Textes de Proust, M. Duras, A. Camus

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Question sur le corpus | Année : 2017 | Académie : France métropolitaine

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5

France métropolitaine • Juin 2017

Séries ES, S • 4 points

La découverte d’un univers fictif

Question

Documents

A – Marcel Proust, Du côté de chez Swann, « Combray », 1913.

B – Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique, deuxième partie, 1951.

C – Albert Camus, Le Premier Homme, première partie, chapitre 6, « La famille », 1994, publication posthume.

Les personnages de ces romans sont-ils touchés de la même manière par l’univers fictif qu’ils découvrent ?

document A

À travers ce roman, le narrateur livre des souvenirs d’enfance.

À Combray, tous les jours dès la fin de l’après-midi, longtemps avant le moment où il faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin de ma mère et de ma grand-mère, ma chambre à coucher redevenait le point fixe et douloureux de mes préoccupations. On avait bien inventé, pour me distraire les soirs où on me trouvait l’air trop malheureux, de me donner une lanterne magique1, dont, en attendant l’heure du dîner, on coiffait ma lampe ; et, à l’instar des premiers architectes et maîtres verriers de l’âge gothique, elle substituait à l’opacité des murs d’impalpables irisations2, de surnaturelles apparitions multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail vacillant et momentané. Mais ma tristesse n’en était qu’accrue, parce que rien que le changement d’éclairage détruisait l’habitude que j’avais de ma chambre et grâce à quoi, sauf le supplice du coucher3, elle m’était devenue supportable. Maintenant je ne la reconnaissais plus et j’y étais inquiet, comme dans une chambre d’hôtel ou de « chalet », où je fusse arrivé pour la première fois en descendant de chemin de fer.

Au pas saccadé de son cheval, Golo4, plein d’un affreux dessein5, sortait de la petite forêt triangulaire qui veloutait d’un vert sombre la pente d’une colline, et s’avançait en tressautant vers le château de la pauvre Geneviève de Brabant. Ce château était coupé selon une ligne courbe qui n’était autre que la limite d’un des ovales de verre ménagés dans le châssis qu’on glissait entre les coulisses de la lanterne. Ce n’était qu’un pan de château et il avait devant lui une lande où rêvait Geneviève qui portait une ceinture bleue. Le château et la lande étaient jaunes et je n’avais pas attendu de les voir pour connaître leur couleur car, avant les verres du châssis, la sonorité mordorée6 du nom de Brabant me l’avait montrée avec évidence. Golo s’arrêtait un instant pour écouter avec tristesse le boniment7 lu à haute voix par ma grand-tante, et qu’il avait l’air de comprendre parfaitement, conformant son attitude, avec une docilité qui n’excluait pas une certaine majesté, aux indications du texte ; puis il s’éloignait du même pas saccadé. Et rien ne pouvait arrêter sa lente chevauchée. Si on bougeait la lanterne, je distinguais le cheval de Golo qui continuait à s’avancer sur les rideaux de la fenêtre, se bombant de leurs plis, descendant dans leurs fentes.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, « Combray », 1913.

1. Lanterne magique : instrument d’optique qui permet de projeter des images sur un écran ou un mur à l’aide d’une lentille de verre.

2. Irisations : reflets colorés produits par la dispersion de la lumière.

3. L’enfant est sujet à des angoisses au moment du coucher.

4. L’histoire de Geneviève de Brabant et de Golo figurait sur de petites plaques de verre coloré que l’on glissait dans la lanterne ; G. de Barbant est une héroïne du Moyen Âge, épouse du comte Siegfried. En l’absence de celui-ci, elle est victime du harcèlement et des calomnies de l’intendant Golo, qui, par vengeance, obtiendra sa mise à l’écart. Elle connaîtra un sort tragique.

5. Dessein : but, intention.

6. Mordorée : d’un brun chaud, avec des reflets dorés.

7. Boniment : discours animé visant à susciter l’intérêt du public.

document B

L’action se situe en Indochine, péninsule d’Asie du Sud-Est, dans les années 1920. La famille de Suzanne, l’héroïne du roman, mène une existence misérable. Désœuvrée et livrée à elle-même, Suzanne erre dans les quartiers de la ville à la recherche de son frère Joseph.

[…] Elle ne trouva pas Joseph, mais tout à coup une entrée de cinéma, un cinéma pour s’y cacher. La séance n’était pas commencée. Joseph n’était pas au cinéma. Personne n’y était, même pas M. Jo1.

Le piano commença à jouer. La lumière s’éteignit. Suzanne se sentit désormais invisible, invincible et se mit à pleurer de bonheur. C’était l’oasis, la salle noire de l’après-midi, la nuit des solitaires, la nuit artificielle et démocratique, la grande nuit égalitaire du cinéma, plus vraie que la vraie nuit, plus ravissante, plus consolante que toutes les vraies nuits, la nuit choisie, ouverte à tous, offerte à tous, plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits de toutes les institutions de charité et que toutes les églises, la nuit où se consolent toutes les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs, et où se lave toute la jeunesse de l’affreuse crasse d’adolescence.

C’est une femme jeune et belle. Elle est en costume de cour. On ne saurait lui en imaginer un autre, on ne saurait rien lui imaginer d’autre que ce qu’elle a déjà, que ce qu’on voit. Les hommes se perdent pour elle, ils tombent sur son sillage comme des quilles et elle avance au milieu de ses victimes, lesquelles lui matérialisent son sillage, au premier plan, tandis qu’elle est déjà loin, libre comme un navire, et de plus en plus indifférente, et toujours plus accablée par l’appareil immaculé de sa beauté2. Et voilà qu’un jour de l’amertume lui vient de n’aimer personne. Elle a naturellement beaucoup d’argent. Elle voyage. C’est au carnaval de Venise que l’amour l’attend. Il est très beau l’autre. Il a des yeux sombres, des cheveux noirs, une perruque blonde, il est très noble. Avant même qu’ils se soient fait quoi que ce soit on sait que ça y est, c’est lui. C’est ça qui est formidable, on le sait avant elle, on a envie de la prévenir. Il arrive tel l’orage et tout le ciel s’assombrit. Après bien des retards, entre deux colonnes de marbre, leurs ombres reflétées par le canal qu’il faut, à la leur d’une lanterne qui a, évidemment, d’éclairer ces choses-là, une certaine habitude, ils s’enlacent. Il dit je vous aime. Elle dit je vous aime moi aussi. Le ciel sombre de l’attente s’éclaire d’un coup. Foudre d’un tel baiser. Gigantesque communion de la salle et de l’écran. On voudrait bien être à leur place. Ah ! comme on le voudrait. […]

Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique, deuxième partie, 1951, © Éditions Gallimard, www.gallimard.fr

1. M. Jo : un jeune Chinois, amoureux de la jeune fille.

2. L’ensemble de ses qualités physiques proches de la perfection.

document C

Ce roman se présente comme le récit de la vie de Jacques Cormery. Dans cet épisode se situant dans les années 1920, l’enfant se rend avec sa grand-mère au cinéma d’un quartier populaire d’Alger.

[…] Jacques escortait sa grand-mère qui, pour l’occasion, avant lissé ses cheveux blancs et fermé son éternelle robe noire d’une broche d’argent. Elle écartait gravement le petit peuple hurlant qui bouchait l’entrée et se présentait à l’unique guichet pour prendre des « réservés ». À vrai dire, il n’y avait le choix qu’entre ces « réservés » qui étaient de mauvais fauteuils de bois dont le siège se rabattait avec bruit et les bancs où s’engouffraient en se disputant les places les enfants à qui on n’ouvrait une porte latérale qu’au dernier moment. De chaque côté des bancs, un agent muni d’un nerf de bœuf1 était chargé de maintenir l’ordre dans son secteur, et il n’était pas rare de le voir expulser un enfant ou un adulte trop remuant. Le cinéma projetait alors des films muets, des actualités d’abord, un court film comique, le grand film et pour finir un film à épisodes, à raison d’un bref épisode par semaine. La grand-mère aimait particulièrement ces films en tranches dont chaque épisode se terminait en suspens. Par exemple le héros musclé portant dans ses bras la jeune fille blonde et blessée s’engageait sur un pont de lianes au-dessus d’un cañon2 torrentueux. Et la dernière image de l’épisode hebdomadaire montrait une main tatouée qui, armée d’un couteau primitif, tranchait les lianes du ponton. Le héros continuait de cheminer superbement malgré les avertissements vociférés des spectateurs des « bancs ». La question n’était pas alors de savoir si le couple s’en tirerait, le doute à cet égard n’étant pas permis, mais seulement de savoir comment il s’en tirerait, ce qui expliquait que tant de spectateurs, arabes et français, revinssent la semaine d’après pour voir les amoureux arrêtés dans leur chute mortelle par un arbre providentiel. Le spectacle était accompagné tout au long au piano par une vieille demoiselle qui opposait aux lazzis3 des « bancs » la sérénité immobile d’un maigre dos en bouteille d’eau minérale capsulée d’un col de dentelle. […]

Albert Camus, Le Premier Homme, première partie, chapitre 6, « La famille », 1994, © Éditions Gallimard, www.gallimard.fr

1. Nerf de bœuf : ligament desséché du bœuf dont on se sert comme d’une cravache ou d’une matraque.

2. Cañon : canyon.

3. Lazzis : plaisanteries moqueuses.

Les clés du sujet

Comprendre la question

« touchés » renvoie à la fois aux sensations, aux émotions, aux sentiments, aux pensées et au jugement (critique ou non) des personnages.

« de la même manière » suggère de repérer les ressemblances (points communs) entre le ressenti des personnages face à l’univers fictif qu’ils découvrent, mais aussi les différences, les particularités des réactions de ces personnages.

Pour cela, relevez et comparez les expressions qui traduisent les réactions des personnages.

Construire la réponse

Structurez votre réponse : encadrez-la d’une introduction et d’une brève conclusion.

Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des poèmes.