Textes de A-R. Lesage, A. Dumas, V. Hugo, A. Malraux

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Question sur le corpus | Année : 2016 | Académie : Nouvelle-Calédonie

Question

Documents

A – Alain-René Lesage, Histoire de Gil Blas de Santillane, chapitre X, 1715-1735.

B – Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, chapitre V, 1844.

C – Victor Hugo, Les Misérables, tome V, livre III, chapitre 6, 1862.

D – André Malraux, La Condition humaine, sixième partie, 1933.

Comment ces extraits permettent-ils de mettre en valeur le personnage principal ?

document A

Le jeune Gil Blas est fait prisonnier par des bandits, qui le font participer à leurs méfaits. Un jour, il décide de s’évader en libérant une jeune femme, retenue prisonnière avec lui dans le souterrain.

Je feignis d’avoir la colique. Je poussai d’abord des plaintes et des gémissements. Ensuite, élevant la voix, je jetai de grands cris. Les voleurs se réveillent et sont bientôt auprès de moi. Ils me demandent ce qui m’oblige à crier ainsi. Je répondis que j’avais une colique horrible et, pour mieux le leur persuader, je me mis à grincer des dents, à faire des grimaces et des contorsions effroyables et à m’agiter d’une étrange façon. Après cela, je devins tout à coup tranquille, comme si mes douleurs m’eussent donné quelque relâche. Un instant après, je me remis à faire des bonds sur mon grabat et à me tordre les bras. En un mot, je jouai si bien mon rôle que les voleurs, tout fins qu’ils étaient, s’y laissèrent tromper, et crurent qu’en effet je sentais des tranchées violentes. (…) Cette scène dura près de trois heures. Après quoi les voleurs, jugeant que le jour ne devait pas être fort éloigné, se préparèrent à partir pour Mansilla. Je voulus me lever pour leur faire croire que j’avais grande envie de les accompagner. Mais ils m’en empêchèrent. Non, non, Gil Blas, me dit le seigneur Rolando, demeure ici, mon fils. Ta colique pourrait te reprendre. Tu viendras une autre fois avec nous. Pour aujourd’hui, tu n’es pas en état de nous suivre. Je ne crus pas devoir insister fort sur cela, de crainte que l’on ne se rendît à mes instances. Je parus seulement très mortifié de ne pouvoir être de la partie. Ce que je fis d’un air si naturel, qu’ils sortirent tous du souterrain sans avoir le moindre soupçon de mon projet. Après leur départ, que j’avais tâché de hâter par mes vœux, je m’adressai ce discours : Oh çà ! Gil Blas, c’est à présent qu’il faut avoir de la résolution. Arme-toi de courage pour achever ce que tu as si heureusement commencé. Domingo n’est point en état de s’opposer à ton entreprise, et Léonarde ne peut t’empêcher de l’exécuter. Saisis cette occasion de t’échapper. Tu n’en trouveras jamais peut-être une plus favorable. Ces réflexions me remplirent de confiance. Je me levai. Je pris mon épée et mes pistolets, et j’allai d’abord à la cuisine ; mais avant que d’y entrer, comme j’entendis parler Léonarde1, je m’arrêtai pour l’écouter. Elle parlait à la dame inconnue, qui avait repris ses esprits, et qui, considérant toute son infortune, pleurait alors et se désespérait. Pleurez, ma fille, lui disait-elle, fondez en larmes. N’épargnez point les soupirs. Cela vous soulagera. Votre saisissement était dangereux ; mais il n’y a plus rien à craindre, puisque vous versez des pleurs. Votre douleur s’apaisera peu à peu et vous vous accoutumerez à vivre ici avec nos messieurs qui sont d’honnêtes gens. Vous serez mieux traitée qu’une princesse. Ils auront pour vous mille complaisances et vous témoigneront tous les jours de l’affection. Il y a bien des femmes qui voudraient être à votre place.

Je ne donnai pas le temps à Léonarde d’en dire davantage. J’entrai, et, lui mettant un pistolet sur la gorge, je la pressai d’un air menaçant de me remettre la clef de la grille. Elle fut troublée de mon action et, quoique très avancée dans sa carrière, elle se sentit encore assez attachée à la vie pour n’oser me refuser ce que je lui demandais. Lorsque j’eus la clef entre les mains, j’adressai la parole à la dame affligée. Madame, lui dis-je, le Ciel vous a envoyé un libérateur. Levez-vous pour me suivre. Je vais vous mener où il vous plaira que je vous conduise.

Alain-René Lesage, Histoire de Gil Blas de Santillane, chap. X, 1715-1735.

1. Cuisinière des brigands.

document B

Le jeune D’Artagnan cherche à rejoindre la compagnie des mousquetaires du roi. Il rencontre alors Athos, Porthos et Aramis, qui affrontent ici les gardes du cardinal de Richelieu.

– Ils sont cinq, dit Athos à demi-voix, et nous ne sommes que trois ; nous serons encore battus, et il nous faudra mourir ici, car, je le déclare, je ne reparais pas vaincu devant le capitaine.

Alors Porthos et Aramis se rapprochèrent à l’instant les uns des autres pendant que Jussac1 alignait ses soldats. Ce seul moment suffit à d’Artagnan pour prendre son parti : c’était là un de ces événements qui décident de la vie d’un homme, c’était un choix à faire entre le roi et le cardinal ; ce choix fait, il fallait y persévérer. Se battre, c’est-à-dire désobéir à la loi2, c’est-à-dire risquer sa tête, c’est-à-dire se faire d’un seul coup l’ennemi d’un ministre plus puissant que le roi lui-même ; voilà ce qu’entrevit le jeune homme, et disons-le à sa louange, il n’hésita point une seconde. Se tournant donc vers Athos et ses amis :

– Messieurs, dit-il, je reprendrai, s’il vous plaît, quelque chose à vos paroles. Vous avez dit que vous n’étiez que trois, mais il me semble, à moi, que nous sommes quatre.

– Mais vous n’êtes pas des nôtres, dit Porthos.

– C’est vrai, répondit d’Artagnan ; je n’ai pas l’habit, mais j’ai l’âme. Mon cœur est mousquetaire, je le sens bien, Monsieur, et cela m’entraîne.

– Écartez-vous, jeune homme, cria Jussac, qui sans doute à ses gestes et à l’expression de son visage avait deviné le dessein de d’Artagnan. Vous pouvez vous retirer, nous y consentons. Sauvez votre peau ; allez vite.

D’Artagnan ne bougea point.

– Décidément vous êtes un joli garçon, dit Athos en serrant la main du jeune homme.

– Allons ! allons ! prenons un parti, reprit Jussac.

– Voyons, dirent Porthos et Aramis, faisons quelque chose.

– Monsieur est plein de générosité, dit Athos.

Mais tous trois pensaient à la jeunesse de d’Artagnan et redoutaient son inexpérience.

– Nous ne serions que trois, dont un blessé, plus un enfant3, reprit Athos, et l’on n’en dira pas moins que nous étions quatre hommes.

– Oui, mais reculer ! dit Porthos.

– C’est difficile, reprit Athos.

D’Artagnan comprit leur irrésolution.

– Messieurs, essayez-moi toujours, dit-il, et je vous jure sur l’honneur que je ne veux pas m’en aller d’ici si nous sommes vaincus.

– Comment vous appelle-t-on, mon brave ? dit Athos.

– D’Artagnan, monsieur.

Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, chap. V, 1844.

1. Jussac est le capitaine des gardes du cardinal.

2. L’Édit du cardinal de Richelieu interdit les duels.

3. Le blessé est Athos, tombé dans une embuscade, et l’enfant d’Artagnan, âgé de 18 ans.

document C

Marius, amoureux de Cosette, fille adoptive de Jean Valjean, a été blessé sur les barricades pendant les émeutes parisiennes de 1832. Pour le sauver, Jean Valjean le porte sur son dos à travers les égouts de Paris.

Il marchait, exhaussant de ses deux bras Marius le plus qu’il pouvait au-dessus de l’eau. La vase lui venait maintenant aux jarrets et l’eau à la ceinture. Il ne pouvait déjà plus reculer. Il enfonçait de plus en plus. Cette vase, assez dense pour le poids d’un homme, ne pouvait évidemment en porter deux. Marius et Jean Valjean eussent eu chance de s’en tirer, isolément. Jean Valjean continua d’avancer, soutenant ce mourant, qui était un cadavre peut-être.

L’eau lui venait aux aisselles ; il se sentait sombrer ; c’est à peine s’il pouvait se mouvoir dans la profondeur de bourbe1 où il était. La densité, qui était le soutien, était aussi l’obstacle. Il soulevait toujours Marius, et, avec une dépense de force inouïe, il avançait ; mais il enfonçait. Il n’avait plus que la tête hors de l’eau, et ses deux bras élevant Marius. Il y a, dans les vieilles peintures du déluge, une mère qui fait ainsi de son enfant.

Il enfonça encore, il renversa sa face en arrière pour échapper à l’eau et pouvoir respirer ; qui l’eût vu dans cette obscurité eût cru voir un masque flottant sur de l’ombre ; il apercevait vaguement au-dessus de lui la tête pendante et le visage livide de Marius ; il fit un effort désespéré, et lança son pied en avant ; son pied heurta on ne sait quoi de solide. Un point d’appui. Il était temps.

Il se dressa et se tordit et s’enracina avec une sorte de furie sur ce point d’appui. Cela lui fit l’effet de la première marche d’un escalier remontant à la vie.

Ce point d’appui, rencontré dans la vase au moment suprême, était le commencement de l’autre versant du radier2, qui avait plié sans se briser et s’était courbé sous l’eau comme une planche et d’un seul morceau. Les pavages3 bien construits font voûte et ont de ces fermetés-là. Ce fragment de radier, submergé en partie, mais solide, était une véritable rampe, et, une fois sur cette rampe, on était sauvé. Jean Valjean remonta ce plan incliné et arriva de l’autre côté de la fondrière4.

En sortant de l’eau, il se heurta à une pierre et tomba sur les genoux. Il trouva que c’était juste, et y resta quelque temps, l’âme abîmée dans on ne sait quelle parole à Dieu.

Il se redressa, frissonnant, glacé, infect, courbé sous ce mourant qu’il traînait, tout ruisselant de fange, l’âme pleine d’une étrange clarté.

Victor Hugo, Les Misérables, tome 5, livre III, chap. 6, 1862.

1. Dépôt boueux au fond des eaux stagnantes.

2. Dalle épaisse en maçonnerie ou en béton constituant la fondation de la galerie souterraine.

3. Surface portante constituée par des pavés.

4. Trou dans un chemin.

document D

L’action du roman se déroule en Chine, en 1927. Katow, un révolutionnaire, est fait prisonnier et condamné à être brûlé vif dans la chaudière d’une locomotive. Il se retrouve enfermé en compagnie de deux jeunes prisonniers chinois, à qui il vient d’offrir sa capsule de cyanure, destinée à permettre à l’un d’entre eux de se suicider.

Il attendit, tout le corps tendu. Et soudain, il entendit l’une des deux voix :

– C’est perdu. Tombé.

Voix à peine altérée par l’angoisse, comme si une telle catastrophe n’eût pas été possible, comme si tout eût dû s’arranger. Pour Katow aussi, c’était impossible. Une colère sans limites montait en lui mais retombait, combattue par cette impossibilité. Et pourtant ! Avoir donné cela pour que cet idiot le perdît !

– Quand ? demanda-t-il.

– Avant mon corps. Pas pu tenir quand Souen l’a passé : je suis aussi blessé à la main.

– Il a fait tomber les deux, dit Souen.

Sans doute cherchaient-ils entre eux. Ils cherchaient ensuite entre Katow et Souen, sur qui l’autre était probablement presque couché, car Katow, sans rien voir, sentait près de lui la masse de deux corps. Il cherchait lui aussi, s’efforçant de vaincre sa nervosité, de poser sa main à plat, de dix centimètres en dix centimètres, partout où il pouvait atteindre. Leurs mains frôlaient la sienne. Et tout à coup une des deux la prit, la serra, la conserva.

– Même si nous ne trouvons rien…, dit une des voix.

Katow, lui aussi, serrait la main, à la limite des larmes, pris par cette pauvre fraternité sans visage, presque sans vraie voix (tous les chuchotements se ressemblent) qui lui était donnée dans cette obscurité contre le plus grand don qu’il eût jamais fait, et qui était peut-être fait en vain. Bien que Souen continuât à chercher, les deux mains restaient unies. L’étreinte devint soudain crispation :

– Voilà.

Ô résurrection ! … Mais :

– Tu es sûr que ce ne sont pas des cailloux ? demanda l’autre.

Il y avait beaucoup de morceaux de plâtre par terre.

– Donne ! dit Katow.

Du bout des doigts, il reconnut les formes.

Il les rendit – les rendit – serra plus fort la main qui cherchait à nouveau la sienne, et attendit, tremblant des épaules, claquant des dents.

André Malraux, La Condition humaine, 1933, © Éditions Gallimard, www.gallimard.fr

Les clés du sujet

Comprendre la question

« Mettre en valeur » signifie « montrer les qualités de », éventuellement « le distinguer des autres… », « en faire un personnage hors du commun ».

Analysez et classez les qualités des personnages.

« comment… » signifie « par quels moyens littéraires (situations, descriptions, paroles…) et par quels faits d’écriture… ? » Voyez si le vocabulaire utilisé est plutôt positif ou négatif et quels procédés de style sont utilisés.

Construire la réponse

Cherchez les points communs, puis les différences.

Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des textes.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Le marquis de Sade définit le roman comme un « ouvrage fabuleux d’après les plus singulières ouvertures de la vie des hommes ». Par là, il suggère que le personnage de roman doit être un être accomplissant des actes extraordinaires. [Présentation du corpus] Ainsi, dans le roman picaresque du xviiie siècle de Lesage, le jeune héros-narrateur Gil Blas de Santillane, prisonnier de bandits, s’évade et libère une compagne de captivité. Au xixe siècle, Dumas conte les aventures du fameux mousquetaire d’Artagnan et, dans Les Misérables de Hugo, Jean Valjean sauve des égouts de Paris le jeune Marius blessé lors d’émeutes. Un siècle plus tard, Malraux, dans La Condition humaine, raconte comment Katow, un révolutionnaire chinois prêt à être mis à mort, offre du cyanure à deux jeunes gens promis au même sort pour qu’ils puissent se suicider sans être torturés. [Problématique] Dans ces extraits les quatre romanciers, par différents moyens, mettent en valeur le personnage principal de leur œuvre en le dotant de qualités hors du commun.

I. Des êtres d’une trempe exceptionnelle

Ils ont parfois des qualités physiques, en particulier une résistance et une endurance hors du commun. Ainsi, Jean Valjean, bien qu’il se « sente sombrer », résiste avec une « dépense de force inouïe » à la souffrance due au poids du blessé et à « l’obstacle » de la « bourbe ».

Mais ce sont surtout les qualités de caractère qui les distinguent. Ils font preuve de « persévérance » : la « scène » de comédie de Gil Blas dure « presque trois heures » ; d’Artagnan tient tête aux mousquetaires qui veulent le dissuader de se battre ; Jean Valjean, malgré la douleur, continue son chemin avec « furie » et Katow domine sa nervosité après la chute des ampoules de cyanure. Ils sont courageux : Gil Blas s’exhorte lui-même : « Oh çà ! Gil Blas […]. Arme-toi de courage… » ; d’Artagnan n’hésite pas à « risquer sa tête » ; Jean Valjean met sa vie en péril ; Katow surmonte son appréhension de la torture à venir. Chacun a aussi des qualités spécifiques : Gil Blas a de remarquables dons de comédien ; d’Artagnan se distingue par son sens de l’honneur ; Katow allie sensibilité (« larmes ») et contrôle de soi (il domine sa « colère »).

II. Des qualités morales : des personnages symboliques

Tous se sentent investis d’une mission qu’ils se donnent par dévouement pour autrui : Gil Blas libère une jeune femme ; d’Artagnan, plein de « générosité », veut sauvegarder l’honneur des mousquetaires ; Jean Valjean sauve Marius ; Katow allège la panique des deux jeunes gens.

Parmi ces héros, Jean Valjean et Katow ont une stature qui dépasse l’humain, chargée d’une valeur symbolique, ce que suggèrent les termes mélioratifs (« générosité », « inouïe ») et les mots du champ lexical de la spiritualité et de la religion (« sauvé », « âme » deux fois chez Hugo, « déluge », « Dieu », « clarté », « fraternité », « résurrection »). Les images les transfigurent quasiment en saints : Jean Valjean est comparé à une « mère » qui sauve son « enfant » du déluge ; l’ampoule de cyanure est « le plus grand don qu[e Katow] eût jamais fait » ; le terme « résurrection », précédé de l’interjection propre à la prière « ô », fait de lui une figure christique.

III. Les ressources du roman pour mettre en valeur les personnages principaux

C’est non seulement leur comportement qui met en valeur ces personnages, mais aussi les réactions qu’ils suscitent chez les autres personnages (compassion et aveuglement des ennemis de Gil Blas, admiration des mousquetaires pour d’Artagnan, étreinte des mains chez Malraux). Les paroles de Gil Blas qui s’exhorte lui-même, parle à Léonarde ou à la « dame », les phrases déterminées de d’Artagnan révèlent aussi leur stature de héros.

Remarque

Un personnage de roman se dessine par son physique, son comportement, ses paroles, ses rapports avec les autres personnages, ce qu’en disent les autres personnages ou encore par les interventions du narrateur.

Parfois, le narrateur intervient et juge : Gil Blas, personnage-narrateur, s’autoanalyse rétrospectivement (le récit est au passé : « je jouai si bien mon rôle ») ; dans Les Trois Mousquetaires le narrateur fait la « louange » de d’Artagnan.

Les auteurs du corpus font ainsi de leurs personnages de véritables « héros » de romans.