Textes de Racine, Hugo, Sarraute

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2015 | Académie : Pondichéry
Corpus Corpus 1
Les scènes d’aveu

Les scènes d’aveu • Question

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Théâtre

21

Pondichéry • Avril 2015

Séries ES-S • 4 points

Question

Documents

A – Jean Racine, Phèdre, acte II, scène 5 (extrait), 1677.

B – Victor Hugo, Ruy Blas, acte I, scène 3 (extrait), 1838.

C – Nathalie Sarraute, Pour un oui ou pour un non (extrait), 1982.

> Comment ces dialogues de théâtre rendent-ils perceptibles les difficultés des aveux ?

Après avoir répondu à cette question, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets nos 22, 23 ou 24.

 Document A

Du fait de la malédiction divine, Phèdre, épouse de Thésée, se consume en secret d’un amour incestueux pour le fils de celui-ci, Hippolyte. Un jour, la rumeur court de la mort de Thésée…

Hippolyte

Madame, il n’est pas temps de vous troubler encore.

Peut-être votre époux voit encore le jour.

Le ciel peut à nos pleurs accorder son retour.

Neptune le protège, et ce dieu tutélaire

Ne sera pas en vain imploré par mon père.

Phèdre

On ne voit point deux fois le rivage des morts,

Seigneur ; puisque Thésée a vu les sombres bords,

En vain vous espérez qu’un dieu vous le renvoie,

Et l’avare Achéron1 ne lâche point sa proie.

Que dis-je ? Il n’est point mort, puisqu’il respire en vous.

Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux.

Je le vois, je lui parle, et mon cœur… je m’égare,

Seigneur ; ma folle ardeur malgré moi se déclare.

Hippolyte

Je vois de votre amour l’effet prodigieux.

Tout mort qu’il est, Thésée est présent à vos yeux.

Toujours de son amour votre âme est embrasée.

Phèdre

Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée.

Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers,

Volage adorateur de mille objets divers,

Qui va du dieu des Morts déshonorer la couche ;

Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,

Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,

Tel qu’on dépeint nos dieux, ou tel que je vous vois.

Il avait votre port, vos yeux, votre langage.

Cette noble pudeur colorait son visage,

Lorsque de notre Crète il traversa les flots,

Digne sujet des vœux des filles de Minos2.

Que faisiez-vous alors ? Pourquoi sans Hippolyte

Des héros de la Grèce assembla-t-il l’élite ?

Pourquoi trop jeune encor ne pûtes-vous alors

Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ?

Par vous aurait péri le monstre de la Crète

Malgré tous les détours de sa vaste retraite.

Pour en développer l’embarras incertain

Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.

Mais non, dans ce dessein je l’aurais devancée.

L’Amour m’en eût d’abord inspiré la pensée.

C’est moi, prince, c’est moi dont l’utile secours

Vous eût du Labyrinthe enseigné les détours.

Que de soins m’eût coûtés cette tête charmante !

Un fil n’eût point assez rassuré votre amante.

Compagne du péril qu’il vous fallait chercher,

Moi-même devant vous j’aurais voulu marcher,

Et Phèdre au Labyrinthe avec vous descendue,

Se serait avec vous retrouvée, ou perdue.

Hippolyte

Dieux ! Qu’est-ce que j’entends ? Madame, oubliez-vous

Que Thésée est mon père, et qu’il est votre époux ?

Phèdre

Et sur quoi jugez-vous que j’en perds la mémoire,

Prince ? Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire ?

Jean Racine, Phèdre, acte II, scène 5 (extrait), 1677.

1. Le héros grec Thésée serait descendu dans le royaume des morts en franchissant le fleuve des enfers, l’Achéron, dans le but d’enlever l’épouse du dieu des Morts (« du dieu des Morts déshonorer la couche »).

2. Ariane et Phèdre, filles du roi de Crète, Minos, ont été successivement séduites par Thésée. Celui-ci guidé par le fil d’Ariane est entré dans le labyrinthe pour tuer le Minotaure (« le Monstre de la Crète »).

 Document B

Ruy BIas, homme du peuple, et Don César, de famille aristocratique, ont vécu jadis, en vrais amis, une jeunesse vagabonde et pauvre, mais libre et insouciante. Ils se retrouvent quelques années plus tard. Don César, surnommé Zafari, est resté le même libre vagabond, mais Ruy BIas, poussé par la nécessité, est devenu un laquais d’un ministre du roi dont il porte l’habit (« la livrée »).

Ruy Blas

Hier, il1 m’a dit : – Il faut être au palais demain.

Avant l’aurore. Entrez par la grille dorée.

– En arrivant il m’a fait mettre la livrée,

Car l’habit odieux sous lequel tu me vois,

Je le porte aujourd’hui pour la première fois.

DonCésar, lui serrant la main

Espère !

Ruy Blas

Espérer ! Mais tu ne sais rien encore.

Vivre sous cet habit qui souille et déshonore,

Avoir perdu la joie et l’orgueil, ce n’est rien.

Être esclave, être vil ; qu’importe ? – Écoute bien :

Frère ! je ne sens pas cette livrée infâme,

Car j’ai dans ma poitrine une hydre2 aux dents de flamme

Qui me serre le cœur dans ses replis ardents.

Le dehors te fait peur ? Si tu voyais dedans !

DonCésar

Que veux-tu dire ?

Ruy Blas

Invente, imagine, suppose.

Fouille dans ton esprit. Cherches-y quelque chose

D’étrange, d’insensé, d’horrible et d’inouï.

Une fatalité dont on soit ébloui !

Oui, compose un poison affreux, creuse un abîme

Plus sourd que la folie et plus noir que le crime,

Tu n’approcheras pas encor de mon secret.

– Tu ne devines pas ? – Hé ! qui devinerait ? –

Zafari ! dans le gouffre où mon destin m’entraîne,

Plonge les yeux ! – je suis amoureux de la reine !

Don César

Ciel !

Ruy Blas

Sous un dais3 orné du globe impérial,

Il est, dans Aranjuez ou dans l’Escurial,

– Dans ce palais, parfois, – mon frère, il est un homme

Qu’à peine on voit d’en bas, qu’avec terreur on nomme ;

Pour qui, comme pour Dieu, nous sommes égaux tous,

Qu’on regarde en tremblant et qu’on sert à genoux ;

Devant qui se couvrir est un honneur insigne4 ;

Qui peut faire tomber nos deux têtes d’un signe ;

Dont chaque fantaisie est un événement ;

Qui vit, seul et superbe, enfermé gravement

Dans une majesté redoutable et profonde,

Et dont on sent le poids dans la moitié du monde.

Eh bien ! – moi, le laquais, – tu m’entends, – eh bien ! oui,

Cet homme-là ! le roi ! je suis jaloux de lui !

Don César

Jaloux du roi !

Ruy Blas

Hé, oui ! jaloux du roi ! sans doute,

Puisque j’aime sa femme !

Don César

Oh ! malheureux ! […]

Victor Hugo, Ruy Blas, acte I, scène 3 (extrait), 1838.

1. Il : le ministre du roi.

2. Hydre : monstre mythologique.

3. Dais : tenture fixée au-dessus d’une estrade ou d’un trône.

4. Insigne : remarquable. Les Grands d’Espagne avaient le privilège de conserver leur chapeau en présence du roi.

 DOCUMENT C

H1 et H2 figurent deux amis de toujours. Un jour, cependant, H2 s’éloigne, car il a ressenti le mépris inconscient dans lequel le tient son ami. Celui-ci, qui ne comprend pas ce qui se passe, vient lui demander de s’expliquer…

H1 : Eh bien, je te demande au nom de tout ce que tu prétends que j’ai été pour toi… au nom de ta mère… de nos parents… je t’adjure solennellement, tu ne peux plus reculer… Qu’est-ce qu’il y a eu ? Dis-le… tu me dois ça…

H2, piteusement : Je te dis : ce n’est rien qu’on puisse dire… rien dont il soit permis de parler.

H1 : Allons, vas-y.

H2 : Eh bien, c’est juste des mots…

H1 : Des mots ? Entre nous ? Ne me dis pas qu’on a eu des mots… ce n’est pas possible… et je m’en serais souvenu…

H2 : Non, pas des mots comme ça… d’autres mots… pas ceux dont on dit qu’on les a « eus »… Des mots qu’on n’a pas « eus », justement… On ne sait pas comment ils vous viennent…

H1 : Lesquels ? Quels mots ? Tu me fais languir… tu me taquines…

H2 : Mais non, je ne te taquine pas… Mais si je te les dis…

H1 : Alors ? Qu’est-ce qui se passera ? Tu me dis que ce n’est rien…

H2 : Mais justement, ce n’est rien… Et c’est à cause de ce rien…

H1 : Ah on y arrive… C’est à cause de ce rien que tu t’es éloigné ? Que tu as voulu rompre avec moi ?

H2, soupire : Oui… c’est à cause de ça… Tu ne comprendras jamais… Personne, du reste, ne pourra comprendre.

H1 : Essaie toujours… Je ne suis pas si obtus…

H2 : Oh si… pour ça, tu l’es. Vous l’êtes tous, du reste.

H1 : Alors, chiche… on verra…

H2 : Eh bien… tu m’as dit il y a quelque temps… tu m’as dit… quand je me suis vanté de je ne sais plus quoi… de je ne sais plus quel succès… oui… dérisoire… quand je t’en ai parlé… tu m’as dit : « C’est bien… ça… »

H1 : Répète-le, je t’en prie… j’ai dû mal entendre.

H2, prenant courage : Tu m’as dit : « C’est bien… ça… » Juste avec ce suspens… cet accent…

H1 : Ce n’est pas vrai. Ça ne peut pas être ça… ce n’est pas possible…

H2 : Tu vois, je te l’avais bien dit… à quoi bon…

H1 : Non mais vraiment, ce n’est pas une plaisanterie ? Tu parles sérieusement ?

H2 : Oui. Très. Très sérieusement.

H1 : Écoute, dis-moi si je rêve… si je me trompe… Tu m’aurais fait part d’une réussite… quelle réussite d’ailleurs…

H2 : Oh peu importe… une réussite quelconque…

H1 : Et alors je t’aurais dit : « C’est bien, ça ? »

H2, soupire : Pas tout à fait ainsi… il y avait entre « C’est bien » et « ça » un intervalle plus grand : « C’est biiien… ça… » Un accent mis sur « bien »… un étirement : « biiien… » et un suspens avant que « ça » arrive… ce n’est pas sans importance.

H1 : Et ça… oui, c’est le cas de le dire… ce « ça » précédé d’un suspens t’a poussé à rompre…

H2 : Oh… à rompre… non, je n’ai pas rompu… enfin pas pour de bon… juste un peu d’éloignement.

H1 : C’était pourtant une si belle occasion de laisser tomber, de ne plus jamais revoir un ami de toujours… un frère… Je me demande ce qui t’a retenu…

Nathalie Sarraute, Pour un oui ou pour un non (extrait), 1982.

Les clés du sujet
  • « rendent perceptibles » : « rendent sensibles », « font comprendre que… ».
  • « Comment… ? » invite à trouver les moyens utilisés par les dramaturges, qui peuvent être :
  • le type de personnages mis en scène ; les rapports établis entre les personnages ; le rôle dévolu à chacun d’eux ;
  • mais aussi : les faits d’écriture théâtrale (poids respectif des répliques) ; modalités des phrases ; figures de style (périphrases, figures de l’atténuation, vocabulaire affectif…)
  • Les textes sont assez différents, mais ne les analysez pas séparément ; trouvez les points communs puis les différences.
  • Appuyez-vous sur des expressions précises des textes.

>Pour réussir la question : voir guide méthodologique.

>Le théâtre : voir mémento des notions.

Corrigé
Corrigé

Les titres en couleurs ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Présentation du corpus] Le corpus présente trois scènes de théâtre où des personnages se livrent à des aveux difficiles : Phèdre, dans la tragédie classique de Racine, révèle à son beau-fils l’amour incestueux qu’il lui inspire, Ruy Blas, dans le drame romantique de Hugo, avoue l’amour impossible qu’il voue, malgré sa condition misérable, à la reine d’Espagne. Enfin, H1, un des deux protagonistes anonymes de Pour un oui, pour un non, presse H2 de lui avouer pourquoi, malgré une amitié qui remonte à l’enfance, il fait preuve depuis quelque temps d’une froideur incompréhensible. [Problématique] Ces trois face-à-face ont peu de choses en commun, sinon de montrer la difficulté d’avouer.

I. Les marques de la gêne

  • La gêne à avouer explique la longueur des scènes, qui pourraient se résumer en quelques mots : « Je vous aime », « J’aime la Reine », « Oui, je me suis éloigné de toi ». Pour Phèdre et Ruy Blas, leurs répliques sont comme de longs monologues. La scène de N. Sarraute, malgré sa longueur, n’aboutit même pas à un aveu explicite.
  • Les trois personnages ont des façons de parler identiques. La modalité des phrases est souvent exclamative et interrogative (Racine, v. 40 ; Hugo, v. 13, 21, 23). Certaines phrases s’interrompent (Phèdre, v. 12 ; Pour un oui ou pour un non).

Notez bien

Les figures de substitution (métonymie, synecdoque, périphrase) consistent à remplacer un terme par un autre qui lui est proche. Les figures d’analogie (comparaison, métaphore, personnification, allégorie) établissent un rapprochement entre deux termes qui ont un point commun.

Les périphrases, les métaphores, les figures de substitution ou d’analogie (Phèdre parle de « tête charmante », Ruy Blas d’« une hydre aux dents de flamme » et de « poison affreux »), les mots vagues, indéfinis, presque neutres (Ruy Blas : « dedans », « quelque chose », « mon secret »), parfois négatifs (H2 : « rien », « des mots », « d’autres mots », « ça ») évitent de nommer explicitement la réalité.

Mais les moyens dramatiques diffèrent sensiblement.

II. Avouer un amour impossible : Phèdre et Ruy Blas

Si, chez Racine et Hugo, il s’agit de l’aveu d’un amour impossible et interdit, la façon dont Phèdre ou Ruy Blas opère suit une démarche bien différente.

  • Phèdre se sert d’un artifice pour avouer l’inavouable. Victime d’une fausse information, elle se pense autorisée à dire son amour à Hippolyte. Mais ce n’est que progressivement qu’elle désigne clairement l’objet de sa passion. Elle évoque d’abord son amour pour Thésée puis elle « réécrit » le passé en substituant Hippolyte à son père Thésée. Elle abandonne les allusions à Thésée formulées à la troisième personne (« je le vois, je lui parle… ») pour s’adresser à Hippolyte sur un ton de plus en plus exalté… jusqu’à l’aveu final (« et Phèdre […]/ Se serait avec vous retrouvée ou perdue »).
  • L’aveu de Ruy Blas diffère par sa nature et son destinataire. En effet, il s’adresse à un ami, « un frère » prêt à l’écouter. Mais cet aveu est si difficile en raison de l’abîme qui le sépare de la Reine que Ruy Blas le retarde et l’expose comme une énigme effrayante que Zafari/Don César doit résoudre. Cet amour est personnifié par la métaphore de l’« hydre aux dents de flamme ». Par une série d’impératifs (« Invente, imagine, suppose, fouille, plonge les yeux »), Ruy Blas presse Zafari de découvrir son secret avant de le livrer.

III. Pour un oui, ou pour un non : une joute verbale

La scène de Nathalie Sarraute est moins dramatique. Son originalité vient de ce que c’est l’ami H1 qui presse H2 d’avouer les raisons de son éloignement et que l’enjeu n’est plus amoureux mais amical.

  • Un rapport de force s’établit : H1 diversifie ses stratégies pour amener, sinon contraindre, H2 à avouer. Il l’« adjure solennellement », fait appel à leur passé commun, feint de croire qu’il s’agit d’une plaisanterie, que H2 le « taquine », multiplie les questions (« lesquels ? Quels mots ? Qu’est-ce qui se passera ? »), encourage l’aveu par des impératifs, met au défi son « frère » par des tours familiers (« chiche ») pour le mettre en confiance.
  • On sent que les défenses de H2 cèdent progressivement ; il se défend d’abord par des dénégations, utilise beaucoup de tournures négatives. Des didascalies marquent son embarras (« il soupire », « prenant courage »). Puis il passe à l’aveu. Ses phrases sont alors affirmatives, mais marquées par des suspensions, des répétitions, des commentaires, des formules d’atténuation, qui traduisent sa gêne : il n’a pas rompu, « enfin pas pour de bon ».

[Conclusion] La situation de l’aveu ou de la déclaration gênée est un ressort efficace qui permet au dramaturge, par divers moyens, de mettre le spectateur dans l’attente et de retenir son attention.