Textes de Racine, Hugo, L. Gaudé

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2012 | Académie : Amérique du Nord
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Les moments d’indécision
 
 

Les moments d’indécision • Question

Théâtre

fra1_1206_02_03C

 

Amérique du Nord • Juin 2012

Séries ES, S • 4 points

Question

Documents

AJean Racine, Iphigénie, acte IV, scènes 7 et 8, 1674.

BVictor Hugo, Ruy Blas, acte V, scène 3, 1838.

CLaurent Gaudé, Pluie de cendres, acte IV, scènes 5 à 7, 2001.

> Quels sont les moyens théâtraux mis en œuvre dans ces trois textes pour exprimer les difficiles enjeux du choix auquel sont confrontés les personnages principaux ?

Après avoir répondu à cette question, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A

Les dieux ont exigé d’Agamemnon, roi des Grecs, qu’il leur sacrifie sa fille Iphigénie en échange de leur aide contre les Troyens. Le roi a fini par se soumettre à la volonté divine. Achille, qui devait épouser la jeune fille, a pris sa défense dans la scène précédente, s’opposant avec force à Agamemnon.

Scène 7

Agamemnon, seul.

Et voilà ce qui rend sa perte inévitable.

Ma fille toute seule était plus redoutable.

Ton insolent amour1, qui croit m’épouvanter,

Vient de hâter le coup que tu veux arrêter.

Ne délibérons plus. Bravons sa violence.

Ma gloire intéressée2 emporte la balance3.

Achille menaçant détermine mon cœur.

Ma pitié semblerait un effet de ma peur.

Holà, gardes, à moi !

Scène 8

Agamemnon, Eurybate, gardes

Eurybate 4

Seigneur.

Agamemnon

Que vais-je faire ?

Puis-je leur prononcer cet ordre sanguinaire ?

Cruel ! à quel combat faut-il te5 préparer ?

Quel est cet ennemi que tu leur vas livrer ?

Une mère6 m’attend, une mère intrépide,

Qui défendra son sang contre un père homicide.

Je verrai mes soldats, moins barbares que moi,

Respecter dans ses bras la fille de leur Roi.

Achille nous menace, Achille nous méprise.

Mais ma fille en est-elle à mes lois moins soumise ?

Ma fille, de l’autel7 cherchant à s’échapper,

Gémit-elle du coup dont je la veux frapper ?

Que dis-je ? Que prétend mon sacrilège zèle ?

Quels vœux en l’immolant8 formerai-je sur elle ?

Quelques prix glorieux qui me soient proposés,

Quels lauriers me plairont de son sang arrosés ?

Je veux fléchir des dieux la puissance suprême :

Ah ! quels dieux me seraient plus cruels que moi-même ?

Non, je ne puis. Cédons au sang, à l’amitié,

Et ne rougissons plus d’une juste pitié.

Qu’elle vive. Mais quoi ! peu jaloux de ma gloire,

Dois-je au superbe9 Achille accorder la victoire ?

Son téméraire orgueil, que je vais redoubler,

Croira que je lui cède, et qu’il m’a fait trembler.

De quel frivole soin10 mon esprit s’embarrasse !

Ne puis-je pas d’Achille humilier l’audace ?

Que ma fille à ses yeux soit un sujet d’ennui11 !

Il l’aime. Elle vivra pour un autre que lui.

Eurybate, appelez la princesse, la reine.

Qu’elles ne craignent point.

Jean Racine, Iphigénie, acte IV, scènes 7 et 8, 1674.

1 Agamemnon s’adresse à Achille.

2 Ma gloire intéressée : l’intérêt de mon honneur.

3 La balance : le choix.

4 Domestique d’Agamemnon.

5 Te : Agamemnon se parle à lui-même.

6 Il s’agit de Clytemnestre, la mère d’Iphigénie.

7 Autel : lieu de sacrifice.

8 En l’immolant : en la sacrifiant.

9 Superbe : empli d’orgueil.

10 Frivole soin : souci inutile.

11 Sujet d’ennui : cause d’une souffrance extrême.

1 Agamemnon s’adresse à Achille.

2 Ma gloire intéressée : l’intérêt de mon honneur.

3 La balance : le choix.

4 Domestique d’Agamemnon.

5 Te : Agamemnon se parle à lui-même.

6 Il s’agit de Clytemnestre, la mère d’Iphigénie.

7 Autel : lieu de sacrifice.

8 En l’immolant : en la sacrifiant.

9 Superbe : empli d’orgueil.

10 Frivole soin : souci inutile.

11 Sujet d’ennui : cause d’une souffrance extrême.

Document B

Don Salluste, déchu de son rang de grand personnage de l’État, veut se venger de la reine. Il exerce sur elle un chantage pour retrouver sa place à la cour en menaçant de révéler son rendez-vous amoureux avec Ruy Blas, son valet, qu’il a fait passer pour son neveu Don César.

Scène 3

Les mêmes, Don Salluste

Ruy Blas

Grand Dieu ! Fuyez, Madame !

Don Salluste

Il n’est plus temps.

Madame de Neubourg1 n’est plus reine d’Espagne.

La Reine, avec horreur.

Don Salluste !

Don Salluste, montrant Ruy Blas.

À jamais vous êtes la compagne

De cet homme.

La Reine

Grand Dieu ! c’est un piège, en effet !

Et Don César…

Ruy Blas, désespéré.

Madame, hélas ! qu’avez-vous fait ?

Don Salluste, s’avançant à pas lents vers la reine.

Je vous tiens. – Mais je vais parler, sans lui déplaire,

À Votre Majesté, car je suis sans colère.

Je vous trouve, – écoutez, ne faisons pas de bruit,

– Seule avec Don César, dans sa chambre, à minuit.

Ce fait, – pour une reine, – étant public, en somme,

Suffit pour annuler le mariage à Rome.

Le Saint-Père en serait informé promptement.

Mais on supplée au fait par le consentement.

Tout peut rester secret.

(II tire de sa poche un parchemin qu’il déroule et qu’il présente à la reine.)

Signez-moi cette lettre

Au seigneur notre roi. Je la ferai remettre

Par le grand écuyer au notaire mayor.

Ensuite, une voiture, où j’ai mis beaucoup d’or,

(désignant le dehors)

Est là. – Partez tous deux sur-le-champ. Je vous aide.

Sans être inquiétés, vous pourrez par Tolède

Et par Alcantara gagner le Portugal.

Allez où vous voudrez, cela nous est égal.

Nous fermerons les yeux. – Obéissez. Je jure

Que seul en ce moment je connais l’aventure ;

Mais, si vous refusez, Madrid sait tout demain.

Ne nous emportons pas. Vous êtes dans ma main.

(Montrant la table, sur laquelle il y a une écritoire.)

Voilà tout ce qu’il faut pour écrire, Madame.

La Reine, atterrée, tombant sur le fauteuil.

Je suis en son pouvoir !

Don Salluste

De vous je ne réclame

Que ce consentement pour le porter au roi.

(Bas, à Ruy Blas, qui écoute tout, immobile et comme frappé de la foudre.)

Laisse-moi faire, ami, je travaille pour toi.

(À la reine.)

Signez.

La Reine, tremblante, – à part.

Que faire ?

Don Salluste, se penchant à son oreille et lui présentant une plume.

Allons ! qu’est-ce qu’une couronne ?

Vous gagnez le bonheur, si vous perdez le trône.

Tous mes gens sont restés dehors. On ne sait rien

De ceci. Tout se passe entre nous trois.

(Essayant de lui mettre la plume entre les doigts sans qu’elle la repousse ni la prenne.)

Eh bien ?

(La reine, indécise et égarée, le regarde avec angoisse.)

Si vous ne signez point, vous vous frappez vous-même.

Le scandale et le cloître !

La Reine, accablée.

Ô Dieu !

Don Salluste, montrant Ruy Blas.

César vous aime.

Il est digne de vous. Il est, sur mon honneur,

De fort grande maison. Presque un prince. Un seigneur

Ayant donjon sur roche et fief dans la campagne.

Il est duc d’Olmedo, Bazan, et grand d’Espagne…

(II pousse sur le parchemin la main de la reine éperdue et tremblante, et qui semble prête à signer.)

Ruy Blas, comme se réveillant tout à coup.

Je m’appelle Ruy Blas, et je suis un laquais2 !

(Arrachant des mains de la reine la plume, et le parchemin qu’il déchire.)

Ne signez pas, Madame ! – Enfin ! – je suffoquais !

Victor Hugo, Ruy Blas (acte V, scène 3), 1838.

1 Nom de jeune fille de la reine.

2 Laquais : domestique.

1 Nom de jeune fille de la reine.

2 Laquais : domestique.

Document C

Ajac a refusé de se battre pour défendre sa ville assiégée par des ennemis. Considérant cette lutte perdue d’avance, il a préféré creuser secrètement un tunnel pour s’échapper avec son amante Korée mais cette dernière, refusant d’abandonner son peuple, s’est suicidée. Bratsch et le vieil Argo sont les deux autres derniers survivants de la cité.

Scène 5

Bratsch, seul, armé, couvert de blessures, 
près de l’entrée du tunnel d’Ajac.

Bratsch. – Je ne voulais pas y croire, on disait qu’Ajac creusait un tunnel, qu’il allait bientôt avoir un moyen de sortir d’ici, c’était un bruit qui courait entre nous, mais je ne voulais pas y croire et maintenant je vois que c’est vrai. Je pourrais partir. Parce que je me suis battu comme un lion. Parce que le combat est perdu et que je n’ai de leçons à recevoir de personne. Je me suis battu pour défendre la ville mais maintenant il n’y a plus personne à défendre et je pourrais partir. J’ai gagné ce droit-là. Mais je ne le ferai pas. Non. Je vais m’asseoir ici. Couvert de mes blessures et je vais me laisser mourir. Et lorsqu’ils arriveront et qu’ils verront le tunnel, ils comprendront que nous avions une porte et que nous avons décidé de la sceller nous-mêmes. Ils verront alors que nous étions plus forts qu’eux, immensément plus forts.

Scène 6

Argo, seul.

Il entre avec une sorte de hotte dans laquelle sont rangés d’innombrables bâtons. Il en porte un à la main. Chaque bâton est criblé de centaines de petites entailles faites au couteau.

Argo. – Le vieux fou construit sa forêt. J’arpente la ville, du nord au sud, d’est en ouest, j’arpente les ruines et je n’oublierai personne. Pour chacun, une entaille. Les encoches, comme des prières murmurées par le vieil Argo. Je n’oublierai personne. Lorsque j’aurai fini, je ferai une dernière encoche pour moi, et je planterai en terre cette forêt d’arbres manchots. Le vieil Argo n’oubliera personne. Je rôde partout et je suis celui qui compte. Je planterai bientôt la forêt des ombres. Et ils sauront alors, lorsqu’ils fouleront ces ruines, ils sauront, qui qu’ils soient, lorsqu’ils entreront dans la ville et qu’ils découvriront les bâtons en terre, ils sauront que nous n’avons pas cessé d’être des hommes.

Entre Ajac portant dans ses bras le corps de Korée.

Ajac. – J’ai marché jusqu’à toi, Argo, et j’ai prié que tu ne sois pas mort.

Argo. – Je n’ai pas eu la force.

Ajac. – Je te supplie d’accepter ce que je veux te demander. J’ai marché jusqu’à toi parce que tu es le seul à qui je puisse la confier. Je veux que tu la portes dans tes bras. Que tu la berces comme une enfant, que tu dises, si tu les connais, les mots qui apaisent les morts. Et qu’elle ne reste pas seule. Dans les gravats de la ville. Qu’elle ne reste pas seule.

Argo. – (II la prend) Korée, comme ton corps est lourd maintenant. Je peux à peine te soutenir. Il émane encore de ton corps le parfum violent de ton regard. Tu seras comptée. Argo est là. Jusqu’au dernier instant, je veillerai sur toi. Tu sentiras mes mains sur ton visage. Tu entendras ma voix dans tes cheveux. Argo est là. Je te mettrai en terre et je planterai sur ta tombe la forêt de stèles1. Et ces bâtons scarifiés diront à jamais ce que tu fus.

Scène 7

Ajac, seul.

Ajac. – Voilà, je suis le dernier des hommes. Ils vont venir maintenant. (II arme son pistolet.) La nuit tombe. Ils vont bientôt descendre des collines parce qu’ils ne peuvent pas s’en empêcher, parce qu’ils attendent cela depuis longtemps. Ils vont descendre avec la rage de piller et ils seront pris au piège. Je connais la ville. La nuit, ici, je suis invincible. Ils vont déferler sur la ville sans que plus aucune digue ne puisse les contenir. Il n’y a plus qu’Ajac, le lâche, le rat, qui sera là, pour les attendre. Tu avais raison, Korée, il n’y avait que toi qui pouvais faire cela, me tuer ainsi. Je suis le dernier des combattants, et je vais les attendre pour en tuer le plus grand nombre, je suis le dernier et je serai le seul à n’avoir personne pour prendre soin de mon corps. Je suis le dernier et ils seront encore beaucoup à tomber sous mes coups. Je vais me battre, dans cette pluie de feu, au milieu de cette nuit qui tombe et que je connais bien, je vais partir à la chasse, et les proies seront innombrables. Ils ne m’attraperont pas. Car, de la ville, je connais chaque pierre et chaque recoin, et leur sang bientôt coulera dans les rues comme un grand fleuve impétueux. Je suis le dernier, tu as fait de moi le dernier, Korée, je ne suis plus qu’un poing serré sur une arme.

Laurent Gaudé, Pluie de cendres, acte IV, scènes 5 à 7, 2001.

1 Stèles : pierres tombales.

1 Stèles : pierres tombales.

Comprendre la question

  • Les « moyens théâtraux » désignent les faits d’écriture et les éléments spécifiques au théâtre (type de réplique, didascalies, registre[s]).
  • « Enjeu » renvoie aux conséquences d’un choix.
  • Définissez pour chaque texte le choix auquel les personnages sont contraints et ses conséquences.
  • Repérez les faits d’écriture traduisant la difficulté du choix pour les personnages.
  • N’étudiez pas les documents séparément : il s’agit d’une synthèse. Construisez vos paragraphes autour des différents moyens utilisés.

Structurez votre réponse

  • Encadrez-la d’une introduction qui situe les documents et reprend la question, et d’une conclusion rappelant l’intérêt des éléments analysés pour la compréhension du corpus.
  • Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des différents textes.

>Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

>Le théâtre : voir mémento des notions.

Corrigé

Introduction

[Amorce et présentation du corpus] Les trois extraits mettent en scène des personnages confrontés à un choix difficile, devant lequel ils marquent un moment d’indécision : Agamemnon doit-il sacrifier sa fille pour sauver les Grecs ? La reine d’Espagne, amoureuse de Ruy Blas, doit-elle fuir avec son amant ou rester ? Doit-elle signer la lettre d’aveu que lui tend Don Salluste ? Bratsch, Argo, Ajac doivent-ils vivre et mourir en hommes ou renoncer à leur condition d’homme ? [Rappel de la question] Le théâtre, à la fois texte et représentation, dispose de moyens très divers pour rendre compte de la difficulté de ces choix.

Le texte théâtral et ses ressources

  • La longueur des répliques témoigne de l’intensité du débat intérieur. L’indécision de certains personnages s’exprime dans de longues interventions, souvent des monologues : le monologue d’Agamemnon à la scène 7 s’étend sur 9 alexandrins, sa tirade délibérative de la scène 8 sur plus de 29 ; de même, dans Pluie de cendres, se succèdent trois longs monologues, celui de Brastch (sc. 5), celui d’Argo (sc. 6) et enfin celui d’Ajac. Le monologue permet au personnage d’exprimer librement l’alternative qui s’offre à lui. Au contraire, le trouble de la Reine dans Ruy Blas la laisse presque sans voix et ses répliques se réduisent à de très brèves phrases.
  • La modalité des phrases se calque sur les variations dans l’émotion et l’état d’âme. Les phrases interrogatives marquent l’embarras dans la délibération, tantôt par une tournure infinitive délibérative (Agamemnon : « Que vais-je faire ? », « Dois-je […] accorder la victoire ? » ; la Reine se demande : « Que faire ? »), tantôt par la reprise en main de soi-même (« Que dis-je ? », « Mais quoi ! »). Les phrases exclamatives, parfois nominales ou elliptiques du verbe, notamment chez Racine et Hugo, traduisent le trouble (« Grand Dieu ! », Hugo), l’accablement (« Ô Dieu ! », Hugo), ou à l’inverse une brève ardeur dans la décision (« Qu’elle vive », Racine). Elles sont alors soutenues par des interjections ou des apostrophes (« Cruel ! », « Korée » à plusieurs reprises). Les phrases injonctives (« Bravons », « cédons au sang », « Qu’elle ne reste pas seule » chez Gaudé) expriment un sursaut de la volonté, tout comme les négations qui soulignent le refus ou l’impuissance (« Non, je ne puis », Racine ; « Mais je ne le ferai pas. Non », Gaudé ; « Ne signez pas », Hugo).
  • La délibération suppose une alternative et finalement une décision : les modes et les temps des verbes en rendent compte. Le conditionnel « je pourrais partir » (Bratsch dans Pluie de cendres) exprime l’un des choix possibles. Les verbes au futur indiquent au contraire que la décision est prise : « elle vivra », lance Agamemnon ; les répliques d’Argo sont au futur simple (sc. 6), celle d’Ajac (sc. 7) au futur proche (« Je vais me battre… »).
  • La présence d’autres personnages met en lumière l’enjeu : ainsi, dans Ruy Blas, deux personnages opposés incarnent deux enjeux qui déchirent la Reine et qu’ils formulent clairement : « Ne signez pas » (Ruy Blas), « Signez-moi cette lettre » (Don Salluste).

Un texte théâtral à mettre en scène

  • L’énonciation, chaotique, suppose un jeu qui mette en valeur le trouble. Pour mieux délibérer, les personnages se parlent à eux-mêmes, soit à la 1re personne par le « je » (Agamemnon ; Ajac à la scène 7 de Pluie de cendres), soit à la 2e personne par le « tu » (Agamemnon : « Quel est cet ennemi que tu leur vas livrer ? », sc. 8), soit encore par le « nous » (Agamemnon : « cédons au sang », sc. 8). Parfois, ils semblent se détacher d’eux-mêmes : ils se nomment et utilisent les indices de la 3e personne du singulier (« le vieil Argo n’oubliera personne » ; « Il n’y a plus qu’Ajac le lâche »), comme pour mieux s’observer. Enfin, dans leur trouble, ils s’adressent à des absents : Agamemnon parle à Achille (sc. 7) ; la Reine invoque Dieu à deux reprises (« Grand Dieu », « Ô Dieu ») ; Ajac destine la plupart de ses réflexions à une morte (« Korée, tu… », sc. 6 ; « tu avais raison, Korée », sc. 7). L’acteur, là, se voit dicter par le texte même des effets de scène ou de regards.
  • La tonalité de ces scènes est pathétique, ce que marquent le vocabulaire affectif et les images saisissantes, souvent en forte opposition : les mots connotant le crime (« homicide », « coup », « frapper », « immolant »… chez Racine), se référant au « combat » (v. 11 de la scène de Racine ; « défendra », « battre », « proies », « sang », « arme »… chez Gaudé) ou à la mort (Gaudé : « forêt des ombres », « mort », « tombe », « stèles ») contrastent fortement avec les termes qui évoquent la tendresse de la famille (« fille », « mère » chez Racine ; « berces comme une enfant » chez Gaudé). Les figures de l’amplification, les répétitions (anaphore de « fille » chez Racine ; de « Argo est là », « je suis le dernier » chez Gaudé), le rythme ample des phrases rendent compte de l’exaltation pendant et après le choix, de la volonté de se persuader.
  • Les didascalies, plus fournies dans le théâtre des xixe et xxe siècles, précisent les émotions : la Reine parle « avec horreur », elle est « accablée », « atterrée », « éperdue et tremblante » ; elles indiquent les attitudes physiques : la Reine, « tombant sur le fauteuil », « semble prête à signer » ; l’entrée d’Ajac (sc. 6) « portant dans ses bras le corps de Korée », le moment où « il arme son pistolet » dramatisent sa situation. Les didascalies précisent même le jeu des regards : « regarde [Don Salluste] avec angoisse ».
  • Les objets, enfin, prennent un rôle symbolique : le « parchemin » et la « plume » concrétisent le choix que la Reine doit faire ; les armes de Bratsch, les « bâtons » d’Argo, le « pistolet » d’Ajac symbolisent leur choix.

Conclusion

Le théâtre offre au dramaturge et aux acteurs une grande variété de moyens pour dramatiser les moments de choix difficiles inhérents à la condition humaine, grâce à sa dualité : à la fois texte et spectacle à voir et à entendre.