Textes de Montaigne, La Fontaine, La Bruyère, Camus (L)

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2013 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Réflexion sur la mort
 
 

Réflexion sur la mort • Question

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Question de l’homme

45

CORRIGE

 

France métropolitaine • Septembre 2013

Série L • 4 points

Question

 

A – Michel de Montaigne, « Que philosopher c’est apprendre à mourir », Essais, I, XX, 1595 (adaptation en français moderne par André Lanly).

B – Jean de la Fontaine, « La Mort et le Bûcheron », Fables, I, XVI, 1668.

C – Jean de la Bruyère, « De l’homme », Les Caractères, XI, 1688.

D – Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, 1942.

> Comment l’homme réagit-il à la pensée de sa mort inéluctable dans les quatre textes du corpus ?

Après avoir répondu à cette question, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A

 

Le but de notre chemin, c’est la mort, c’est [là] l’objet inéluctable de notre visée : si elle nous effraie, comment est-il possible de faire un pas en avant sans fièvre ? Le remède du vulgaire, c’est de ne pas y penser. Mais de quelle stupidité de brute peut lui venir un si grossier aveuglement ? Il lui faut faire brider l’âne par la queue1

Qui capite ipse suo instituit vestigia retro2.

[Lui qui s’est mis dans la tête d’avancer à reculons.]

Ce n’est pas étonnant s’il3 est si souvent pris au piège. On fait peur à nos gens en nommant seulement la mort, et la plupart s’en signent comme quand ils entendent le nom du diable. Et parce qu’il en est fait mention dans les testaments, ne vous attendez pas à ce qu’ils y mettent la main avant que le médecin leur ait donné l’extrême sentence ; et Dieu sait alors, entre la douleur et la frayeur, de quel bon jugement ils vous le pétrissent.

Parce que cette syllabe frappait trop durement leurs oreilles et que ce mot leur semblait malencontreux, les Romains avaient appris à l’adoucir ou à l’étendre en périphrases. Au lieu de dire « il est mort », ils disent « il a cessé de vivre », « il a vécu ». Pourvu qu’ils emploient vie, même passée, ils se consolent. [...]

Je naquis entre onze heures et midi le dernier jour de février mil cinq cent trente-trois, selon notre façon actuelle de compter, l’année commençant en janvier. Il n’y a juste que quinze jours que j’ai dépassé trente-neuf ans ; il m’en faut pour le moins encore autant ; s’embarrasser en attendant de la pensée d’une chose aussi éloignée, ce serait folie. Mais quoi ! les jeunes et les vieux abandonnent la vie dans les même conditions. Nul n’en sort autrement que comme s’il venait à l’instant d’y entrer. Ajoutez qu’il n’y a pas d’homme si décrépit soit-il qui, tant qu’il n’a pas atteint l’âge de Mathusalem4, ne pense avoir encore vingt ans dans le corps. En outre, pauvre fou que tu es, qui t’a établi les limites de ta vie ? Tu te fondes sur ce que disent les médecins. Regarde plutôt la réalité et l’expérience.

Michel de Montaigne, « Que philosopher c’est apprendre à mourir », Essais, I, XX, 1595.

1. « Il lui faut faire brider l’âne par la queue » : le faire aller à reculons pour qu’il ne voie pas où il va.

2.Qui capite ipse suo instituit vestigia retro : Lucrèce, De rerum natura, IV, v. 472.

3. Le pronom « il » désigne le « vulgaire ».

4. « Tant qu’il n’a pas atteint l’âge de Mathusalem » : Mathusalem est un personnage mort, d’après la Bible, à 969 ans.

Document B

La Mort et le Bûcheron

Un pauvre Bûcheron tout couvert de ramée1,

Sous le faix2 du fagot aussi bien que des ans

Gémissant et courbé marchait à pas pesants,

Et tâchait de gagner sa chaumine3 enfumée.

Enfin, n’en pouvant plus d’effort et de douleur,

Il met bas son fagot, il songe à son malheur :

Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde ?

En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?

Point de pain quelquefois, et jamais de repos.

Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,

Le créancier, et la corvée

Lui font d’un malheureux la peinture achevée.

Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder,

Lui demande ce qu’il faut faire.

« C’est, dit-il, afin de m’aider

À recharger ce bois ; tu ne tarderas guère4 ».

Le trépas vient tout guérir ;

Mais ne bougeons d’où nous sommes :

plutôt souffrir que mourir,

C’est la devise des hommes.

Jean de La Fontaine, « La Mort et le Bûcheron », Fables, I, XVI, 1668.

1. Ramée : branche coupée avec ses feuilles.

2. Faix : poids.

3. Chaumine : chaumière.

4. « Tu ne tarderas guère » : cela ne te demandera pas longtemps.

Document C

« De l’homme »

Dans Les Caractères, La Bruyère observe en moraliste les comportements de ses contemporains et des hommes en général.

Irène se transporte à grands frais en Épidaure1, voit Esculape dans son temple, et le consulte sur tous ses maux. D’abord elle se plaint qu’elle est lasse et recrue de fatigue ; et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu’elle vient de faire. Elle dit qu’elle est le soir sans appétit ; l’oracle lui ordonne de dîner peu. Elle ajoute qu’elle est sujette à des insomnies ; et il lui prescrit de n’être au lit que pendant la nuit. Elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et quel remède ; l’oracle répond qu’elle doit se lever avant midi, et quelquefois se servir de ses jambes pour marcher. Elle lui déclare que le vin lui est nuisible : l’oracle lui dit de boire de l’eau ; qu’elle a des indigestions : et il ajoute qu’elle fasse diète. « Ma vue s’affaiblit, dit Irène. – Prenez des lunettes, dit Esculape. – Je m’affaiblis moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que j’ai été. – C’est, dit le dieu, que vous vieillissez. – Mais quel moyen de guérir de cette langueur2 ? – Le plus court, Irène, c’est de mourir, comme ont fait votre mère et votre aïeule. – Fils d’Apollon, s’écrie Irène, quel conseil me donnez-vous ? Est-ce là toute cette science que les hommes publient, et qui vous fait révérer de toute la terre ? Que m’apprenez-vous de rare et de mystérieux, et ne savais-je pas tous ces remèdes que vous m’enseignez ? – Que n’en usiez-vous donc, répond le dieu, sans venir me chercher de si loin, et abréger vos jours par un long voyage ? »

Jean de La Bruyère, « De l’homme », Les Caractères, XI, 1688.

1. Épidaure : région de Grèce où se trouve le temple d’Esculape, dieu de la médecine. Esculape est le fils d’Apollon.

2. Langueur : manque d’énergie.

Document D

 

Dans la mythologie grecque, Sisyphe est un personnage qui a défié la mort. Pour cela, il est condamné à rouler au haut d’une pente un rocher qui, à chaque fois, retombe. Albert Camus, dans son essai Le Mythe de Sisyphe, voit dans Sisyphe une image de la condition humaine.

On a compris déjà que Sisyphe est le héros absurde1. Il l’est autant par ses passions que par son tourment. Son mépris des dieux, sa haine de la mort et sa passion pour la vie, lui ont valu ce supplice indicible où tout l’être s’emploie à ne rien achever. C’est le prix qu’il faut payer pour les passions de cette terre. On ne nous dit rien sur Sisyphe aux Enfers2. Les mythes sont faits pour que l’imagination les anime. Pour celui-ci on voit seulement tout l’effort d’un corps tendu pour soulever l’énorme pierre, la rouler et l’aider à gravir une pente cent fois recommencée ; on voit le visage crispé, la joue collée contre la pierre, le secours d’une épaule qui reçoit la masse couverte de glaise, d’un pied qui la cale, la reprise à bout de bras, la sûreté tout humaine de deux mains pleines de terre. Tout au bout de ce long effort mesuré par l’espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d’où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend dans la plaine.

C’est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m’intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même ! Je vois cet homme redescendre d’un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. À chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s’enfonce peu à peu vers les tanières des dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.

Si ce mythe est tragique, c’est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l’espoir de réussir le soutenait ? L’ouvrier d’aujourd’hui travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n’est pas moins absurde. Mais il n’est tragique qu’aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire3 des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition : c’est à elle qu’il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devait faire son tourment consomme4 du même coup sa victoire. Il n’est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris.

Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, © Éditions Gallimard, 1942.

1. Absurde : notion propre à la philosophie de Camus, qui est éclairée par le texte.

2. Les Enfers : non pas l’enfer des chrétiens, mais le lieu où vont les âmes de tous les morts, selon les anciens Grecs.

3. Prolétaire : ouvrier, travailleur.

4. Consomme : achève.

Comprendre la question

  • « inéluctable » : qu’on ne peut éviter, auquel on ne peut échapper.
  • Cherchez les expressions qui indiquent de façon explicite (indiquées par le narrateur) ou implicite (traduites par leurs attitudes ou leurs paroles) les réactions des personnages devant la mort.
  • Groupez les textes par ressemblance des réactions, selon qu’elles sont pleines d’appréhension, révoltées ou au contraire résignées.
  • Pour aller plus loin, distinguez les réactions des personnages (l’homme ordinaire) et les attitudes des auteurs.
  • Appuyez-vous sur des mots précis des textes qui servent de preuves.
  • Ne traitez pas les textes l’un après l’autre, répondez de façon synthétique.

>Pour réussir la question : voir guide méthodologique.

>La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

[Amorce] Les écrivains ont cherché à calmer les inquiétudes de l’homme devant l’inéluctable de sa destinée : [Présentation du corpus] Montaigne dans ses Essais montre comment il a su apprivoiser la mort ; La Fontaine dans sa fable peint un « pauvre bûcheron » face à la mort ; La Bruyère dans ses Caractères met en scène Irène, une femme d’un certain âge qui se plaint de ses maux ; Camus décrit comment son Sisyphe considère son « destin ». Tous rendent compte des réactions de l’homme à la pensée de sa mort et opposent à celles-ci leur propre attitude.

 

Conseil

Pour trouver les idées de votre réponse, surlignez dans les textes du corpus les mots précis qui vous permettent de répondre et qui servent de preuves de ce que vous avancez.

  • Le bûcheron de La Fontaine et Irène chez La Bruyère, bien qu’ils ne soient pas du même rang social, ont, au départ, le même comportement : ils se plaignent des « malheur[s] » de leur existence, l’un de son âge, de sa « douleur » et de sa pauvreté (« point de pain »), de son labeur incessant (« jamais de repos ») ; l’autre de ses « maux » (« insomnies », « indigestions », « langueur »). Les deux savent que le trépas met fin à ces « maux » mais, quand ils sentent la mort proche – le bûcheron parce qu’il l’a lui-même appelée, Irène parce qu’un dieu la lui recommande comme ultime « remède » –, ils la rejettent et prennent peur. Ils ont donc une position paradoxale : ils pensent que la mort peut tout guérir, mais ils veulent vivre longtemps ; ils veulent se libérer de leur « fardeau », mais au moment crucial, préfèrent encore « souffrir que mourir ». L’ironie de La Fontaine dans sa morale rejoint celle du dieu dans sa dernière réplique à Irène. Enfin, l’homme craint la mort au point qu’il… en oublie de vivre.
  • Montaigne, lui, sans passer par la fable ou le dialogue fictif, fait part dans ses Essais de ses observations de philosophe. Il insiste davantage sur ce qu’il tient pour « folie » et « stupidité », à savoir la « peur » des « gens » devant la mort. Ce qu’il reproche au « vulgaire », c’est son manque de lucidité : la « frayeur » des hommes devant la mort est telle qu’ils font des efforts démesurés pour en « adoucir » l’image ou pour ne « pas y penser ». Il leur reproche ainsi leur confiance irraisonnable dans les « médecins » et leur « aveuglement » volontaire, au point de croire que la mort n’est pas pour eux…
  • Les auteurs desxvieetxviiesiècles proposent, par opposition à cette attitude commune face à la mort, leur propre conception du comportement à adopter, celle du philosophe. Montaigne conseille la lucidité tranquille : il faut « regarde[r] plutôt la réalité et l’expérience », s’habituer à l’idée de la mort (« Philosopher, c’est apprendre à mourir ») mais sans s’en « embarrasser » outre mesure. De même, pour La Fontaine et La Bruyère, la mort est une issue inévitable à laquelle on doit se préparer ; c’est une guérison, et il ne faut pas se comporter face à elle avec lâcheté.
  • À l’inverse, Camus, auteur duxxesiècle, peint un homme qui assume pleinement sa situation de « prolétaire des dieux », l’inanité et l’inéluctabilité de son sort absurde. Sa « clairvoyance », sa conscience de « sa misérable condition » et le mépris qu’il a pour elle le rendent supérieur à son destin. Sisyphe, comme Camus, méprise la mort, et préfère la passion et la révolte. Le drame métaphysique de l’existence est dépassé par l’éveil de la conscience. C’est ce qui fait la grandeur de Sisyphe dont la réflexion fait écho à l’affirmation de Pascal : « Toute la dignité de l’homme est en la pensée » (Pensées).

[Conclusion] À travers des formes littéraires variées, les écrivains renvoient au lecteur l’image de sa propre attitude devant la mort, les uns lui proposant un comportement plus « philosophe » – mélange variées d’épicurisme et de stoïcisme –, les autres lui expliquant sa grandeur dans sa faiblesse. La différence de point de vue découle du contexte d’écriture : à la Renaissance et au xviie siècle, on pense que la raison peut l’emporter sur les passions et les frayeurs ; le xxe siècle – après deux guerres mondiales – mêle la soumission et la révolte pour garder un minimum de dignité devant l’absurde.