Textes de Molière, V. Hugo, E. Rostand

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2016 | Académie : Antilles, Guyane

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Antilles, Guyane • Septembre 2016

Série L • 4 points

Les objets au théâtre

Question

Documents

A – Molière, L’École des femmes, acte III, scène 4, 1661.

B – Victor Hugo, Lucrèce Borgia, acte I, scène 4, 1833.

CEdmond Rostand, Cyrano de Bergerac, acte V, scène 5, 1897.

En quoi ces trois lettres sont-elles dans chacun de ces extraits beaucoup plus que de simples objets ?

document A

Arnolphe a fait élever une orpheline, Agnès, en la maintenant dans l’ignorance et la naïveté pour pouvoir l’épouser ensuite et ne pas craindre d’être trompé. Le jeune Horace, qui a rencontré la jeune fille, ignore les intentions d’Arnolphe. Il lui confie qu’il est amoureux d’Agnès et qu’elle lui a envoyé une lettre en cachette.

Horace

Mais il faut qu’en ami je vous montre la lettre.

Tout ce que son cœur sent, sa main a su l’y mettre :

Mais en termes touchants et tous pleins de bonté,

De tendresse innocente, et d’ingénuité,

De la manière enfin que la pure nature

Exprime de l’amour la première blessure.

Arnolphe, bas

Voilà, friponne, à quoi l’écriture te sert,

Et contre mon dessein l’art t’en fut découvert.

Horace lit

Je veux vous écrire, et je suis bien en peine par où je m’y prendrai. J’ai des pensées que je désirerais que vous sussiez ; mais je ne sais ­comment faire pour vous les dire, et je me défie de mes paroles. Comme je commence à connaître qu’on m’a toujours tenue dans l’ignorance, j’ai peur de mettre quelque chose, qui ne soit pas bien, et d’en dire plus que je ne devrais. En vérité je ne sais ce que vous m’avez fait ; mais je sens que je suis fâchée à mourir de ce qu’on me fait faire contre vous, que j’aurai toutes les peines du monde à me passer de vous, et que je serais bien aise d’être à vous. Peut-être qu’il y a du mal à dire cela ; mais enfin je ne puis m’empêcher de le dire, et je voudrais que cela se pût faire, sans qu’il y en eût. On me dit fort que tous les jeunes hommes sont des trompeurs ; qu’il ne les faut point écouter, et que tout ce que vous me dites, n’est que pour m’abuser ; mais je vous assure que je n’ai pu encore me figurer cela de vous ; et je suis si touchée de vos paroles, que je ne saurais croire qu’elles soient menteuses. Dites-moi franchement ce qui en est ; car enfin, comme je suis sans malice, vous auriez le plus grand tort du monde, si vous me trompiez. Et je pense que j’en mourrais de déplaisir.

Molière, L’École des femmes, acte III, scène 4, 1661.

document B

Le jeune capitaine Gennaro dialogue avec Doña Lucrezia, une femme qu’il vient de rencontrer et dont il ne sait rien. En réalité, elle est sa mère. Son silence cache la naissance incestueuse de son fils, ainsi que les nombreux crimes dont elle est l’instigatrice.

Doña Lucrezia. – Ainsi tu ne sais rien de ta famille ?

Gennaro. – Je sais que j’ai une mère, qu’elle est malheureuse, et que je donnerais ma vie dans ce monde pour la voir pleurer, et ma vie dans l’autre pour la voir sourire. Voilà tout.

Doña Lucrezia. – Que fais-tu de ses lettres ?

Gennaro. – Je les ai toutes là, sur mon cœur. Nous autres gens de guerre, nous risquons souvent notre poitrine à l’encontre des épées. Les lettres d’une mère, c’est une bonne cuirasse.

Doña Lucrezia. – Noble nature !

Gennaro. – Tenez, voulez-vous voir son écriture ? Voici une de ses lettres.

Il tire de sa poitrine un papier qu’il baise, et qu’il remet à doña Lucrezia.

– Lisez cela.

Doña Lucrezia, lisant. – « … Ne cherche pas à me connaître, mon Gennaro, avant le jour que je te marquerai. Je suis bien à plaindre, va. Je suis entourée de parents sans pitié, qui te tueraient comme ils ont tué ton père. Le secret de ta naissance, mon enfant, je veux être la seule à le savoir. Si tu le savais, toi, cela est à la fois si triste et si illustre que tu ne pourrais pas t’en taire; la jeunesse est confiante, tu ne connais pas les périls qui t’environnent comme je les connais ; qui sait ? tu voudrais les affronter par bravade de jeune homme, tu parlerais, ou tu te laisserais deviner, et tu ne vivrais pas deux jours. Oh non ! contente-toi de savoir que tu as une mère qui t’adore, et qui veille nuit et jour sur ta vie. Mon Gennaro, mon fils, tu es tout ce que j’aime sur la terre. Mon cœur se fond quand je songe à toi… »

Elle s’interrompt pour dévorer une larme.

Gennaro. – Comme vous lisez cela tendrement ! On ne dirait pas que vous lisez, mais que vous parlez. – Ah ! Vous pleurez ! – Vous êtes bonne, madame, et je vous aime de pleurer de ce qu’écrit ma mère.

Il reprend la lettre, la baise de nouveau, et la remet dans sa poitrine.

Victor Hugo, Lucrèce Borgia, acte I, scène 4, 1833.

1. Tu ne pourrais pas te taire à ce sujet.

document C

Cyrano, au seuil de la mort dans cette scène, a toujours aimé Roxane sans le lui avouer. Il a écrit autrefois en secret les lettres d’amour que son ami Christian signait et envoyait à Roxane. Celle-ci porte sur elle la lettre qu’elle croit écrite par Christian juste avant sa mort.

Roxane, debout près de lui.

Chacun de nous a sa blessure : j’ai la mienne.

Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne,

Elle met la main sur sa poitrine.

Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant

Où l’on peut voir encor des larmes et du sang !

Le crépuscule commence à venir.

Cyrano

Sa lettre !… N’aviez-vous pas dit qu’un jour, peut-être,

Vous me la feriez lire ?

Roxane

Ah ! vous voulez ?… Sa lettre ?

Cyrano

Oui… Je veux… Aujourd’hui…

Roxane, lui donnant le sachet pendu à son cou.

Tenez !

Cyrano, le prenant.

Je peux ouvrir ?

Roxane

Ouvrez… lisez !…

Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.

Cyrano, lisant.

« Roxane, adieu, je vais mourir !… »

Roxane, s’arrêtant, étonnée.

Tout haut ?

Cyrano, lisant.

« C’est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !

J’ai l’âme lourde encor d’amour inexprimée,

Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,

Mes regards dont c’était… »

Roxane

Comme vous la lisez,

Sa lettre !

Cyrano, continuant.

« … dont c’était les frémissantes fêtes,

Ne baiseront au vol les gestes que vous faites ;

J’en revois un petit qui vous est familier

Pour toucher votre front, et je voudrais crier… »

Roxane, troublée.

Comme vous la lisez, – cette lettre !

La nuit vient insensiblement.

Cyrano

« Et je crie :

Adieu !… »

Roxane

Vous la lisez…

Cyrano

« Ma chère, ma chérie,

Mon trésor… »

Roxane, rêveuse.

D’une voix…

Cyrano

« Mon amour !… »

Roxane

D’une voix…

Elle tressaille.

Mais… que je n’entends pas pour la première fois !1

Elle s’approche tout doucement, sans qu’il s’en aperçoive,

passe derrière le fauteuil, se penche sans bruit,

regarde la lettre. – L’ombre augmente.

Cyrano

« Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde,

Et je suis et serai jusque dans l’autre monde

Celui qui vous aima sans mesure, celui… »

Roxane, lui posant la main sur l’épaule.

Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.

Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d’effroi,

baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l’ombre complètement venue, elle dit avec lenteur,

joignant les mains :

Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle

D’être le vieil ami qui vient pour être drôle !

Cyrano

Roxane !

Roxane

C’était vous.

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, acte V, scène 5 (1897).

1. Cyrano s’est aussi fait passer pour Christian, la nuit, dissimulé sous son balcon.

Les clés du sujet

Comprendre la question

La question invite à chercher en quoi les lettres ne sont pas seulement des objets de décor.

Cherchez à quoi elles servent par rapport aux différents éléments d’une scène de théâtre : action/intrigue ; personnages (caractère et sentiments) ; registre de la scène ; sens symbolique.

Pour mesurer leur importance, imaginez ce que serait la scène en l’absence de ces lettres.

Construire la réponse

Dégagez les points communs entre les textes ; puis analysez les éventuelles particularités de chacun.

Structurez votre réponse : encadrez-la d’une phrase d’introduction, qui situe les documents et reprend la question, et d’une brève conclusion.

Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des textes.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce et présentation du corpus] Ressort dramatique efficace dans le roman, la lettre a aussi sa place dans de nombreuses pièces de théâtre. Ainsi, dans la comédie L’École des femmes de Molière, le jeune Horace lit la lettre d’amour d’Agnès au vieil Arnolphe qui pensait épouser la jeune fille. Dans le drame romantique d’Hugo, Lucrèce Borgia, le jeune Gennaro fait lire une lettre ancienne de sa mère – qu’il ne connaît pas – par Dona Lucrezia, qui se trouve être cette mère ! Au dénouement de Cyrano de Bergerac de Rostand, Cyrano relit la lettre que Roxane conserve depuis dix ans et qu’elle croit de Christian alors que c’est Cyrano, secrètement amoureux d’elle, qui l’a composée. [Rappel de la question] Dans ces scènes, la lettre dépasse le simple statut d’objet scénique et remplit des fonctions très diverses.

I. Un révélateur psychologique

Objet porteur d’un message, la lettre éclaire la psychologie de son auteur, de son destinataire et aussi de ses auditeurs.

Souvent liée à une intrigue amoureuse ou familiale, la lettre témoigne de l’amour de celui ou celle qui l’écrit. La personnalité d’Agnès jaillit de sa lettre : très amoureuse (« j’aurai toutes les peines du monde à me passer de vous »), un peu maladroite, elle est consciente de son « ingénuité ». Le spectateur mesure cependant ses progrès sur la voie de l’émancipation. Chez Hugo, la lettre fait surgir une Lucrèce mère qui « adore » son fils mais aussi femme « tendre » (« Comme vous lisez cela tendrement »). Enfin, l’amour de Cyrano apparaît dans le lyrisme de l’écriture (« Ma chérie, mon trésor, mon amour ») mais aussi parce qu’il connaît la lettre par cœur et la lit/dit avec ferveur (« Comme vous la lisez ! »).

La lettre nous éclaire sur son destinataire et ses auditeurs. Chez Molière, l’enthousiasme d’Horace pour l’ingénuité mais aussi la « nature[e] » d’Agnès, contraste avec la rage d’Arnolphe contre cette « friponne ». Le fait que Gennaro garde la lettre sur « sa poitrine » et la « baise », qu’il s’émeut de l’entendre lue avec émotion témoigne de la force de son amour filial. De même, Roxane garde dans un « sachet pendu à son cou » la lettre de Christian et s’émeut à sa lecture. Lorsqu’elle comprend enfin que Cyrano en est le vrai auteur, Roxane exhale sa reconnaissance (« Et pendant quatorze ans… »).

Objet travaillé et réfléchi, la lettre – surtout d’amour – a une valeur esthétique : sa lecture offre un moment de lyrisme, maladroit chez Molière, plus poignant chez Hugo et Rostand, qui parfois confine au poème d’amour (notamment chez Rostand).

II. Un outil dramatique

La lettre a aussi une fonction dramatique, créant tension et rebondissements dans l’action.

Chez Molière, elle crée un coup de théâtre et complique la situation : le dévoilement d’un secret à la mauvaise personne – désormais en alerte –, va dresser les obstacles à l’amour des deux jeunes.

Chez Rostand, la lettre provoque un coup de théâtre : la lecture à haute voix dévoile un secret gardé pendant dix ans et fonctionne comme une déclaration d’amour et un aveu indirects. C’est non le contenu de la lettre, mais l’intonation de la voix de Cyrano qui apprend la vérité à Roxane : Cyrano ne peut pas matériellement « lire » la lettre, la vérité éclate.

Chez Hugo, la lecture de la lettre révèle à Lucrezia l’amour de son fils pour elle et sa « noble nature ».

III. Un moyen d’intensifier le registre de la scène

La présence et la lecture de la lettre créent ou soutiennent le registre de la scène.

Chez Molière, les réactions d’Arnolphe en apartés (sans doute ses mimiques) et la franchise naïve d’Horace renforcent le comique de la scène.

Au contraire, chez Hugo, le fait que Lucrèce ne puisse révéler qu’elle est l’auteure de la lettre, son émotion à sa lecture et la souffrance de Gennaro créent le pathétique. De même, chez Rostand, l’émotion naît de l’ambivalence de la lettre : une seule destinataire (Roxane) découvre, derrière le destinataire supposé (Christian), le véritable auteur (Cyrano) ; le quiproquo qui se dissipe peu à peu crée le pathétique. De plus, le spectateur sait que Cyrano est mortellement blessé et entend la lecture comme un chant d’adieu.

Enfin, presque personnifiée, la lettre prend une fonction symbolique : chez Hugo et chez Rostand, elle devient une sorte de talisman, précieuse relique d’une personne absente ou morte, représentation métonymique de son auteur qui veille sur son destinataire (« elle est là », dit Roxane ; « Je les ai toutes là sur mon cœur » comme une « une bonne cuirasse »).

Conclusion

Parmi les divers accessoires qui occupent la scène, la lettre a donc un statut privilégié et joue un rôle primordial.