Textes de Montesquieu, Diderot, Balzac, Guilloux

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2014 | Académie : Nouvelle-Calédonie
Corpus Corpus 1
L’habit fait l’homme

L’habit fait l’homme • Questions

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Question de l’homme

29

Nouvelle-Calédonie • Novembre 2014

La question de l’homme • 6 points

Questions

Documents

AMontesquieu, Lettres persanes, lettre 99, 1721.

BDenis Diderot, Regrets sur ma vieille robe de chambre ou Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune, 1769.

CHonoré de Balzac, Physiologie de la toilette, 1830.

DLouis Guilloux, Le Sang noir, 1935.

> 1. Que nous disent les éléments vestimentaires présents dans ces quatre textes, de leurs propriétaires et des personnages qui les entourent ? (3 points)

> 2. Dans quelle mesure ces textes prêtent-ils à sourire ? (3 points)

Après avoir répondu à ces questions, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets nos 30, 31 ou 32.

 DOCUMENT A

L’auteur imagine une correspondance, au xviiie siècle, entre deux Persans qui observent Paris et ses habitants. Ils évoquent, avec un regard neuf et naïf, les mœurs et coutumes des Parisiens, non sans ironie…

Rica à Rhédi, à Venise

Je trouve les caprices de la mode, chez les Français, étonnants. Ils ont oublié comment ils étaient habillés cet été ; ils ignorent encore plus comment ils le seront cet hiver. Mais, surtout, on ne saurait croire combien il en coûte à un mari pour mettre sa femme à la mode.

Que me servirait de te faire une description exacte de leur habillement et de leurs parures ? Une mode nouvelle viendrait détruire tout mon ouvrage, comme celui de leurs ouvriers, et, avant que tu eusses reçu ma lettre, tout serait changé.

Une femme qui quitte Paris pour aller passer six mois à la campagne en revient aussi antique que si elle s’y était oubliée trente ans. Le fils méconnaît le portrait de sa mère, tant l’habit avec lequel elle est peinte lui paraît étranger ; il s’imagine que c’est quelque Américaine qui y est représentée, ou que le peintre a voulu exprimer quelqu’une de ses fantaisies.

Quelquefois, les coiffures montent insensiblement, et une révolution les fait descendre tout à coup. Il a été un temps que leur hauteur immense mettait le visage d’une femme au milieu d’elle-même. Dans un autre, c’étaient les pieds qui occupaient cette place : les talons faisaient un piédestal qui les tenait en l’air. Qui pourrait le croire ? Les architectes ont été souvent obligés de hausser, de baisser et d’élargir leurs portes, selon que les parures des femmes exigeaient d’eux ce changement, et les règles de leur art ont été asservies1 à ces caprices. On voit quelquefois sur un visage une quantité prodigieuse de mouches2, et elles disparaissent toutes le lendemain. Autrefois, les femmes avaient de la taille et des dents ; aujourd’hui, il n’en est pas question. Dans cette changeante nation, quoi qu’en disent les mauvais plaisants, les filles se trouvent autrement faites que leurs mères.

Il en est des manières et de la façon de vivre comme des modes : les Français changent de mœurs selon l’âge de leur roi. Le monarque pourrait même parvenir à rendre la nation grave, s’il l’avait entrepris. Le Prince imprime le caractère de son esprit à la Cour ; la Cour, à la Ville ; la Ville, aux provinces. L’âme du souverain est un moule3 qui donne la forme à toutes les autres.

De Paris, le 8 de la lune de Saphar, 1717.

Montesquieu, Lettres persanes, lettre 99, 1721

1. Asservies : soumises. 2. Mouches : petites rondelles de tissu noir que les dames se collaient sur le visage par coquetterie. 3. Moule : modèle type.

 DOCUMENT B

Catherine II ayant offert à Diderot une somptueuse robe de chambre écarlate, l’écrivain s’est débarrassé de l’ancienne et le regrette amèrement !

Pourquoi ne l’avoir pas gardée ? Elle était faite à moi, j’étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans le gêner ; j’étais pittoresque et beau. L’autre, raide, empesée, me mannequine. Il n’y avait aucun besoin auquel sa complaisance1 ne se prêtât. Un livre était-il couvert de poussière, un de ses pans s’offrait à l’essuyer. L’encre épaissie refusait-elle de couler de ma plume, elle présentait le flanc. On y voyait tracés en longues raies noires les fréquents services qu’elle m’avait rendus. Ses longues raies annonçaient le littérateur, l’écrivain, l’homme qui travaille. À présent, j’ai l’air d’un riche fainéant, on ne sait qui je suis.

Sous son abri, je ne redoutais ni la maladresse d’un valet, ni la mienne, ni les éclats du feu, ni la chute de l’eau. J’étais le maître absolu de ma vieille robe de chambre ; je suis devenu l’esclave de la nouvelle […].

Ma vieille robe de chambre était une avec les autres guenilles2 qui m’environnaient. Une chaise de paille, une table de bois, une tapisserie de Bergame, une planche de sapin qui soutenait quelques livres, quelques estampes3 enfumées, sans bordure, clouées par les angles sur cette tapisserie ; entre ces estampes trois ou quatre plâtres suspendus formaient avec ma vieille robe de chambre l’indigence4 la plus harmonieuse.

Tout est désaccordé. Plus d’ensemble, plus d’unité, plus de beauté.

Denis Diderot, Regrets sur ma vieille robe de Chambre, 1769

1. Complaisance : désir d’être agréable, aimable. 2. Guenilles : vêtements sales et en lambeaux. 3. Estampes : images imprimées. 4. Indigence : grande pauvreté, misère.

 DOCUMENT C

Sous l’Ancien Régime, chaque classe de la société avait son costume : on reconnaissait à l’habit le seigneur, le bourgeois, l’artisan. Alors, la cravate (si l’on peut donner ce nom au col de mousseline et au morceau de dentelle dont nos pères enveloppaient leur cou) n’était rien qu’un vêtement nécessaire, d’étoffe plus ou moins riche, mais sans considération, comme sans importance personnelle. Enfin les Français devinrent tous égaux dans leurs droits, et aussi dans leur toilette, et la différence dans l’étoffe ou la coupe des habits ne distingua plus les conditions. Comment alors se reconnaître au milieu de cette uniformité ? Par quel signe extérieur distinguer le rang de chaque individu ? Dès lors était réservée à la cravate une destinée nouvelle : de ce jour, elle est née à la vie publique, elle a acquis une importance sociale ; car elle fut appelée à rétablir les nuances entièrement effacées dans la toilette, elle devint le critérium auquel on reconnaîtrait l’homme comme il faut et l’homme sans éducation. […] Tant vaut l’homme, tant vaut la cravate. Et, à vrai dire, la cravate, c’est l’homme ; c’est par elle que l’homme se révèle et se manifeste.

[…]

Car la cravate ne vit que d’originalité et de naïveté ; l’imitation, l’assujettissement aux règles la décolorent, la glacent, la tuent. Ce n’est ni par étude ni par travail qu’on arrive à bien ; c’est spontanément, c’est d’instinct, d’inspiration que se met la cravate. Une cravate bien mise, c’est un de ces traits de génie qui se sentent, s’admirent, mais ne s’analysent ni ne s’enseignent. Aussi, j’ose le dire avec toute la force de la conviction, la cravate est romantique dans son essence ; du jour où elle subira des règles générales, des principes fixes, elle aura cessé d’exister.

Honoré de Balzac, Physiologie de la toilette, 1830.

 DOCUMENT D

L’histoire se déroule en 1917 dans une ville de province où enseigne Cripure, un professeur de philosophie moqué par ses élèves, notamment en raison de la taille de ses pieds.

Peut-être une fois de plus parlaient-ils de ses pieds légendaires ?

Un jour, bien avant la guerre, un cirque était arrivé en ville, avec un géant. Or, les souliers du géant n’étaient rien en comparaison de ceux de Cripure, chacun avait pu s’en rendre compte, le directeur du cirque ayant fait exposer les souliers du géant dans la vitrine du plus grand bottier de la ville – qui était celui de Cripure précisément.

Quand on lui avait apporté ces souliers, le bottier s’était moqué. Au directeur du cirque, incrédule, il avait affirmé : « J’ai mieux que cela ! » Et courant à son atelier il en était revenu avec les souliers de Cripure que Maïa1 venait précisément de lui apporter à réparer. Le directeur du cirque avait dû s’avouer battu. Il s’était montré curieux de connaître le « phénomène ». Songeait-il à l’engager ? Il en avait plaisanté un instant avec le bottier qui lui avait vivement conseillé, le cas échéant, d’engager aussi Maïa, car les deux faisaient la paire. Mais quand le directeur du cirque avait appris que le propriétaire de ces « étonnants godillots » était un professeur, et de philosophie ! il avait simplement haussé les épaules et parlé d’autre chose.

Trois jours entiers, les souliers du géant étaient demeurés dans cette vitrine, monstrueuse attraction qui, sans doute, avait porté ses fruits en entraînant plus d’un badaud au cirque, mais aussi avait révélé à ceux qui l’ignoraient encore l’existence, quelque part, dans un faubourg de la ville, d’un homme de beaucoup d’esprit, d’un savant, dont les pieds étaient encore plus grands que ceux du géant.

Durant ces trois jours, le bottier était plus d’une fois revenu à l’atelier prendre les souliers de Cripure, afin de les montrer à quelque client qui voulait « se rendre compte par soi-même ». Les souliers étaient ainsi passés de mains en mains. On les avait jaugés, soupesés, mesurés de l’œil et du doigt, comparés à ceux du géant, avec des commentaires où l’apitoiement se mêlait à la moquerie. Les psychologues prétendaient que l’infirmité de Cripure, en l’obligeant à se replier sur lui-même, en avait fait l’homme d’esprit qu’il était et qu’ainsi on pouvait dire qu’il tirait tout son esprit de ses pieds. D’autres, jouant au savant, se grattaient le menton, cherchant quelle maladie pouvait bien engendrer une difformité aussi triste. Quelqu’un ayant prononcé le mot d’acromégalie, on s’était fait expliquer la chose par un pharmacien. Le temps de consulter un dictionnaire de médecine et le pharmacien était revenu chez le bottier reluisant de science. Cette maladie mystérieuse, c’était une glande dite apophyse qui l’engendrait, quand elle fonctionnait mal. Toutes les extrémités : les pieds, les mains, la langue, et autre chose itou, avait ajouté le pharmacien, avec un sourire canaille, se mettaient à croître sans mesure. Ce n’était pas une maladie héréditaire. Elle pouvait se déclarer à n’importe quel âge. On avait vu des gens de vingt-cinq ans en être soudain frappés.

Ils n’en revenaient pas. Cripure était-il atteint de cette maladie avant d’épouser Toinette2 ? Depuis ? La maladie s’était-elle déclarée pendant ? Et de rigoler !

Cripure savait tout cela.

Louis Guilloux, Le Sang noir, © Éditions Gallimard, 1935.

1. Maïa, femme laide et sotte, est la compagne actuelle de Cripure.

2. Toinette, qui était mariée à Cripure, l’a quitté pour un bel officier.

Les clés du sujet

Question 1

  • « Que nous disent » signifie : « que nous apprennent ? »
  • Analysez en quoi les vêtements éclairent la personnalité de ceux qui les portent et de ceux qui les voient, ce qu’ils révèlent des rapports humains, du milieu social et de la conception de la vie de ceux qui les portent.
  • Comment les personnages considèrent-ils ces vêtements ? Comment en parlent-ils ?

Question 2

  • « prêtent à sourire » : analysez d’où vient l’humour des textes.
  • Récapitulez les diverses sources d’humour ou de comique que vous connaissez (mots, gestes, situation, caricature, répétition…), puis voyez celui qui est utilisé dans ces textes.
  • Ne juxtaposez pas l’analyse des textes, construisez la réponse autour des divers procédés.
  • Accompagnez vos remarques d’exemples précis tirés des textes.

>Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

>La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé
Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

> Question 1

[Amorce, présentation du corpus et problématique] Les vêtements, au fil du temps, sont devenus à la fois un moyen d’exprimer nos personnalités et une façon de nous intégrer à la société en suivant la mode et… ses caprices. Ainsi, au siècle des Lumières, Montesquieu dans ses Lettres persanes et Diderot dans Regrets sur ma vieille robe de chambre, puis, au xixe siècle, Balzac dans Physiologie de la toilette, et enfin, au xxe siècle, Louis Guilloux dans son roman Le Sang noir, font part des réflexions que leur inspirent les caprices de la mode à Paris, l’abandon d’une vieille robe de chambre, le port de la cravate ou la taille extraordinaire des pieds et des chaussures d’un vieux professeur.

1. Un révélateur du comportement social

  • Montesquieu porte un regard critique et ironique sur le goût exagéré des Français, « changeante nation », pour la mode et ses extravagances. Ils révèlent par là leur manque de mesure et d’originalité, leur superficialité et leur « asservissement » à des modes futiles qui régissent toute leur vie. Mais Montesquieu va plus loin : le rapport des Français aux vêtements est l’image de leur comportement politique et social, de leur soumission aux caprices tyranniques du « souverain ».
  • Balzac consacre quelques lignes à un simple accessoire vestimentaire : la « cravate ». Comme Montesquieu, il a le regard d’un sociologue et d’un historien du costume. La cravate devient le révélateur de l’évolution sociale depuis l’Ancien Régime jusqu’aux années qui ont suivi la Révolution. Balzac fait l’éloge de la cravate telle qu’elle est portée à son époque, au début du xixe siècle, parce qu’elle « révèle » alors « l’homme comme il faut », traduit « l’originalité » de l’esprit « romantique » qui refuse les « règles », « l’imitation » et fait preuve de « traits de génie ».

2. Un révélateur de la personnalité et d’une vision de la vie

Diderot a sur les vêtements un regard plus affectif.

  • Si Diderot s’est tellement attaché à sa « vieille robe de chambre », c’est qu’à force d’être portée par ce propriétaire artiste et bohème, elle s’est mise à lui ressembler. Diderot la personnifie, lui prête un caractère (elle était « complaisante », lui « rendait des services »).
  • Il ne se sent plus lui-même dans sa nouvelle et trop riche robe de chambre dont il est devenu « esclave », alors que son ancienne amie affichait son goût pour une beauté simple mais authentique et partageait son indifférence pour les biens matériels, son humilité qui acceptait « l’indigence » avec fatalisme et même un certain bonheur.

3. Un catalyseur de la cruauté d’autrui, un signe douloureux de marginalité

  • L’extrait du Sang noir s’attache à des « chaussures » d’une taille exceptionnelle, mais ce qui compte, c’est la taille phénoménale des pieds de leur propriétaire : elle suscite en effet la curiosité et surtout les moqueries cruelles des villageois, qui révèlent aussi leur pédantisme prétentieux lorsque, « jouant au savant », ils tentent d’expliquer ce prodige.
  • On devine alors implicitement la souffrance de celui qui doit subir ces railleries – Cripure –, mais aussi son fatalisme et même son stoïcisme devant l’exclusion dont il est victime.

Conclusion

Conseil

Si la question implique une analyse séparée de chaque texte, composez une conclusion qui fasse une synthèse, dégage une progression ou justifie les éléments analysés par le contexte.

Ces analyses presque sociologiques de la place du costume dans les sociétés, ces confidences individuelles, montrent que le vêtement certes nous cache mais révèle aussi et des traits humains éternels – légèreté, curiosité malsaine, cruauté mentale – et des personnalités chaleureuses comme celle de Diderot.

> Question 2

Nous vous proposons un plan que vous pouvez vous exercer à rédiger.

  • Les auteurs recourent à la caricature, en exagérant certains traits, physiques ou moraux, et font ainsi sourire le lecteur.
  • Montesquieu : la femme devenue « antique », « peinte », que son fils ne reconnaît pas ; la variation de la silhouette (coiffures et talons démesurés).
  • Diderot : insistance sur la saleté et la vétusté de la robe de chambre (vocabulaire : « poussière, longues raies noires, guenilles ») et sur l’indigence de Diderot ; description de son mode de vie bohème.
  • Guilloux : physique de Cripure (taille monstrueuse des pieds rendue par le vocabulaire hyperbolique : « géant », « monstrueuse »), mais aussi caricature des villageois (à travers leurs conjectures absurdes sur les chaussures, qui en font des « psychologues », des « savant[s] » « reluisant de science »), avec un sous-entendu grivois (« et autre chose itou »).
  • Ces caricatures créent la satire : celle des Français, des « villageois ». Elle s’appuie parfois sur le pittoresque des images ou des portraits : la « révolution » des coiffures, la femme « peinte » (Montesquieu) ; Diderot, « esclave » de sa nouvelle robe de chambre qui le « mannequine ».
  • Personnification des vêtements : ils ont une véritable personnalité, qui s’accorde avec ceux qui les portent :
  • la robe de chambre de Diderot est une servante : « faite à moi », « sa complaisance », « présentait le flanc », « s’offrait à l’essuyer », « services rendus » ;
  • la cravate chez Balzac a une « destinée » : « elle est née à la vie publique… », a « une importance sociale », « elle […] vit », elle peut être « tuée », elle est « romantique », elle peut « cesse[r] d’exister ».
  • Les textes présentent aussi des situations amusantes :
  • soit par le décalage : Cripure acquiert une notoriété exceptionnelle par… ses chaussures ! Disproportion entre l’émoi dans le village et sa cause ;
  • soit par leur absurdité : les conséquences de la mode sur l’architecture (Montesquieu) ; la « beauté » conférée par la vieille robe de chambre ; les souliers qui « passent de mains en mains » ;
  • soit par des effets d’opposition, de renversement de situation : coiffures qui « montent » et « descendent », portes « hauss[ées] » et « baiss[ées] » (Montesquieu) ; Diderot « maître absolu » tout à coup « esclave » ; la cravate « sans importance » puis avec une « importance sociale ».

[Conclusion] Cependant, parmi ces textes, qui tous prêtent à sourire, celui de Guilloux se distingue par sa pointe de pathétique qui en tempère l’humour.