Textes de Montaigne, La Fontaine, Jean Rostand

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Les questions sur un corpus - La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2012 | Académie : Polynésie française
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
La condition de l’homme
 
 

La condition de l’homme • Question

Question de l’homme

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Polynésie française • Juin 2012

Série L • 4 points

Question

Documents

AMichel de Montaigne, « Apologie de Raymond Sebond », Essais, livre II, chap. 12, 1595.

BJean de La Fontaine, Fables, livre IX, fable 4, 1679.

CJean Rostand, Pensées d’un biologiste, 1954.

> Quelle place les textes du corpus accordent-ils à l’homme dans l’univers ?

Après avoir répondu à cette question, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A

Dans le chapitre 12 du livre Il des Essais, Montaigne analyse sans indulgence les faiblesses et les imperfections des hommes.

Considérons donc pour le moment l’homme seul, sans secours étranger, armé seulement de ses armes et dépourvu de la grâce1 et de la connaissance divine qui sont tout son honneur, sa force et le fondement de son être. Voyons combien il a de solidité dans ce bel équipage2. Qu’il me fasse comprendre en employant la force de sa raison sur quels fondements il a bâti ces grandes supériorités qu’il pense avoir sur les autres créatures. Qu’est-ce qui lui a persuadé que ce cours admirable de la voûte céleste, la lumière éternelle de ces flambeaux roulant si fièrement sur sa tête, les mouvements effrayants de cette mer infinie, aient été établis et se continuent pendant tant de siècles pour son avantage et pour son service ? Est-il possible d’imaginer chose aussi ridicule que le fait que cette misérable et chétive créature, qui n’est pas seulement maîtresse d’elle-même, qui est exposée aux atteintes de toutes choses, se dise maîtresse et impératrice de l’univers dont elle n’a pas le pouvoir de connaître la moindre partie, tant s’en faut de la commander ? Et ce privilège qu’il s’attribue d’être le seul dans ce grand édifice qui ait la capacité d’en reconnaître la beauté et les parties, le seul qui puisse rendre grâces de cela à l’architecte3 et tenir le compte de ce qui se crée et de ce qui se perd dans le monde, ce privilège, qui le lui a scellé4 ? Qu’il nous montre des lettres patentes5 qui lui confient cette belle et grande charge. Ont-elles été octroyées en faveur des sages seulement ? Elles concernent en ce cas peu de gens. Les sots et les méchants sont-ils dignes d’une faveur aussi extraordinaire et, étant la pire partie du monde, méritent-ils d’être préférés à tout le reste ?

Michel de Montaigne, « ­Apologie de ­Raymond Sebond », Essais, livre II, chap. 12, 1595.

1 Grâce : faveur divine. 2. Dans ce bel équipage : avec de telles ressources. 3. L’architecte : ici, le créateur du monde. 4. Scellé : accordé dans un document rendu officiel par un sceau. 5. Lettres patentes : décisions royales accordant une faveur.

1 Grâce : faveur divine. 2. Dans ce bel équipage : avec de telles ressources. 3. L’architecte : ici, le créateur du monde. 4. Scellé : accordé dans un document rendu officiel par un sceau. 5. Lettres patentes : décisions royales accordant une faveur.

Document B

Le Gland et la Citrouille

Dieu fait bien ce qu’il fait. Sans en chercher la preuve

En tout cet Univers, et l’aller parcourant,

Dans les Citrouilles je la treuve1.

Un villageois, considérant

Combien ce fruit est gros, et sa tige menue

« À quoi songeait, dit-il, l’Auteur de tout cela ?

Il a bien mal placé cette Citrouille-là :

Hé parbleu, je l’aurais pendue

À l’un des chênes que voilà.

C’eût été justement l’affaire ;

Tel fruit, tel arbre, pour bien faire.

C’est dommage, Garo2, que tu n’es point entré

Au conseil3 de celui que prêche ton Curé ;

Tout en eût été mieux ; car pourquoi par exemple

Le Gland, qui n’est pas gros comme mon petit doigt,

Ne pend-il pas en cet endroit ?

Dieu s’est mépris ; plus je contemple

Ces fruits ainsi placés, plus il semble à Garo

Que l’on a fait un quiproquo. »

Cette réflexion embarrassant notre homme :

« On ne dort point, dit-il, quand on a tant d’esprit. »

Sous un chêne aussitôt il va prendre son somme.

Un gland tombe ; le nez du dormeur en pâtit.

II s’éveille ; et portant la main sur son visage,

Il trouve encor le Gland pris au poil du menton.

Son nez meurtri le force à changer de langage ;

« Oh, oh, dit-il, je saigne ! et que serait-ce donc

S’il fût tombé de l’arbre une masse plus lourde,

Et que ce gland eût été gourde4 ?

Dieu ne l’a pas voulu : sans doute il eut raison ;

J’en vois bien à présent la cause. »

En louant Dieu de toute chose,

Garo retourne à la maison.

Jean de La Fontaine, Fables, livre IX, fable 4, 1679.

1 Treuve : forme ancienne de « trouve », pour la rime. 2. Garo : nom de paysan. 3. Conseil : avis, décision. 4. Gourde : désigne la citrouille.

1 Treuve : forme ancienne de « trouve », pour la rime. 2. Garo : nom de paysan. 3. Conseil : avis, décision. 4. Gourde : désigne la citrouille.

Document C

Jean Rostand, fils d’Edmond Rostand (auteur de Cyrano de Bergerac) est un biologiste qui a fait connaître la génétique. Savant humaniste, il propose une réflexion sur les relations entre l’homme et le monde.

Mais, laissant au moraliste le soin de peser les douleurs et les satisfactions individuelles, demandons-nous ce que l’homme, en tant que membre de l’espèce, peut penser de lui-même et de son labeur.

Certes, à se souvenir de ses origines, il a bien sujet de se considérer avec complaisance. Ce petit-fils de poisson, cet arrière-neveu de limace, a droit à quelque orgueil de parvenu. Jusqu’où n’ira-t-il pas dans sa maîtrise des forces matérielles ? Quel secret ne dérobera-t-il pas à la nature ? Demain, il libérera l’énergie intra-atomique, il voyagera dans les espaces interplanétaires, il prolongera la durée de sa propre vie, il combattra la plupart des maux qui l’assaillent, et même ceux que créent ses propres passions, en instaurant un ordre meilleur dans ses collectivités.

Sa réussite a de quoi lui tourner un peu la tête. Mais, pour se dégriser aussitôt, qu’il situe son royaume dérisoire parmi les astres sans nombre que lui révèlent ses télescopes : comment se prendrait-il encore au sérieux, sous quelque aspect qu’il s’envisage, une fois qu’il a jeté le regard dans les gouffres glacés où se hâtent les nébuleuses spirales !

Quel sort, au demeurant, peut-il prédire à son œuvre, à son effort ? De tout cela, que restera-t-il, un jour, sur le misérable grain de boue où il réside ? L’espèce humaine passera, comme ont passé les dinosaures et les stégocéphales1. Peu à peu, la petite étoile qui nous sert de soleil abandonnera sa force éclairante et chauffante… Toute vie alors aura cessé sur la terre qui, astre périmé, continuera de tourner sans fin dans les espaces sans bornes… Alors, de toute la civilisation humaine ou surhumaine – découvertes, philosophies, idéaux, religions –, rien ne subsistera. Il ne restera même pas de nous ce qui reste aujourd’hui de l’homme du Néanderthal, dont quelques débris au moins ont trouvé un asile dans les musées de son successeur. En ce minuscule coin d’univers sera annulée pour jamais l’aventure falote2 du protoplasme3 ?… Aventure qui déjà, peut-être, s’est achevée sur d’autres mondes… Aventure qui, en d’autres mondes peut-être, se renouvellera… Et partout soutenue par les mêmes illusions, créatrice des mêmes tourments, partout aussi absurde, aussi vaine, aussi nécessairement promise dès le principe à l’échec final et à la ténèbre infinie…

Jean Rostand, Pensées d’un biologiste, 1954.

1 Stégocéphales : amphibiens préhistoriques. 2. Falote : insignifiante. 3. Protoplasme : substance qui constitue la cellule, à l’origine de la vie.

1 Stégocéphales : amphibiens préhistoriques. 2. Falote : insignifiante. 3. Protoplasme : substance qui constitue la cellule, à l’origine de la vie.

Comprendre la question

  • « Quelle place… » : cherchez les mots qui indiquent de façon explicite (textes A et C) ou implicite (texte B) des rapports (de taille, de force, d’importance…) entre l’homme et la nature ou « l’univers », et ce dans une dimension spatiale mais aussi temporelle (perspective historique et biologique).
  • Précisez si les auteurs présentent l’homme positivement ou négativement par rapport à l’univers.
  • Vous pouvez ensuite comparer la place que les auteurs accordent à l’homme et celle que l’homme se donne à lui-même ou croit avoir face aux autres espèces, à l’univers.
  • Appuyez votre réponse sur des mots précis des textes.
  • Répondez de façon synthétique.

>Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

>La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

« Car enfin qu’est-ce qu’un homme dans la nature ? » Pascal n’est pas le premier à s’interroger sur la place de l’homme dans l’univers. Beaucoup d’écrivains ont posé cette question angoissante : au xvie siècle, Montaigne, dans ses Essais, propose de considérer (c’est-à-dire de regarder) « l’homme seul » face « aux autres créatures » et à « la voûte céleste » ; La Fontaine, au xviie siècle, met en scène, dans « Le Gland et la Citrouille », un villageois victime d’un… gland. Et, trois siècles plus tard, Jean Rostand, dans ses Pensées d’un biologiste, replace l’homme « parmi les astres sans nombre ». Tous trois ont une vision pessimiste de la place de l’homme dans l’univers.

  • L’homme est d’abord présenté comme minuscule au regard de l’espace infini qui l’entoure, du « grand édifice », de la « mer infinie » (Montaigne), dans « la nature » et les « espaces interplanétaires », dans les « gouffres glacés », « parmi les astres sans nombre » et les « nébuleuses spirales » (Rostand). La terre est pour l’un la « moindre partie » de l’univers, pour l’autre un « minuscule coin d’univers », « un royaume dérisoire », destiné à devenir un « astre périmé » (Rostand). Le « soleil » n’est qu’une « petite étoile » (Rostand).

Conseil

Pour trouver les idées de votre réponse, surlignez en couleur dans les textes du corpus les mots précis qui vous permettent de répondre et qui servent de preuves.

  • Montaigne et Jean Rostand replacent aussi l’homme dans l’immensité du temps, dans l’évolution chronologique de l’univers. Montaigne incite son lecteur à « se souvenir de ses origines », mentionne l’évolution des espèces « pendant tant de siècles ». Rostand, plus pessimiste encore, jette un regard rétrospectif et prospectif « depuis la préhistoire » jusqu’à un lointain « demain ». Pour lui, c’est le néant qui, dans cet écoulement du temps, attend l’homme : « En ce minuscule coin d’univers sera annulée pour jamais l’aventure falote du protoplasme […] Rien ne subsistera », sinon la « ténèbre infinie ». L’homme, au contraire de l’univers, est périssable.
  • L’être humain n’a pas non plus de maîtrise sur son sort : il est décrit comme impuissant face à son destin et inexorablement soumis, soit aux lois de la nature, « exposé aux atteintes de toutes choses » (Montaigne), soit à un être puissant (Dieu) : Montaigne montre son désarroi quand il est « dépourvu de la grâce et de la connaissance divine », soumis à « l’architecte de tout cela ».
  • Mais la petitesse n’est pas seulement physique : les auteurs soulignent aussi l’impuissance de ce que l’homme considère comme sa supériorité, à savoir sa faculté à raisonner et à bien réfléchir et condamnent son infirmité intellectuelle. Pour Montaigne, l’homme ne connaît pas, même partiellement, cet univers qu’il ne peut embrasser par son esprit et il est aveugle sur lui-même. Garo est obligé de revenir sur ses prétentions à mieux régler l’univers que Dieu. Pour Rostand, l’homme se berce d’« illusions » et doit se « dégriser ».
  • La misère de l’homme s’aggrave de son « orgueil de parvenu », de sa prétention, de la haute estime – injustifiée – qu’il a de lui-même, qui lui a « tourné la tête » : la créature humaine pense être « la maîtresse et impératrice de l’univers » (Montaigne), la seule à avoir la « capacité de […] reconnaître la beauté de l’univers » (Montaigne)… Qu’il soit dans l’erreur, soit, mais qu’il s’enorgueillisse de « ces grandes supériorités qu’il pense avoir sur les autres créatures », c’est là sa plus grande misère. La Fontaine ironise : « On ne dort point, dit-il, quand on a tant d’esprit. »
  • Les auteurs soulignent cette image négative de l’homme et leur mépris pour lui par de constantes antithèses entre les termes péjoratifs ou les images dégradantes par lesquels ils le qualifient, et les termes mélioratifs qui caractérisent l’univers : « notre homme » (expression pleine de condescendance amusée de La Fontaine) est une « misérable et chétive [créature] », « ridicule » (Montaigne) ; « arrière-neveu de limace », guère plus que « dinosaures et stégocéphales » (Rostand). En contraste, pour Montaigne, le « cours […] de la voûte céleste » est « admirable », sa « lumière éternelle » ; il parle de « la beauté » de l’Univers que La Fontaine gratifie d’une majuscule emphatique, tout comme le simple Gland et la Citrouille.

À travers des formes littéraires diverses, les penseurs les plus éminents, les écrivains et les scientifiques donnent ainsi au lecteur une leçon d’humilité.