Textes de Musset, Apollinaire, A. Sarrazin, tableau de Van Gogh

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re L - 1re S | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Poètes en prison
 
 

Poètes en prison • Question

Corrigé

5

Poésie

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Sujet inédit

écriture poétique et quête du sens • 4 points

Question

Documents

A Alfred de Musset, « Le mie prigioni » (« Mes prisons »), Poésies nouvelles, 1850.

B Guillaume Apollinaire, « À la Santé », Alcools, 1913.

C Albertine Sarrazin, Poèmes, 1969.

D Vincent Van Gogh, Cour de prison, 1890.

> Les textes du corpus ont de nombreux points communs. Vous en dégagerez quatre avec précision et vous indiquerez lesquels sont illustrés par le tableau de Van Gogh.

 

Document A

Le mie prigioni

En 1841, s’étant dérobé au service de la Garde nationale, Musset passe plusieurs jours en prison. Cette mésaventure se renouvellera en 1843, puis en 1849.

On dit : " Triste comme la porte
D'une prison. "
Et je crois, le diable m'emporte !
Qu'on a raison.

D'abord, pour ce qui me regarde,
Mon sentiment
Est qu'il vaut mieux monter sa garde,
Décidément.

Je suis, depuis une semaine,
Dans un cachot,
Et je m'aperçois avec peine
Qu'il fait très chaud.

Je vais bouder à la fenêtre,
Tout en fumant ;
Le soleil commence à paraître
Tout doucement.

C'est une belle perspective,
De grand matin,
Que des gens qui font la lessive
Dans le lointain.

Pour se distraire, si l'on bâille,
On aperçoit
D'abord une longue muraille,
Puis un long toit.

Ceux à qui ce séjour tranquille
Est inconnu
Ignorent l'effet d'une tuile
Sur un mur nu.

Je n'aurais jamais cru moi-même,
Sans l'avoir vu,
Ce que ce spectacle suprême
A d'imprévu.

Pourtant les rayons de l'automne
Jettent encor
Sur ce toit plat et monotone
Un réseau d'or.

Et ces cachots n'ont rien de triste,
Il s'en faut bien :
Peintre ou poète, chaque artiste
Y met du sien.

De dessins, de caricatures
Ils sont couverts.
Çà et là quelques écritures
Semblent des vers.

20 septembre 1843.

Alfred de Musset, « Le mie prigioni »
(« Mes prisons »), Poésies nouvelles, 1850.

Document B

À la Santé

En 1911, Apollinaire est mis en cause dans une affaire de vol de statuettes au musée du Louvre et incarcéré pendant quelques jours à la prison de la Santé, à Paris.

I

Avant d’entrer dans ma cellule
Il a fallu me mettre nu
Et quelle voix sinistre ulule
Guillaume qu’es-tu devenu

Le Lazare entrant dans la tombe
Au lieu d’en sortir comme il fit
Adieu Adieu chantante ronde
Ô mes années ô jeunes filles

II

Non je ne me sens plus là
Moi-même
Je suis le quinze de la
Onzième

Le soleil filtre à travers
Les vitres
Ses rayons font sur mes vers
Les pitres

Et dansent sur le papier
J’écoute
Quelqu’un qui frappe du pied
La voûte

III

Dans une fosse comme un ours
Chaque matin je me promène
Tournons tournons tournons toujours
Le ciel est bleu comme une chaîne
Dans une fosse comme un ours
Chaque matin je me promène

Dans la cellule d’à côté
On y fait couler la fontaine
Avec le clefs qu’il fait tinter
Que le geôlier aille et revienne
Dans la cellule d’à coté
On y fait couler la fontaine

IV

Que je m’ennuie entre ces murs tout nus
Et peint de couleurs pâles
Une mouche sur le papier à pas menus
Parcourt mes lignes inégales

Que deviendrai-je ô Dieu qui connais ma douleur
Toi qui me l’as donnée
Prends en pitié mes yeux sans larmes ma pâleur
Le bruit de ma chaise enchainée

Et tour ces pauvres coeurs battant dans la prison
L’Amour qui m’accompagne
Prends en pitié surtout ma débile raison
Et ce désespoir qui la gagne

V

Que lentement passent les heures
Comme passe un enterrement

Tu pleureras l’heure ou tu pleures
Qui passera trop vitement
Comme passent toutes les heures

VI

J’écoute les bruits de la ville
Et prisonnier sans horizon
Je ne vois rien qu’un ciel hostile
Et les murs nus de ma prison

Le jour s’en va voici que brûle
Une lampe dans la prison
Nous sommes seuls dans ma cellule
Belle clarté Chère raison

Septembre 1911.

 

Guillaume Apollinaire, « À la Santé », Alcools, 1913.

1. Les Évangiles racontent la résurrection par Jésus de son ami Lazare.

Document C

« Il y a des mois… »

Arrêtée en décembre 1953, après un hold-up commis à seize ans dans une boutique de confection, Albertine Sarrazin est emprisonnée à Fresnes.

Il y a des mois que j’écoute

Les nuits et les minuits tomber

Et les camions dérober

La grande vitesse à la route

Et grogner l’heureuse dormeuse

Et manger la prison les vers

Printemps étés automnes hivers

Pour moi n’ont aucune berceuse

Car je suis inutile et belle

En ce lit où l’on n’est plus qu’un

Lasse de ma peau sans parfum

Que pâlit cette ombre cruelle

La nuit crisse et froisse des choses

Par le carreau que j’ai cassé

Où s’engouffre l’air du passé

Tourbillonnant en mille poses

C’est le drap frais le dessin mièvre

Léchant aux murs le reposoir

C’est la voix maternelle un soir

Où l’on criait parmi la fièvre

Le grand jeu d’amant et maîtresse

Fut bien pire que celui-là

C’est lui pourtant qui reste là

Car je suis nue et sans caresse

Mais veux dormir ceci annule

Les précédents Ah m’évader

Dans les pavots ne plus compter

Les pas de cellule en cellule

Fresnes 1954-1955.

Albertine Sarrazin, Poèmes, 1969.

Document D

Cour de prison


 

Vincent Van Gogh, Cour de prison, huile sur toile,
Moscou, musée Pouchkine, 1890.

Comprendre la question

  • Vous devez trouver pour quelles raisons ces quatre textes ont été réunis en cherchant leurs ressemblances, leurs « points communs ».
  • Vous devez chercher dans des directions variées. Interrogez-vous sur : le sujet ; le genre littéraire ; le type de texte, l’identité des auteurs ; le registre ; le message.
  • Établissez un tableau comparatif des définitions des documents disposés l’un en dessous de l’autre : cela mettra en évidence les ressemblances.
 
 

Genre

Mouvement

Type

Thème

Registre

Adjectifs

Buts

Doc. A

             
 
  • N’oubliez pas d’associer à votre analyse le tableau de Van Gogh.
  • Essayez de justifier les différences : contexte, genres à la mode à une époque, buts d’un auteur…

Chercher des idées

  • La question est très vaste : les documents présentent plus de quatre points communs. Vous devez donc choisir les plus marquants.
  • Quelques pistes :
  • thème général : une expérience difficile à vivre, l’enfermement, la privation de liberté ;
  • genre et forme pour décrire cette expérience : la poésie versifiée et ses ressources, la peinture, la composante autobiographique ;
  • le registre : le lyrisme pour l’expression d’un état d’âme identique ;
  • les jeux d’opposition : dedans, dehors ;
  • l’abondance des images ;
  • le rôle et la conception de la poésie, de l’art.
  • Justifiez votre réponse par des références précises aux documents.

> Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

> Trouver les points communs entre des documents : voir guide méthodologique.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

« Le mie prigioni » de Musset s’inscrit dans le mouvement romantique, « À la Santé » d’Apollinaire ouvre le xxe siècle et le poème d’Albertine Sarrazin a été écrit au cœur du xxe siècle. Le tableau de Van Gogh semble illustrer ces poèmes. Malgré les écarts de date, les textes présentent de nombreux points communs.

I. Trois textes à la croisée de deux genres

  • L’autobiographie. Il s’agit d’un compte rendu de l’expérience difficile de la détention, avec en particulier l’expression du sentiment d’enfermement et de la souffrance. Les indices personnels de la 1re personne sont fréquents.
  • Pour ces écrivains, il semble que seule la poésie soit capable de traduire l’expérience de la prison. La mise en page rend compte de la privation de liberté, ainsi que les ressources des vers (tétrasyllabes et octosyllabes qui alternent et rimes croisées chez Musset ; division en six courtes strophes inégales comme de petits compartiments refermés sur eux-mêmes chez Apollinaire ; disposition en un bloc compact et rimes embrassées chez A. Sarrazin). De même, dans le tableau de Van Gogh, le cadre, les lignes et l’horizon fermé des murs de la cour rendent compte de l’enfermement.

II. L’expression d’un état d’âme identique

  • Un malaise lié au temps. Le temps, générateur d’ennui, est étiré (Musset : « semaine », « l’automne », du matin [v. 15] au soir [v. 36] ; Apollinaire : répétition de « tournons », « toujours » ; Sarrazin : « mois », « nuit », « minuit »). Le présent, le rythme des vers renforcent ces effets. La ronde des prisonniers de Van Gogh illustre le « tournons » d’Apollinaire.
  • Un sentiment de regret. Albertine Sarrazin (« c’est la voix maternelle un soir ») et Apollinaire (« Adieu […] / Ô mes années ») regrettent le temps passé, Musset l’erreur commise (« il vaut mieux monter sa garde »).
  • Le lyrisme des sentiments. Les notations sensorielles – visuelles et auditives (Musset et Apollinaire), parfois tactiles (Sarrazin) – et les thèmes de l’amour et de la nature sont mis en relief.

III. L’évocation de deux mondes opposés : dedans et dehors

  • Le monde du dehors est synonyme de liberté, de vie simple et de bonheur (Musset : « des gens qui font la lessive / Dans le lointain ». Apollinaire : « chantante ronde », « jeunes filles », « rayons » du « soleil » qui « filtre », « ciel […] bleu » ; A. Sarrazin « écoute […] les camions) ».
  • La frontière entre ces deux mondes est une « porte » (Musset), un « carreau » (Sarrazin), des « vitres » (Apollinaire), des murs (Van Gogh).
  • Le désir d’évasion s’exprime chez tous (Musset : contemplation de graffitis ; Apollinaire : rappel de la « ronde [de ses] années » ; Sarrazin : à travers « l’air du passé »).

IV. Une même conception du pouvoir de l’art

Tout poème, même s’il n’est pas un art poétique explicite, implique une conception de la poésie et de ses fonctions. Ici, les trois documents proposent une vision de l’art – poésie ou peinture – identique.

  • La poésie, un remède au mal. Apollinaire y retrouve sa « Chère raison », Musset est moins « triste », Sarrazin allège sa souffrance par son poème.
  • Les vertus transfiguratrices de l’art. Chez Musset, les rares « rayons du soleil » deviennent un « réseau d’or ». Chez Apollinaire, ils sont des « pitres » qui portent un brin de joie. Chez Sarrazin, un carreau cassé laisse entrer le passé. Chez Van Gogh, le thème de la prison est générateur d’un tableau esthétique et la couleur froide (bleu) devient orange/rouge (couleur chaude).

Conclusion

Par-delà les siècles, les artistes, poètes et peintres, trouvent, à travers une expérience identique – ici, la solitude de l’incarcération –, les mêmes accents.