Textes de Racine, Ionesco, Gaudé

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2015 | Académie : France métropolitaine
Corpus Corpus 1
La mort en scène

France métropolitaine 2015, séries ES-S • Question

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5

CORRIGE

France métropolitaine • Juin 2015

Séries ES-S • 4 points

Question

Documents

AJean Racine, Phèdre, acte V, scène 6, 1677.

BEugène Ionesco, Le roi se meurt, fin de la pièce, 1962.

CLaurent Gaudé, Le Tigre bleu de l’Euphrate, acte X, 2002.

> Les auteurs du corpus ont choisi d’évoquer la mort sur scène. Vous comparerez les choix adoptés dans les trois extraits.

Après avoir répondu à cette question, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets nos 6, 7 ou 8.

 Document A

Phèdre, épouse de Thésée, éprouve une passion coupable pour son beau-fils, Hippolyte, fils de Thésée et de la reine des Amazones. Persuadée que son époux a trouvé la mort, elle déclare son amour à Hippolyte. Mais Thésée revient. Phèdre regrette d’avoir avoué sa passion. De crainte d’être trahie par Hippolyte, qui ne répond pas à son amour, elle l’accuse devant Thésée d’avoir voulu la séduire. Furieux, Thésée demande à Neptune d’anéantir son fils. Dans l’acte V, Théramène fait le récit de la mort d’Hippolyte, victime d’un monstre surgi des flots.

Théramène. – […]

Hippolyte lui seul, digne fils d’un héros,

Arrête ses coursiers1, saisit ses javelots,

Pousse au monstre, et d’un dard2 lancé d’une main sûre,

Il lui fait dans le flanc une large blessure.

De rage et de douleur le monstre bondissant

Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,

Se roule, et leur présente une gueule enflammée,

Qui les couvre de feu, de sang et de fumée.

La frayeur les emporte ; et sourds à cette fois,

Ils ne connaissent plus ni le frein3 ni la voix.

En efforts impuissants leur maître se consume,

Ils rougissent le mors d’une sanglante écume.

On dit qu’on a vu même, en ce désordre affreux,

Un dieu qui d’aiguillons pressait leur flanc poudreux.

À travers des rochers la peur les précipite ;

L’essieu crie, et se rompt. L’intrépide Hippolyte

Voit voler en éclats tout son char fracassé ;

Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.

Excusez ma douleur. Cette image cruelle

Sera pour moi de pleurs une source éternelle.

J’ai vu, Seigneur, j’ai vu votre malheureux fils

Traîné par les chevaux que sa main a nourris.

Il veut les rappeler, et sa voix les effraie ;

Ils courent. Tout son corps n’est bientôt qu’une plaie.

De nos cris douloureux la plaine retentit.

Leur fougue impétueuse enfin se ralentit :

Ils s’arrêtent non loin de ces tombeaux antiques

Où des rois ses aïeux sont les froides reliques.

J’y cours en soupirant, et sa garde me suit.

De son généreux sang la trace nous conduit :

Les rochers en sont teints ; les ronces dégouttantes4

Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.

J’arrive, je l’appelle ; et me tendant la main,

Il ouvre un œil mourant, qu’il referme soudain.

« Le Ciel, dit-il, m’arrache une innocente vie. […] »

Jean Racine, Phèdre, 1677.

1. Coursiers : chevaux. 2. Dard : lance. 3. Frein : partie métallique de la bride, placée dans la bouche du cheval pour le contenir, le diriger. 4. Les ronces dégouttantes : les ronces d’où tombent des gouttes de sang.

 Document B

Le Roi, Bérenger Ier, se meurt et se révolte contre l’idée de la mort. Tout s’efface progressivement autour de lui. À la fin de la pièce sa femme Marguerite l’accompagne vers sa mort.

Marguerite. – Il perçoit encore les couleurs. Des souvenirs colorés. Ce n’est pas une nature auditive. Son imagination est purement visuelle… c’est un peintre… trop partisan de la monochromie1. (Au Roi.) Renonce aussi à cet empire. Renonce aussi aux couleurs. Cela t’égare encore, cela te retarde. Tu ne peux plus t’attarder, tu ne peux plus t’arrêter, tu ne dois pas. (Elle s’écarte du Roi.) Marche tout seul, n’aie pas peur. Vas-y. (Marguerite, dans un coin du plateau, dirige le Roi, de loin.) Ce n’est plus le jour, ce n’est plus la nuit, il n’y a plus de jour, il n’y a plus de nuit. Laisse-toi diriger par cette roue qui tourne devant toi. Ne la perds pas de vue, suis-la, pas de trop près, elle est embrasée, tu pourrais te brûler. Avance, j’écarte les broussailles, attention, ne heurte pas cette ombre qui est à ta droite… Mains gluantes, mains implorantes, bras et mains impitoyables, ne revenez pas, retirez-vous. Ne le touchez pas, ou je vous frappe ! (Au Roi.) Ne tourne pas la tête. Évite le précipice à ta gauche, ne crains pas ce vieux loup qui hurle… ses crocs sont en carton, il n’existe pas. (Au loup.) Loup, n’existe plus ! (Au Roi.) Ne crains pas non plus les rats. Ils ne peuvent pas mordre tes orteils. (Aux rats.) Rats et vipères, n’existez plus ! (Au Roi.) Ne te laisse pas apitoyer par le mendiant qui te tend la main… Attention à la vieille femme qui vient vers toi… Ne prends pas le verre d’eau qu’elle te tend. Tu n’as pas soif. (À la vieille femme imaginaire.) Il n’a pas besoin d’être désaltéré, bonne femme, il n’a pas soif. N’encombrez pas son chemin. Évanouissez-vous. (Au Roi.) Escalade la barrière… Le gros camion ne t’écrasera pas, c’est un mirage… Tu peux passer, passe… Mais non, les pâquerettes ne chantent pas, même si elles sont folles. J’absorbe leurs voix ; elles, je les efface !… Ne prête pas l’oreille au murmure du ruisseau. Objectivement, on ne l’entend pas. C’est aussi un faux ruisseau, c’est une fausse voix… Fausses voix, taisez-vous. (Au Roi.) Plus personne ne t’appelle. Sens, une dernière fois, cette fleur et jette-la. Oublie son odeur. Tu n’as plus la parole. À qui pourrais-tu parler ? Oui, c’est cela, lève le pas, l’autre. Voici la passerelle, ne crains pas le vertige. (Le Roi avance en direction des marches du trône.) Tiens-toi tout droit, tu n’as pas besoin de ton gourdin, d’ailleurs tu n’en as pas. Ne te baisse pas, surtout, ne tombe pas. Monte, monte. (Le Roi commence à monter les trois ou quatre marches du trône.) Plus haut, encore plus haut, monte, encore plus haut, encore plus haut, encore plus haut. (Le Roi est tout près du trône.) Tourne-toi vers moi. Regarde-moi. Regarde à travers moi. Regarde ce miroir sans image, reste droit… Donne-moi tes jambes, la droite, la gauche. (À mesure qu’elle lui donne ces ordres, le Roi raidit ses membres.) Donne-moi un doigt, donne-moi deux doigts… trois… quatre… cinq… les dix doigts. Abandonne-moi le bras droit, le bras gauche, la poitrine, les deux épaules et le ventre. (Le Roi est immobile, figé comme une statue.) Et voilà, tu vois, tu n’as plus la parole, ton cœur n’a plus besoin de battre, plus la peine de respirer. C’était une agitation bien inutile, n’est-ce pas ? Tu peux prendre place. […]

RIDEAU2

Eugène Ionesco, Le roi se meurt, 1962.

1. Monochromie : qualité de ce qui est peint d’une seule couleur.

2. Avant que le rideau ne tombe, Ionesco introduit une dizaine de lignes d’indications scéniques qui font suite aux dernières paroles de Marguerite.

 Texte C

L’extrait se situe à la fin de la pièce, composée de dix actes. Une seule voix se fait entendre, celle d’Alexandre le Grand. Au premier acte, il se prépare à mourir et chasse tous ceux qui se pressent autour de lui. Il raconte à la Mort, qu’il imagine face à lui, comment le tigre bleu lui est un jour apparu et comment il a su que le but de sa vie était de le suivre, toujours plus loin, à travers le Moyen-Orient. Mais, cédant à la prière de ses soldats, il cesse de suivre le tigre bleu pour faire demi-tour.

[…]

Je vais mourir seul

Dans ce feu qui me ronge,

Sans épée, ni cheval,

Sans ami, ni bataille,

Et je te demande d’avoir pitié de moi,

Car je suis celui qui n’a jamais pu se rassasier,

Je suis l’homme qui ne possède rien

Qu’un souvenir de conquêtes.

Je suis l’homme qui a arpenté la terre entière

Sans jamais parvenir à s’arrêter.

Je suis celui qui n’a pas osé suivre jusqu’au bout le tigre bleu de l’Euphrate.

J’ai failli1

Je l’ai laissé disparaître au loin

Et depuis je n’ai fait qu’agoniser.

À l’instant de mourir,

Je pleure sur toutes ces terres que je n’ai pas eu le temps de voir.

Je pleure sur le Gange2 lointain de mon désir.

Il ne reste plus rien.

Malgré les trésors de Babylone3,

Malgré toutes ces victoires,

Je me présente à toi, nu comme au sortir de ma mère.

Pleure sur moi, sur l’homme assoiffé.

Je ne vais plus courir,

Je ne vais plus combattre,

Je serai bientôt l’une de ces millions d’ombres qui se mêlent et

s’entrecroisent dans tes souterrains sans lumière.

Mais mon âme, longtemps encore, sera secouée du souffle du cheval.

Pleure sur moi,

Je suis l’homme qui meurt

Et disparaît avec sa soif.

Laurent Gaudé, Le Tigre bleu de l’Euphrate, 2002.

1. J’ai failli : j’ai échoué. 2. Gange : fleuve de l’Inde. Alexandre a fait demi-tour avant d’y arriver. 3. Babylone : capitale de la Perse, gouvernée par Darius. Première grande conquête victorieuse d’Alexandre.

Les clés du sujet

Comprendre la question

  • « les choix » signifie les manières d’écrire et de mettre en scène.
  • Vous devez donc analyser les différents éléments de cette écriture dramatique, les moyens utilisés par les dramaturges :
  • le type et l’identité des personnages mis en scène ; les rapports établis entre les personnages ; le rôle dévolu à chacun d’eux ;
  • la situation d’énonciation (qui parle à qui ?) ; le poids respectif des répliques ;
  • les circonstances de la mort ;
  • les registres de la scène ;
  • les émotions exprimées…
  • mais aussi : les faits d’écriture théâtrale ; modalités des phrases ; figures de style (périphrases, figures de l’atténuation, vocabulaire affectif…)
  • Les textes sont tous singuliers, mais essayez de ne pas les analyser séparément ; trouvez les points communs puis les différences, quitte à rapprocher ceux qui se ressemblent.
  • Appuyez-vous sur des expressions précises des textes.

>Pour réussir la question : voir guide méthodologique.

>Le théâtre : voir mémento des notions.

Corrigé
Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Présentation du corpus] La mort, par son potentiel dramatique et émotionnel, est un élément privilégié des dramaturges. Tantôt reléguée en coulisses et rapportée par un tiers, comme dans Phèdre de Racine, tantôt présentée en direct sur scène comme au xxe siècle dans Le roi se meurt de Ionesco et, au xxie siècle, dans Le Tigre bleu de l’Euphrate de Laurent Gaudé, elle introduit dans l’action une violence et une émotion qui frappent les spectateurs. Mais les représentations de cette mort diffèrent selon les époques et les pratiques théâtrales. [Problématique] Comment les auteurs, depuis le xviie siècle classique jusqu’aux réécritures de mythe du xxie siècle, en passant par l’amertume du théâtre de l’absurde au xxe siècle, rendent-ils compte de ce moment crucial de la destinée humaine ?

1. La mort de qui ?

  • Le corpus comprend trois longues répliquestirade chez Racine et chez Ionesco, monologue chez Gaudé – qui mettent en scène des personnages aristocratiques en train de mourir alors que la pièce s’achève. La fin du spectacle et la mort du héros coïncident.
  • Racine décrit la mort dramatique d’Hippolyte, jeune prince intrépide. Chez Ionesco, on assiste à l’agonie de Bérenger, vieux roi d’un royaume à bout de souffle. Gaudé fait parler Alexandre le Grand, héros historique et légendaire, qui, au moment de mourir, fait un bilan amer de ses rêves de gloire.

2. La situation d’énonciation : qui raconte ? à qui ? et quand ?

Notez bien

Pour définir la situation d’énonciation, il faut préciser : qui parle (l’énonciateur) ; à qui il s’adresse (le destinataire) ; où et quand est produit l’énoncé ; de quoi il est question (sujet). Retenez : qui ? à qui ? où ? quand ? quoi ?

  • La mort d’Hippolyte est racontée par Théramène, son vieux précepteur qui vient d’assister, bouleversé, à ce moment dramatique. Il s’adresse au père d’Hippolyte, Thésée. Le spectateur ne voit pas le personnage mourir sur scène mais, grâce au présent de narration, il suit l’événement comme « en direct ».
  • Chez Ionesco, Marguerite, une des épouses royales, parle à Bérenger, qui reste muet, mais elle le guide et s’adresse aussi à tous les « obstacles » qui pourraient gêner le roi dans sa marche vers la mort.
  • Alexandre, seul en scène, s’adresse à la mort qu’il tutoie comme une connaissance : ce monologue final devient un dialogue fictif saisissant avec une allégorie, invisible.
  • Ce ne sont pas de vrais monologues car chacun des personnages a un destinataire, visible ou invisible. Le public, en vertu de la double énonciation théâtrale, est aussi le destinataire ultime.

3. Des mises en scène bien différentes

Le mode de représentation diffère aussi avec les siècles (mort sur scène, mort hors scène) ainsi que les réactions des personnages face à la mort.

  • Au nom de la bienséance, le théâtre classique ne représentait pas sur scène des événements choquants et sanglants. Le récit permet donc au spectateur de suivre ces moments de grande intensité dramatique. Celui de Théramène est un spectacle épique qui, pour être représenté, nécessiterait des effets spéciaux grandioses (apparition de monstre et de dieu, accident de char, sang et blessures à foison). Hippolyte meurt avec bravoure.
  • Chez Ionesco, le spectateur suit le cortège funèbre royal. Marguerite n’est plus l’épouse agressive et méprisante qu’elle a été durant la pièce. Personnage psychopompe (en grec « qui conduit les âmes », sous-entend « vers les enfers »), elle repousse les obstacles qui pourraient retarder le roi dans son dernier parcours. Malgré les multiples didascalies, le metteur en scène doit imaginer comment rendre compte de la disparition progressive de ce décor invisible (végétaux, animaux, humains, objets). L’atmosphère est assez apaisée, la mort acceptée, presque libératrice (« Ne crains pas », « Abandonne-moi », « C’était une agitation bien inutile ») mais sans la moindre référence religieuse à un au-delà. Bérenger peu à peu lâche prise.
  • Alexandre meurt dans la dignité et la grandeur, conscient de l’opposition entre ses souvenirs guerriers, sa gloire passée d’une part (anaphore de « je ») et sa solitude et son anonymat d’autre part. Son dialogue sans réponse avec la mort est empreint d’un lyrisme désespéré et résigné, qui donne à ce moment d’émotion une dimension plus poétique que théâtrale.

Conclusion

Chacun de ces extraits procure au spectateur des émotions différentes : terreur et pitié devant la mort d’Hippolyte, malaise devant l’anéantissement progressif de tout ce qui a fait la vie de Bérenger, sympathie (au sens étymologique du terme) et pitié pour Alexandre rendu à sa simple condition d’homme.