Textes de Musset, Baudelaire, Michaux

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens
Type : Question sur le corpus | Année : 2014 | Académie : Polynésie française
Corpus Corpus 1
Fuir le monde réel

Fuir le monde réel • Question

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Poésie

9

Polynésie française • Septembre 2014

Séries ES, S • 4 points

Question

Documents

AAlfred de Musset, « La Nuit de mai », Poésies nouvelles, 1835.

BCharles Baudelaire, « Recueillement », Les Fleurs du mal, 1857.

CHenri Michaux, « Dans la nuit », Lointain intérieur, 1938.

> Comment la nuit est-elle représentée dans les poèmes du corpus ? Quelles fonctions les poètes lui attribuent-ils ?

Après avoir répondu à cette question, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets nos 10, 11 ou 12.

 Document A « La Nuit de mai »  

LA MUSE

Poète, prends ton luth1 et me donne un baiser ;

La fleur de l’églantier sent ses bourgeons éclore.

Le printemps naît ce soir ; les vents vont s’embraser ;

Et la bergeronnette2, en attendant l’aurore,

Aux premiers buissons verts commence à se poser.

Poète, prends ton luth, et me donne un baiser.

LE POÈTE

Comme il fait noir dans la vallée !

J’ai cru qu’une forme voilée

Flottait là-bas sur la forêt.

Elle sortait de la prairie ;

Son pied rasait l’herbe fleurie ;

C’est une étrange rêverie ;

Elle s’efface et disparaît.

LA MUSE

Poète, prends ton luth ; la nuit, sur la pelouse,

Balance le zéphyr3 dans son voile odorant.

La rose, vierge encor, se referme jalouse

Sur le frelon nacré qu’elle enivre en mourant.

Écoute ! tout se tait ; songe à ta bien-aimée.

Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre ramée4

Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux.

Ce soir, tout va fleurir : l’immortelle nature

Se remplit de parfums, d’amour et de murmure,

Comme le lit joyeux de deux jeunes époux.

LE POÈTE

Pourquoi mon cœur bat-il si vite ?

Qu’ai-je donc en moi qui s’agite

Dont je me sens épouvanté ?

Ne frappe-t-on pas à ma porte ?

Pourquoi ma lampe à demi morte

M’éblouit-elle de clarté ?

Dieu puissant ! tout mon corps frissonne.

Qui vient ? qui m’appelle ? – Personne.

Je suis seul ; c’est l’heure qui sonne ;

Ô solitude ! ô pauvreté !

LA MUSE

Poète, prends ton luth ; le vin de la jeunesse

Fermente cette nuit dans les veines de Dieu.

Mon sein est inquiet ; la volupté l’oppresse,

Et les vents altérés m’ont mis la lèvre en feu.

Ô paresseux enfant ! regarde, je suis belle.

Notre premier baiser, ne t’en souviens-tu pas,

Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile,

Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras ?

Ah ! je t’ai consolé d’une amère souffrance !

Hélas ! bien jeune encor, tu te mourais d’amour.

Console-moi ce soir, je me meurs d’espérance ;

J’ai besoin de prier pour vivre jusqu’au jour.

Alfred de Musset, « La Nuit de mai », Poésies nouvelles, 1835.

1. Instrument à corde. 2. Petit oiseau. 3. Vent doux. 4. Feuillage.

 Document B « Recueillement »

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.

Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :

Une atmosphère obscure enveloppe la ville,

Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile1,

Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,

Va cueillir des remords dans la fête servile,

Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,

Sur les balcons du ciel, en robes surannées2 ;

Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond3 s’endormir sous une arche,

Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,

Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

Charles Baudelaire, « Recueillement », Les Fleurs du mal, 1857.

1. Vulgaire.

2. Démodées.

3. Mourant, à l’agonie.

 Document C « Dans la nuit »

Dans la nuit

Dans la nuit

Je me suis uni à la nuit

À la nuit sans limites

À la nuit.

Mienne, belle, mienne.

Nuit

Nuit de naissance

Qui m’emplit de mon cri

De mes épis.

Toi qui m’envahis

Qui fais houle houle

Qui fais houle tout autour

Et fumes, es fort dense

Et mugis

Es la nuit.

Nuit qui gît, nuit implacable.

Et sa fanfare, et sa plage

Sa plage en haut, sa plage partout,

Sa plage boit, son poids est roi et tout ploie sous lui

Sous lui, plus ténu qu’un fil

Sous la nuit

La Nuit.

Henri Michaux, « Dans la nuit », Lointain intérieur, © Éditions Gallimard, 1938.

Les clés du sujet

Comprendre les questions

  • On vous pose deux questions en une.
  • « Comment est représentée » signifie : quelle forme prend la nuit ? Est-elle présentée de façon positive ou négative ?
  • « Quelles fonctions » signifie : quel rôle lui fait jouer le poète ? Quels sont ses liens avec le poète ? À quoi sert-elle, selon lui ?
  • Pour la 1repartie de la question

Relevez et analysez les expressions qui désignent ou caractérisent la nuit.

Analysez aussi la situation d’énonciation dans certains des poèmes.

  • Pour la 2epartie de la question

Quels effets a la nuit : sur le poète ? sur son écriture et son rôle de poète ? est-elle bénéfique ou non ?

  • Ne juxtaposez pas l’analyse des textes, mais construisez votre réponse en regroupant les textes qui présentent de la nuit une image proche ou lui assignent les mêmes fonctions.
  • Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des différents textes.

>Pour réussir la question : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé
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Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce, présentation du corpus et problématique] Le crépuscule et la nuit ont inspiré les poètes − Victor Hugo, Alfred de Musset, Aloysius Bertrand, Guillaume Apollinaire − pour leur potentiel de mystère, leur calme inquiétant et leurs ombres qui cachent des êtres parfois fantastiques. Ainsi, c’est le moment que choisit le romantique Alfred de Musset pour dialoguer avec la Muse dans sa « Nuit de mai » ; Charles Baudelaire, symboliste, l’évoque dans son poème « Recueillement » ; au xxe siècle, Henri Michaux, proche des surréalistes, s’adresse à elle dans son poème « Dans la nuit ».

1. Une allégorie : les caractéristiques d’une femme mystérieuse

Observez

L’allégorie consiste à représenter sous forme concrète une notion ou une idée abstraite. Exemple : la mort en squelette avec une faux, la paix en colombe…

Dans les trois poèmes, la nuit, par le procédé de l’allégorie, a les traits et certaines caractéristiques d’une femme mystérieuse : séduction (Musset la présente habillée d’un « voile odorant », Michaux la tutoie et la qualifie de « belle, mienne »), douceur (Baudelaire évoque « la douce Nuit qui marche »), pouvoir envoûtant (Michaux : « toi qui m’envahis ») et parfois insensibilité (« nuit implacable »).

2. Un moment de ténèbres et de rencontres mystérieuses

Les ténèbres (Musset : « Comme il fait noir »), l’« atmosphère obscure » (Baudelaire) dont la nuit enveloppe les hommes sont propices aux rencontres étranges et presque fantastiques : ainsi Musset entrevoit la Muse comme « une forme voilée » ; dans « Recueillement », s’agite tout un monde allégorique où se côtoient le Plaisir, la Douleur, les Années, le Regret ; Michaux, lui, s’est « uni à la nuit » dont on entend la « fanfare »…

3. Une source d’apaisement, de rêverie et de souvenir

  • La nuit est un moment de douceur (le « Zéphyr » est un vent léger) : il permet « un adieu plus doux » (Musset), apporte le silence (Musset : « tout se tait », tout n’est que « murmure ») et la solitude (Musset : « Je suis seul », « Ô solitude ! »).
  • Elle permet au poète d’éprouver plus intensément les sensations (« Tout mon corps frissonne », dit Musset ; tous les sens de Michaux sont en éveil) et les émotions, de rentrer en soi-même et de se retrouver.
  • Le calme de la nuit est source d’apaisement : la tombée du jour porte « la paix » (Baudelaire), elle est propiceà la rêverie, au « recueillement » : Musset « songe à sa bien-aimée ». Elle a notamment le pouvoir de susciter le retour nostalgique du passé : elle fait surgir à nouveau le « premier baiser » de Musset à la Muse, les défuntes Années » et le « Regret » qui « surgit » chez Baudelaire, la « nuit de naissance » chez Michaux.

4. La nuit suscite la réflexion existentielle

  • Sa vertu apaisante qui favorise la concentration et conduit le poète vers une réflexion existentielle, suggérée par le « besoin de prier pour vivre jusqu’au jour », que ressent la Muse de Musset.
  • La nuit symbolise aussi le déclin, celui de l’activité humaine et celui de la vie. Elle est une image de la mortqui s’approche, comme l’indiquent chez Baudelaire l’invitation à « voir » le « Soleil moribond s’endormir » ou la mention du « linceul » associé à la nuit ; la Muse, elle « [se] meurt » ; enfin, Michaux évoque certes la « nuit de naissance », mais, à la fin de son poème, la « nuit (…) gît » et, en même temps, image de la fatalité, elle en a la force « sans limites », et « tout » − notamment la destinée humaine, plus ténue « qu’un fil » − « ploie » sous « son poids ».

Conclusion

La nuit, moment mystérieux qui favorise l’intériorisation est, pour la sensibilité du poète, un moment privilégié d’inspiration, comme elle l’est pour beaucoup d’artistes, par exemple un musicien comme Chopin, auteur de célèbres « Nocturnes » composés pour le piano.