Annale corrigée Question sur le corpus Ancien programme

Textes de Montaigne, Rousseau, Voltaire, M. Yourcenar

Des hommes ou des bêtes ? • Question

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France métropolitaine • Juin 2018

Séries ES, S • 4 points

Des hommes ou des bêtes ?

Question

Documents

A – Montaigne, Essais, livre II, chapitre 11 « De la cruauté », 1580-1588.

B – Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, préface, 1754.

C – Voltaire, Dictionnaire philosophique, article « Bêtes », 1764.

D – Marguerite Yourcenar, Le Temps, ce grand sculpteur, « Qui sait si l'âme des bêtes va en bas ? », 1983.

Quels comportements humains les auteurs du corpus dénoncent-ils ?

Après avoir répondu à cette question, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets : le commentaire, la dissertation ou l'écriture d'invention.

document a

Pour ma part, je n'ai pas pu voir seulement sans déplaisir poursuivre et tuer une bête innocente, qui est sans défense et de qui nous ne recevons aucun mal. Et, comme il arrive communément par exemple que le cerf, se sentant hors d'haleine et à bout de forces, et n'ayant pas d'autre remède, se jette en arrière et se rend à nous qui le poursuivons en nous demandant grâce par ses larmes

quaestuque, cruentus

Atque imploranti similis1,

cela m'a toujours semblé un spectacle très déplaisant.

Je ne prends guère bête en vie à qui je ne redonne la clef des champs. Pythagore les achetait aux pêcheurs et aux oiseleurs pour en faire autant2 :

primoque a caede ferarum

Incaluisse puto maculatum sanguine ferrum3.

Les naturels sanguinaires à l'égard des bêtes montrent une propension4 naturelle à la cruauté.

Après que l'on se fut familiarisé à Rome avec les spectacles des meurtres des animaux, on en vint aux hommes et aux gladiateurs. La nature, je le crains, attache elle-même à l'homme quelque instinct qui le porte à l'inhumanité. Nul ne prend son amusement à voir des bêtes jouer entre elles et se caresser, et nul ne manque de le prendre à les voir se déchirer mutuellement et se démembrer.

Afin qu'on ne se moque pas de cette sympathie que j'ai pour elles, je dirai que la théologie elle-même5 nous commande quelque faveur pour elles et que, considérant qu'un même maître nous a logés dans ce palais pour son service et qu'elles sont comme nous de sa famille6, elle a raison de nous enjoindre7 quelque égard et quelque affection envers elles.

Montaigne, Essais, livre II, chapitre 11 « De la cruauté », 1580-1588.

1. Virgile, Énéide, VII, v. 501 : « et par ses plaintes, couvert de sang, il semble implorer pitié ».

2. Plutarque, Propos de table, VII, 8.

3. Ovide, Métamorphoses, XV, v. 106 : « c'est, je pense, par le sang des bêtes sauvages que le fer a été taché pour la première fois ».

4. Propension : Force intérieure, innée, naturelle, qui oriente spontanément ou volontairement vers un comportement.

5. Souvenir d'un ouvrage religieux de Raymond Sebon intitulé la Théologie naturelle, qui insiste sur les liens fraternels des hommes et des animaux.

6. Famille : peut être compris au sens large de « maisonnée ».

7. Enjoindre : ordonner.

document b

Laissant donc tous les livres scientifiques qui ne nous apprennent qu'à voir les hommes tels qu'ils se sont faits, et méditant sur les premières et plus simples opérations de l'âme humaine, j'y crois apercevoir deux principes antérieurs à la raison, dont l'un nous intéresse ardemment à notre bien-être et à la conservation de nous-mêmes, et l'autre nous inspire une répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout être sensible, et principalement nos semblables. C'est du concours et de la combinaison que notre esprit est en état de faire de ces deux principes, sans qu'il soit nécessaire d'y faire entrer celui de la sociabilité, que me paraissent découler toutes les règles du droit naturel ; règles que la raison est ensuite forcée de rétablir sur d'autres fondements, quand, par ses développements successifs, elle est venue à bout d'étouffer la nature.

De cette manière, on n'est point obligé de faire de l'homme un philosophe avant que d'en faire un homme ; ses devoirs envers autrui ne lui sont pas uniquement dictés par les tardives leçons de la sagesse ; et tant qu'il ne résistera point à l'impulsion intérieure de la commisération1, il ne fera jamais du mal à un autre homme, ni même à aucun être sensible, excepté dans le cas légitime où sa conservation se trouvant intéressée, il est obligé de se donner la préférence à lui-même. Par ce moyen, on termine aussi les anciennes disputes sur la participation des animaux à la loi naturelle ; car il est clair que, dépourvus de lumières et de liberté, ils ne peuvent reconnaître cette loi ; mais, tenant en quelque chose à notre nature par la sensibilité dont ils sont doués, on jugera qu'ils doivent aussi participer au droit naturel, et que l'homme est assujetti envers eux à quelque espèce de devoirs. Il semble, en effet, que si je suis obligé de ne faire aucun mal à mon semblable, c'est moins parce qu'il est un être raisonnable que parce qu'il est un être sensible : qualité qui, étant commune à la bête et à l'homme, doit au moins donner à l'une le droit de n'être point maltraitée inutilement par l'autre.

Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes,

préface, 1754.

1. Commisération : pitié que l'on ressent pour ceux qui sont dans le malheur, compassion.

document c

Voltaire s'attaque dans cet article à la théorie élaborée par Descartes selon laquelle les animaux sont des « machines ».

BÊTES

Quelle pitié, quelle pauvreté, d'avoir dit que les bêtes sont des machines privées de connaissance et de sentiment, qui font toujours leurs opérations de la même manière, qui n'apprennent rien, ne perfectionnent rien, etc. !

Quoi ! cet oiseau qui fait son nid en demi-cercle quand il l'attache à un mur, qui le bâtit en quart de cercle quand il est dans un angle, et en cercle sur un arbre ; cet oiseau fait tout de la même façon ? Ce chien de chasse que tu as discipliné pendant trois mois n'en sait-il pas plus au bout de ce temps qu'il n'en savait avant les leçons ? Le serin1 à qui tu apprends un air le répète-t-il dans l'instant ? n'emploies-tu pas un temps considérable à l'enseigner ? n'as-tu pas vu qu'il se méprend et qu'il se corrige ?

Est-ce parce que je te parle que tu juges que j'ai du sentiment, de la mémoire, des idées ? Eh bien ! je ne te parle pas ; tu me vois entrer chez moi l'air affligé, chercher un papier avec inquiétude, ouvrir le bureau où je me souviens de l'avoir enfermé, le trouver, le lire avec joie. Tu juges que j'ai éprouvé le sentiment de l'affliction et celui du plaisir, que j'ai de la mémoire et de la connaissance.

Porte donc le même jugement sur ce chien qui a perdu son maître, qui l'a cherché dans tous les chemins avec des cris douloureux, qui entre dans la maison, agité, inquiet, qui descend, qui monte, qui va de chambre en chambre, qui trouve enfin dans son cabinet le maître qu'il aime, et qui lui témoigne sa joie par la douceur de ses cris, par ses sauts, par ses caresses.

Des barbares saisissent ce chien, qui l'emporte si prodigieusement sur l'homme en amitié ; ils le clouent sur une table, et ils le dissèquent vivant pour te montrer les veines mésaraïques2. Tu découvres dans lui tous les mêmes organes de sentiment qui sont dans toi. Réponds-moi, machiniste, la nature a-t-elle arrangé tous les ressorts du sentiment dans cet animal, afin qu'il ne sente pas ? a-t-il des nerfs pour être impassible ? Ne suppose point cette impertinente contradiction dans la nature.

Voltaire, Dictionnaire philosophique, article « Bêtes », 1764.

1. Serin : petit oiseau dont le chant est fort agréable, et auquel on apprend à siffler, à chanter des airs.

2. Veine mésaraïque : veine qui recueille le sang du gros intestin.

document d

Dans l'état présent de la question, à une époque où nos abus s'aggravent sur ce point comme sur tant d'autres, on peut se demander si une Déclaration des droits de l'animal1 va être utile. Je l'accueille avec joie, mais déjà de bons esprits murmurent : « Voici près de deux cents ans qu'a été proclamée une Déclaration des droits de l'homme, qu'en est-il résulté ? Aucun temps n'a été plus concentrationnaire, plus porté aux destructions massives de vies humaines, plus prêt à dégrader, jusque chez ses victimes elles-mêmes, la notion d'humanité. Sied-il de promulguer en faveur de l'animal un autre document de ce type, qui sera – tant que l'homme lui-même n'aura pas changé –, aussi vain que la Déclaration des droits de l'homme ? » Je crois que oui. Je crois qu'il convient toujours de promulguer ou de réaffirmer les Lois véritables, qui n'en seront pas moins enfreintes, mais en laissant çà et là aux transgresseurs le sentiment d'avoir mal fait. « Tu ne tueras pas. » Toute l'histoire, dont nous sommes si fiers, est une perpétuelle infraction à cette loi.

« Tu ne feras pas souffrir les animaux, ou du moins tu ne les feras souffrir que le moins possible. Ils ont leurs droits et leur dignité comme toi-même », est assurément une admonition2 bien modeste ; dans l'état actuel des esprits, elle est, hélas, quasi subversive3. Soyons subversifs. Révoltons-nous contre l'ignorance, l'indifférence, la cruauté, qui d'ailleurs ne s'exercent si souvent contre l'homme que parce qu'elles se sont fait la main sur les bêtes. Rappelons-nous, puisqu'il faut toujours tout ramener à nous-mêmes, qu'il y aurait moins d'enfants martyrs s'il y avait moins d'animaux torturés, moins de wagons plombés amenant à la mort les victimes de quelconques dictatures, si nous n'avions pas pris l'habitude de fourgons où des bêtes agonisent sans nourriture et sans eau en route vers l'abattoir, moins de gibier humain descendu d'un coup de feu si le goût et l'habitude de tuer n'étaient l'apanage des chasseurs. Et dans l'humble mesure du possible, changeons (c'est-à-dire améliorons s'il se peut) la vie.

Marguerite Yourcenar, « Qui sait si l'âme des bêtes va en bas ? » Le Temps, ce grand sculpteur, © Éditions Gallimard 1983.

1. Une « Déclaration universelle des droits de l'animal » a été rédigée et adoptée par la Ligue internationale des droits de l'animal en 1977, puis proclamée solennellement par l'UNESCO en 1978. Elle n'a cependant aucune portée juridique.

2. Admonition : avertissement, conseil, ordre.

3. Subversive : qui menace l'ordre établi.

Les clés du sujet

Comprendre la question

« Dénoncer » signifie critiquer, faire des reproches, formuler un blâme.

Identifiez les différents chefs d'accusation et les critiques formulés.

Cherchez aussi ce qui révèle indirectement les défauts des hommes.

Ne vous bornez pas à identifier les reproches, mais analysez la stratégie argumentative et les faits d'écriture au service de la critique (vocabulaire péjoratif, modalité des phrases, images littéraires…)

Repérez les points communs entre ces textes, mais aussi les particularités de chacun d'eux.

Construire la réponse

Analysez les textes ensemble, afin de structurer votre réponse par reproches et par stratégie argumentative.

Accompagnez chaque remarque d'exemples précis tirés des poèmes.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Les animaux sont-ils des « machines », comme le soutient au xviie siècle Descartes qui déclenche des débats houleux ? [Présentation du corpus] Déjà au xvie siècle Montaigne s'interrogeait sur la nature des animaux dans le chapitre « De la cruauté » de ses Essais. Deux siècles plus tard, deux philosophes des Lumières reprennent cette question : Rousseau, dans la Préface de son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, et Voltaire, dans l'article « Bêtes » de son Dictionnaire philosophique. La maltraitance envers les bêtes suscite encore aujourd'hui de vives polémiques : dans son essai Le Temps, ce grand sculpteur, Marguerite Yourcenar se demande « Qui sait si l'âme des bêtes va en bas ? ». Ces quatre écrivains recourent à une argumentation directe éloquente pour défendre la cause animale et dresser un violent réquisitoire contre l'homme : [Rappel de la question] quels comportements humains dénoncent-ils ?

I. L'argumentation directe pour dénoncer

Les quatre auteurs ont recours à l'argumentation directe pour dénoncer la cruauté des hommes « sanguinaires » (Montaigne) et « barbares » (Voltaire) envers les animaux, infligée sans raison ni justification (Montaigne insiste sur le caractère « innocent » et « sans défense » des animaux.) Ils multiplient les mots et expressions du champ lexical de la cruauté : « inhumanité », « poursuivre et tuer » (Montaigne) ; « faire du mal », « maltraitée » (Rousseau)… Certains termes décrivent de façon froidement scientifique les traitements cruels infligés à l'animal, que les hommes « dissèquent vivant » pour « montrer les veines mésaraïques » et les « nerfs » (Voltaire), ou encore les conséquences de cette maltraitance (les animaux « souffrent » et « agonisent sans nourriture », Yourcenar).

La cruauté se double de sadisme : l'homme prend « plaisir » à « tortur[er] » les animaux (Yourcenar). Le vocabulaire de l'observation (« voir, montrer », « découvres », Voltaire), du « spectacle » (Montaigne) et la mention de la chasse par Montaigne et Yourcenar assimilent cette violence à un divertissement malsain.

II. Des comportements dénués de raison au mépris des lois de la nature

Plus implicitement, les auteurs montrent que les hommes ne sont pas… des hommes. Ils sont dénués de ce qui devrait faire la grandeur de l'Homme : la raison et la morale.

La cruauté humaine s'accompagne d'un sentiment de supériorité sur les autres êtres vivants que les auteurs jugent injustifié : Montaigne recourt à un argument théologique : pour lui, Dieu a créé les êtres vivants égaux ; Rousseau souligne qu'humains et animaux sont doués d'une sensibilité « commune » ; par le biais d'une personnification, Voltaire montre la similitude entre le comportement d'un chien (« inquiet », aimant, joyeux) et celui d'un homme. En traitant les animaux comme des « machines » privées de « sentiments » (Voltaire), l'homme prouve qu'il a perdu toute raison.

Plus grave : l'homme se comporte aussi de façon absurde car sa cruauté se généralise et s'exerce aussi sur les autres hommes. Les auteurs établissent un rapport de cause à effet entre les atrocités faites aux animaux et celles faites aux humains : Marguerite Yourcenar établit par exemple une analogie entre les « wagons plombés » nazis et les « fourgons » que les humains utilisent pour transporter les animaux. Faire souffrir les bêtes serait donc les prémices d'une cruauté plus générale (« c'est je pense par le sang des bêtes sauvages que le fer a été taché pour la première fois », Montaigne citant Ovide). Ces constatations mettent à mal l'image de l'homme censé être sensible et doué de raison.

Les auteurs reprochent aussi à l'homme son total mépris des lois de Dieu (« la théologie », « maître », Montaigne ; « Les Lois véritables », « Tu ne tueras pas », Yourcenar), de celles de la nature (le mot apparaît dans tous les textes), mais aussi de celles qu'il a lui-même instituées (« La Déclaration des droits de l'Homme », Yourcenar). C'est à la fois l'être religieux, moral et social qui est ici mis à mal par les auteurs.

III. Des stratégies argumentatives variées pour dénoncer

Les auteurs recourent à des stratégies et à des arguments variés, propres à convaincre mais aussi à persuader.

Pour mieux émouvoir, les auteurs sollicitent les sens par des tableaux frappants (chasse au cerf chez Montaigne, dissection d'un chien chez Voltaire, « abattoir » et « enfants martyrs » chez Yourcenar) et la sensibilité (ton pathétique et poignant). Ils n'hésitent pas à s'impliquer personnellement par le biais des indices personnels de la 1re personne et de verbes de sentiments ou de pensée. Parallèlement ils sollicitent directement leur lecteur pour s'assurer de son adhésion (« on » chez Montaigne et Rousseau, « tu » familier chez Voltaire, « nous » chez Yourcenar) ; puis ils généralisent leur propos par des phrases qui sonnent comme des vérités générales.

Mais les auteurs recourent aussi à des procédés propres à convaincre : outre la variété des arguments (théologique, historique et d'autorité), ils construisent rigoureusement leur raisonnement et l'articulent sur des connecteurs logiques ou temporels (Rousseau mène notamment une réflexion plus abstraite sur le droit naturel).

Cela donne au lecteur l'impression qu'il ne fait pas partie de ces « barbares » et établit une complicité entre les auteurs et lui. Cette démarche s'accompagne d'un registre polémique qui prend à partie l'adversaire : les « naturels sanguinaires » (Montaigne), les « bons esprits » (Yourcenar), le « machiniste » (Voltaire).

Conclusion

Cette dénonciation ne s'en tient pas au blâme seul mais débouche plus positivement sur une incitation à changer d'attitude, non seulement envers nos amis les bêtes, mais aussi plus généralement envers la « nature » et la « vie ».

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