Textes de P.Reverdy, P. Eluard, J. Brel, E. Guillevic

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re L - 1re S | Thème(s) : Les questions sur un corpus - Écriture poétique et quête du sens
Type : Question sur le corpus | Année : 2011 | Académie : Hors Académie

Fenêtre ouverte sur le monde...

 Questions

 

Documents

  1. Pierre Reverdy, « Il reste toujours quelque chose », La Lucarne ovale, 1916.

  2. Paul Éluard, « Le front aux vitres », L'Amour, la poésie, 1929.

  3. Jacques Brel, « Les Fenêtres », 1963 (chanson).

  4. Eugène Guillevic, « Regarder », Étier, 1979.

 

 Pour quelles raisons le thème de la fenêtre inspire-t-il les poètes dans les quatre textes du corpus ? Votre réponse n'excédera pas une quarantaine de lignes.

Après avoir répondu à cette question,vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A 

Il reste toujours quelque chose

Les rideaux déchirés se balancent

C'est le vent qui joue

Il court sur la main entre par la fenêtre

Ressort et s'en va mourir n'importe où

Le vent lugubre et fort emporte tout

Les paroles montaient suivant le tourbillon

Mais eux restaient sans voix

Amants désespérés de ne pas se revoir

En laissant partir leur prière

Chacun de son côté ils s'en allèrent

Et le vent

Le vent qui les sépare

Leur permet de s'entendre

La maison vide pleure

Ses cheminées hurlent dans les couloirs

L'ennui de ceux qui sont partis

Pour ne plus se revoir

Les cheminées des maisons sans âme

Pleurent les soirs d'hiver

Eux s'en vont bien plus loin

Le soir tarde à descendre

Les murs sont las d'attendre

Et la maison s'endort

Vide au milieu du vent

Là-haut un bruit de pas trotte de temps en temps

Pierre Reverdy, La Lucarne ovale, 1916.

Document B 

Le front aux vitres

Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin

Ciel dont j'ai dépassé la nuit

Plaines toutes petites dans mes mains ouvertes

Dans leur double horizon inerte indifférent

Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin

Je te cherche par-delà l'attente

Par-delà moi-même

Et je ne sais plus tant je t'aime

Lequel de nous deux est absent

Paul Éluard, L'Amour, la poésie, 1929.

Document C 

Les Fenêtres

Les fenêtres nous guettent

Quand notre cœur s'arrête

En croisant Louisette

Pour qui brûlent nos chairs

Les fenêtres rigolent

Quand elles voient la frivole1

Qui offre sa corolle

À un clerc de notaire

Les fenêtres sanglotent

Quand à l'aube falote2

Un enterrement cahote

Jusqu'au vieux cimetière

Mais les fenêtres froncent

Leurs corniches de bronze

Quand elles voient les ronces

Envahir leur lumière

Les fenêtres murmurent

Quand tombent en chevelure

Les pluies de la froidure

Qui mouillent les adieux

Les fenêtres chantonnent

Quand se lève à l'automne

Le vent qui abandonne

Les rues aux amoureux

Les fenêtres se taisent

Quand l'hiver les apaise

Et que la neige épaisse

Vient leur fermer les yeux

Mais les fenêtres jacassent

Quand une femme passe

Qui habite l'impasse

Où passent les messieurs

La fenêtre est un œuf

Quand elle est œil-de-bœuf 3

Qui attend comme un veuf

Au coin d'un escalier

La fenêtre bataille

Quand elle est soupirail

D'où le soldat mitraille

Avant de succomber

Les fenêtres musardent4

Quand elles sont mansardes

Et abritent les hardes5

D'un poète oublié

Mais les fenêtres gentilles

Se recouvrent de grilles

Si par malheur on crie :

« Vive la liberté »

Les fenêtres surveillent

L'enfant qui s'émerveille

Dans un cercle de vieilles

À faire ses premiers pas

Les fenêtres sourient

Quand quinze ans trop jolis

Et quinze ans trop grandis

S'offrent un premier repas

Les fenêtres menacent

Les fenêtres grimacent

Quand parfois j'ai l'audace

D'appeler un chat un chat

Les fenêtres me suivent

Me suivent et me poursuivent

Jusqu'à c'que peur s'ensuive

Tout au fond de mes draps

Les fenêtres souvent

Traitent impunément

De voyous des enfants

Qui cherchent qui aimer

Les fenêtres souvent

Soupçonnent ces manants

Qui dorment sur les bancs

Et parlent l'étranger

Les fenêtres souvent

Se ferment en riant

Se ferment en criant

Quand on y va chanter

Ah je n'ose pas penser

Qu'elles servent à voiler

Plus qu'à laisser entrer

La lumière de l'été

Non je préfère penser

Qu'une fenêtre fermée

Ça ne sert qu'à aider

Les amants à s'aimer

Jacques Brel, Les Fenêtres, 1963 (chanson).


1. Femme légère et superficielle.

2. Terne.

3. Lucarne à fenêtre ronde ou ovale.

4. Flânent, s'attardent.

5. Vêtements usagés, misérables.

Document D 

Regarder

1

Avant de regarder

Par la fenêtre ouverte,

Je ne sais pas

Ce que ce sera.

2

Ce n'est pas

Que ce soit la première fois.

Depuis des années

Je recommence

Au même endroit,

Par la même fenêtre.

3

Pourtant je ne sais pas

Ce que mon regard, ce soir,

Va choisir dans cette masse de choses

Qui est là,

Dehors.

Ce qu'il va retenir

Pour son bien-être.

4

Il peut aller loin.

Peu de couleurs,

Peu de courbes.

Beaucoup de lignes.

Des formes,

Accumulées

Par des générations.

5

Je laisse à mon regard

Beaucoup de temps,

Tout le temps qu'il faut.

Je ne le dirige pas.

Pas exprès.

6

J'espère que ce soir

Il va trouver de quoi :

Par exemple

Un toit, du ciel.

Et que je vais pouvoir

Agréer ce qu'il a choisi,

 

<p class="P linea=" n"="" pagination="colonne">L'accueillir en moi,</p><p c="" ass="P" alinea="n" pagination="colonne">Le garder longtemps.</p><p class="P" alinea="n" pagination="colonne">Pour la gloire</p><p class="P" alinea="n" pagination="colonne">De la journée.</p><p class="Signature"><b>Eugène G illevic</b>, <i>Étier</i><appel-note idref="N001_D"><sup>1</sup>, 1979.</appel-note></p><br><hr align="left" size="1" width="100"><p class="Note" id="N001_D">1. Canal faisant communiquer un marais littoral avec la mer à marée haute.</p><!--{cke_protected}{C}%3C!%2D%2D%3C%2FDocument%3E%2D%2D%3E--><br>   <span class="Cles">  LES CLÉS DU SUJET  </span><div class="EncadreCles"><p class="SS-Titre-1-Avant-Cles" pagination="colonne">Comprendre la question</p><ul style="list-style-type:disk"><li><p class="P" alinea="n" pagination="colonne">Vous devez vous poser la question : « Qu'est-ce qui a déterminé le poète à choisir le thème (souvent symbolique) de la fenêtre ? »</p></li><li><p class="P" alinea="n" pagination="colonne">Pour répondre, commencez vos phrases par : « Le poète a choisi le thème de la fenêtre parce que... »</p></li></ul><p class="SS-Titre-1-Avant-Cles" pagination="colonne">Chercher des idées</p><ul style="list-style-type:disk"><li><p class="P" alinea="n" pagination="colonne">Observez quels éléments sont décrits ou suggérés à la suite de la mention de la fenêtre : paysage ? personnes ? éléments publics ? éléments privés ? état d'âme ?...</p></li><li><p class="P" alinea="n" pagination="colonne">Identifiez les différentes symboliques de la fenêtre (commencez vos phrases par : « La fenêtre représente... »).</p></li><li><p class="P" alinea="n" pagination="colonne">Ne traitez pas les textes l'un après l'autre, mais procédez synthétiquement : il faut trouver des points de convergence entre les textes et organiser la réponse selon les « raisons » du choix du thème de la fenêtre.</p></li></ul><p class="P" alinea="n" pagination="colonne"><b>Pour réussir les questions :</b> voir guide méthodologique.</p><p class="P" alinea="n" pagination="colonne"><b>La poésie :</b> voir lexique des notions.</p></div><p></p>

Corrigé
  • Certains objets, par leur potentiel poétique et symbolique, inspirent les poètes : l'horloge, le foyer, le port, la rose, l'oiseau... Ainsi, les fenêtres ont inspiré Reverdy dans « Il reste toujours quelque chose », Éluard dans « Le front aux vitres » ou Guillevic dans « Regarder », mais aussi le chanteur Jacques Brel dans sa chanson « Les fenêtres ». Quelles ressources trouvent-ils dans cet objet de la vie quotidienne ?

  • La fenêtre est l'observatoire depuis lequel le poète regarde le monde extérieur, lui-même source d'inspiration privilégiée : Jacques Brel, depuis sa fenêtre, voit les passants et ce spectacle déclenche sous sa plume l'énumération de situations variées. Guillevic « par la [même] fenêtre ouverte » contemple un paysage toujours renouvelé, guidé par le hasard, sans « dirige[r] » son « regard » : ce sont des « lignes/Des formes », c'est tantôt « un toit », tantôt « du ciel » ; la fenêtre offre à ses yeux « une masse de choses/Qui est là/Dehors ». Ce spectacle changeant sur lequel ouvre la fenêtre, le poète l'« accueill[e] » en soi pour en faire la matière de sa poésie.

  • La fenêtre est aussi un lieu de transition entre l'extérieur et l'intérieur, une frontière entre l'espace public, ouvert, spacieux et la sphère privée, où s'épanouissent les sentiments les plus secrets et où l'attente de l'autre se fait de plus en plus sentir (chez Reverdy, « les murs sont las d'attendre » ; Éluard est tout entier dans « l'attente »). Dans le poème de Reverdy, le « vent entre par la fenêtre », s'engouffre dans l'espace d'intimité de « la maison » et permet aux « amants » « de s'entendre », même séparés. Comme prisonnier, « le front aux vitres » Éluard devient « veilleur de chagrin », en attendant la femme aimée « absent[e] » et son amour s'y exhale. La dernière strophe de la chanson de Brel, dans une chute inattendue, après avoir évoqué de multiples petites scènes, privilégie le thème amoureux et l'intimité à l'abri des regards indiscrets : « une fenêtre fermée/ Ça ne sert qu'à aider/ Les amants à s'aimer ». La fenêtre, limite de l'intimité, permet de voir et d'entendre indiscrètement ce que fait et dit l'autre et donne au poète le rôle de voyeur - proche du voyant ? -, chez Reverdy par exemple. Elle devient alors un motif générateur de lyrisme.

  • Le thème de la fenêtre donne aussi au poète l'occasion de traduire, de façon imagée, sa vision du monde : son regard métamorphose ce qu'il voit à travers la vitre. Guillevic « ne sai[t] pas ce que [son] regard va choisir [...] dans cette masse de choses/Qui est là ». Le champ lexical du regard (« veilleurs » chez Éluard ; « œil-de bœuf », « soupirail », « surveillent », « voient » répété chez Brel ; « regarder », regard » chez Guillevic) et le vocabulaire de la peinture (« couleurs, courbes, lignes, formes » chez Guillevic) rendent compte du rôle de la fenêtre qui s'offre comme le cadre d'un tableau où le poète choisit les éléments du monde qu'il décide de retenir. La fenêtre est alors la métaphore de l'écriture poétique qui choisit et transfigure le réel.

  • La fenêtre peut aussi remplir une fonction plus symbolique : elle suggère l'antithèse entre liberté et enfermement. Pour Brel, « les fenêtres gentilles », qui « rigolent », qui « chantonnent », se transforment parfois en fenêtres de prison : elles « se recouvrent de grilles » et symbolisent alors la censure. Le motif de la fenêtre permet de montrer que la liberté d'expression du poète peut être emprisonnée. Et la fenêtre, au fil de la chanson, diffuse le qu'en-dira-t-on dont le poète veut se délivrer et s'affranchir. Personnifiée, elle symbolise aussi le regard inquisiteur (elles « surveillent »), réprobateur (« elles traitent impunément de voyous des enfants ») ou menaçant (« elles menacent »), ou encore le mensonge (« elles servent à voiler »).

    La fenêtre, par son fort potentiel poétique, rejoint des motifs poétiques comme le port ou la fleur.