présentez le corpus en le reliant à la question et en évitant les présentations en liste du type : « le premier texte est extrait de…, le deuxième texte est extrait de… ».

[Problématique et présentation du corpus] Le couple maître-valet fait partie depuis l’Antiquité des conventions théâtrales les plus efficaces. Ainsi, au xviie siècle, dans Le Malade imaginaire, de Molière, Toinette s’oppose aux intentions d’Argan qui veut marier sa fille Angélique à un médecin ridicule. Plus tard, dans La Fausse Suivante, de Marivaux, le valet Trivelin qui entre au service d’un Chevalier se livre avec lui (elle ?) à une joute verbale dynamique. Ce couple apparaît aussi dans le drame romantique : dans Ruy Blas, de Hugo, don Salluste fait de son valet, devenu Premier ministre, l’outil de sa vengeance contre la Reine.

1. Des maîtres autoritaires

Argan, le Chevalier et don Salluste se comportent tous les trois de façon très autoritaire avec leur serviteur : le Chevalier et don Salluste utilisent l’impératif, Argan recourt au champ lexical de la volonté et de l’ordre, le Chevalier menace Trivelin de le renvoyer.

2. Deux maîtres de comédie emportés

Argan et le Chevalier n’hésitent pas à menacer leur serviteur de représailles violentes. Argan lance à Toinette : « il faut que je t’assomme » ; le Chevalier avertit Trivelin qu’« il risque beaucoup », puis met « la main sur la garde de son épée ».

Leur violence se manifeste aussi dans les paroles, à travers des insultes : « insolente, coquine », chez Argan ; « bon à rien, coquin, insolent », chez le Chevalier.

Ces deux maîtres sont obstinés et déterminés : Argan utilise le futur de certitude (« Je l’aurai ») ; il reprend les mots mêmes de Toinette pour la contredire (« Je ne suis point bon ») et utilise des phrases brèves et directes (« Nulle part », « retirez-vous »).

3. Un maître méprisant et diabolique

Les injures de don Salluste à l’égard de Ruy Blas sont plus blessantes et méprisantes (« pédant », « petit génie », « cuistre[s] », « bouffi »), car c’est un traître de drame romantique. Son mépris se marque dans l’interjection dédaigneuse « bah » et dans le fait qu’il interrompt Ruy Blas.

Pour mieux rabaisser son valet, don Salluste recourt aussi à l’ironie (« bel air, fort drôle »), à la fausse politesse à travers des expressions faussement respectueuses (« faites-moi le plaisir de », « pardon », « mon cher » [deux fois]).

La supériorité et la victoire de don Salluste sur Ruy Blas se manifestent dans la longueur de ses répliques et les impératifs dédaigneux (« Ayez donc », « songez d’abord »).

Question 2

Introduction

Remarque

Dans la deuxième réponse, il est inutile de présenter à nouveau le corpus.

[Problématique] Mais les trois serviteurs ne se laissent pas déstabiliser par l’affrontement avec leur maître et cherchent à prendre l’avantage par différentes stratégies.

1. Les serviteurs de comédie : deux stratégies d’opposition…

Toinette et Trivelin optent pour une franche opposition à leur maître. Ils recourent à des dénégations directes (qu’appuient des tournures négatives : « Et moi je lui défends absolument d’en rien faire » ; « ne badinons point » ; « je ne saurais me corriger »).

Tous deux recourent à l’impertinence, voire à « l’insolence » : Toinette qualifie les propos d’Argan de « bagatelles », elle lui rappelle avec malice qu’il est « malade » et ne doit donc pas s’échauffer ; Trivelin se moque du Chevalier (« ah ! ah ! ah ! vous rêvez, mon cavalier ! ») ou lui conseille de « ne [point] gesticule[r] de cette manière ».

2. … mais différentes

Pour prendre l’avantage, Toinette prétend d’abord mieux connaître son maître que lui-même, puis, faisant semblant de ne pas s’apercevoir de sa colère, prend le ton du bon sens en servante « bien sensée ».

Le Chevalier, lui, ménage une savante progression : il commence par faire preuve de respect et de soumission avec de nombreuses formules de politesse et de la (fausse) flatterie (« j’aurai l’honneur de vous dire que… », « la joie que j’ai d’être à vous ») ; puis il prend de l’assurance (« ne vous ai-je pas dit que j’étais opiniâtre ? »), et enfin passe à la prise d’autorité (« ne gesticulez pas point »), à des piques (« cruel ») et à la menace implicite (« ce geste-là n’est pas de votre compétence »).

3. La stratégie de la parole : à la fois valet et Premier ministre

Se sentant encore son serviteur, Ruy Blas se soumet à don Salluste et exécute les ordres qu’il lui donne (« ramasse le mouchoir ») et l’appelle « Excellence ».

Mais, redevenant Premier ministre, il manifeste son engagement personnel (« Pour moi, j’ai… »), il essaie d’argumenter par la parole, recourt à la rhétorique (question rhétorique, v. 7 ; interjections lyriques ; vérités générales, v. 14 ; rythme haletant des vers, v. 15). Il en appelle aux sentiments patriotiques (v. 8 et 12) et associe son maître au salut du peuple et de l’Espagne (« Osons, Ôtons »).

Cette stratégie, au contraire de celle des valets de comédie, n’aboutit pas et Ruy Blas perd le combat, écrasé par la parole et le mépris de son maître.