Textes de Racine, Rouquette, Gaudé

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2014 | Académie : France métropolitaine
Corpus Corpus 1
Théâtre et passion

Théâtre et passion • Questions

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Le théâtre

13

France métropolitaine • Septembre 2014

Le texte théâtral et sa représentation • 6 points

Questions

Documents

AJean Racine, Bajazet, acte IV, scène 4, 1672.

BMax Rouquette, Médée, scène 5, 1992.

CLaurent Gaudé, Salina, « Le sang des femmes », « – 8. Le récit de Salina – », 2003.

> 1. Quelle(s) fonction(s) remplit chacun des monologues ? Justifiez votre réponse. (3 points)

> 2. Quels sont les sentiments éprouvés par les trois personnages et comment sont-ils mis en évidence dans chacun de ces textes ? (3 points)

Après avoir répondu à ces questions, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets nos 14, 15 ou 16.

 Document A

Pour obtenir le trône de Byzance, le prince Bazajet fait croire à Roxane, favorite du sultan Amurat, qu’il partage sa passion alors qu’il est secrètement amoureux d’Atalide. Or, Roxane découvre ce mensonge et décide de se venger des deux amants.

Acte IV, scène 4

Roxane, seule.

Ma rivale à mes yeux s’est enfin déclarée.

Voilà sur quelle foi je m’étais assurée.

Depuis six mois entiers j’ai cru que nuit et jour

Ardente elle veillait au soin de mon amour.

Et c’est moi qui du sien ministre1 trop fidèle

Semble depuis six mois ne veiller que pour elle,

Qui me suis appliquée à chercher les moyens

De lui faciliter tant d’heureux entretiens,

Et qui même souvent prévenant son envie

Ai hâté les moments les plus doux de sa vie.

Ce n’est pas tout. Il faut maintenant m’éclaircir,

Si dans sa perfidie2 elle a su réussir.

Il faut… Mais que pourrais-je apprendre davantage ?

Mon malheur n’est-il pas écrit sur son visage ?

Vois-je pas au travers de son saisissement3,

Un cœur dans ses douleurs content de son amant ?

Exempte des soupçons dont je suis tourmentée,

Ce n’est que pour ses jours qu’elle est épouvantée.

N’importe. Poursuivons. Elle peut comme moi

Sur des gages trompeurs4 s’assurer de sa foi5.

Pour le faire expliquer tendons-lui quelque piège.

Mais quel indigne emploi moi-même m’imposé-je6 ?

Quoi donc ! à me gêner7 appliquant mes esprits

J’irai faire à mes yeux éclater ses mépris ?

Lui-même il peut prévoir et tromper mon adresse.

D’ailleurs l’ordre, l’esclave, et le vizir me presse8.

Il faut prendre parti, l’on m’attend. Faisons mieux,

Sur tout ce que j’ai vu fermons plutôt les yeux.

Laissons de leur amour la recherche importune9.

Poussons à bout l’ingrat, et tentons la fortune10.

Voyons, si par mes soins sur le trône élevé,

Il osera trahir l’amour qui l’a sauvé.

Et si de mes bienfaits lâchement libérale11

Sa main en osera couronner ma rivale.

Je saurai bien toujours retrouver le moment

De punir, s’il le faut, la rivale, et l’amant.

Dans ma juste fureur12 observant le perfide

Je saurai le surprendre avec son Atalide.

Et d’un même poignard les unissant tous deux,

Les percer l’un et l’autre, et moi-même après eux.

Voilà, n’en doutons point, le parti qu’il faut prendre,

Je veux tout ignorer.

Jean Racine, Bajazet, acte IV, scène 4, 1672.

1. Ambassadeur, émissaire. 2. Trahison. 3. Bouleversement, stupeur. 4. Preuves mensongères. 5. Promesse de fidélité et d’engagement. 6. Comprendre : « suis-je en train de m’imposer ». 7. Me mettre au supplice. 8. Accord verbal de proximité, à la place de « L’ordre, l’esclave et le vizir me pressent ». 9. Incommode, déplacée. 10. Le sort, le hasard. 11. Qui donne avec largesse et générosité. 12. Colère intense et démesurée qui vire à la folie.

 Document B

Médée a trahi son père, a tué son propre frère pour aider Jason, l’homme qu’elle aime, à s’emparer de la Toison d’or. Depuis, elle erre avec lui et leurs deux enfants jusqu’à ce que, lassé d’elle, il décide d’épouser la princesse Créuse, fille de Créon, roi de Corinthe. Ce dernier condamne Médée à l’exil.

Scène 5

médée. – Ainsi se referme le piège. J’ai trompé un Roi1 pour avoir un mâle. J’ai fui la maison paternelle. J’ai tué mon frère. J’ai laissé ma patrie pour la terre sans bornes et la liberté sans clé. Les gens ne le pardonnent pas. Peut-être attendais-tu le pardon, Médée ?

Tout ce que j’ai trompé, tout ce que j’ai abandonné, se retourne, vipère furieuse, pour sa revanche. Pour me prendre mon mâle, un autre roi2 se lève. Une fille, semblable à la jeune Médée, vient au-devant de l’homme et le prend au filet de sa toison d’or. Ainsi mon temps s’achève. Ainsi se coucherait mon astre, parce qu’un autre soleil me pousserait dans les ténèbres… Oh, comment se peut-il que je me sente comme apaisée ? Jusqu’à maintenant, je doutais, j’allais de l’espoir à la faiblesse. Maintenant c’est fini. Je me sais abandonnée. Ma force naît de cette paix.

Mer de plomb unie par son poids, qui n’est que poids et qui se tait, sans mouvement, par-dessus tout cela qui s’agite dans la plaine, et que d’un seul coup, elle balaiera. Et l’autre, la vierge3 stupide, qui croit que le héros lui est dû, et que, douce et tremblante, la Médée se contentera de s’éloigner, comme une gitane rejetée au bord du chemin. Mon chemin, mon vieux chemin de sang et de larmes, je suis encore capable de l’ouvrir à nouveau, avec tout l’élan d’un vaisseau qui laboure les champs de la mer.

Médée, après un temps d’observation du côté de la ville, se tourne doucement et repasse derrière la couverture4.

[…]

Max Rouquette, Médée, scène 5, 1992.

1. Il s’agit du roi Éétès, son père.

2. Il s’agit de Créon, roi de Corinthe, père de Créuse.

3. Elle parle de la jeune princesse Créuse.

4. Dans la didascalie initiale on trouve cette précision sur le décor : « Sur un côté et en oblique, une corde tendue où on a mis à sécher une grande couverture rouge, qui cache une bonne partie de la scène. Ce fil, avec sa couverture rouge, peut être, si l’on veut, tout le décor. »

 Document C

Salina, une jeune fille, est forcée de s’unir à Saro Djimba, un homme qu’elle déteste et dont elle aime le frère cadet. C’est le soir de son mariage.

[…]

C’est lorsque tout le monde avait pris sa place au banquet de mes
 [noces que la nouvelle éclata.

Les barbares fondaient sur nous.

Ils étaient à nos portes.

Nous entendions déjà le martèlement des sabots.

C’était un immense galop de rage relayé par mille clameurs
 [guerrières.

Ils étaient là.

Je souriais sous mes voiles.

En une minute, tous les hommes quittèrent le banquet.

Ils étaient tous en armes sous leurs habits d’apparat.

En une minute, ce fut la guerre et le feu.

Les femmes, comme un essaim de mouches, se collèrent à moi et

 [m’emmenèrent à l’abri.

Elles chantaient pour tenter de couvrir le bruit des combats.

Mais rien n’y faisait.

J’entendais, moi, les cris que l’on poussait dehors.

Je sentais l’odeur des incendies qui s’allumaient çà et là et ­
 [embrasaient nos maisons.

Je sentais la poudre et j’entendais les détonations.

Les barbares étaient sur nous

Et je priais pour que leurs armes soient bien aiguisées,

Que leurs balles trouvent sans peine leur cible.

Je priais pour qu’ils soient plus nombreux et plus agiles que nos
 [guerriers.

Je voulais qu’ils se concentrent tous sur un seul homme.

Je voulais sortir et leur crier en montrant Saro du doigt :

« C’est celui-là, celui-là seul qu’il faut tuer ! »

Les femmes étaient là qui m’entouraient et me pressaient de
 [mille murmures attentionnés.

Je ne pus me contenir.

J’éclatai de rire.

Et durant tout le temps que dura la bataille, je ris aux éclats sans
 [parvenir à m’arrêter.

Elles tentèrent de me calmer.

Je continuais à rire.

Je pensais que je serais peut-être veuve ce soir.

Mariée et libérée la même nuit.

Veuve et vierge,

Épouse intacte.

C’était là le plus beau mariage dont je pouvais rêver.

J’allais être une Djimba sans être à Saro.

Je ne cessai de penser à ce qui arriverait si Saro mourait.

La famille me donnerait pour époux le frère cadet

Comme cela est l’usage.

Il suffisait d’un coup, d’un seul, pour me libérer.

Un cheval qui piétine Saro dans la mêlée,

Une balle qui le fauche,

Une lance qui l’éventre,

Il suffisait d’une pierre qui le fasse déraper au moment du combat

Pour que mon malheur se change en douceur.

Je riais pour implorer le sort.

Mais il fut sourd à ma voix.

Les barbares furent repoussés.

Les hommes revinrent au banquet,

Titubant d’alcool et de frayeur.

Je ne reconnus pas Saro.

Il avait le visage couvert de sang.

Il se figea devant moi et me sourit.

[…]

Laurent Gaudé, Salina, « Le sang des femmes »,
« – 8. Le récit de Salina – », 2003.

Les clés du sujet

Question 1

  • « fonctions » signifie « rôles », « utilité ». Vous devez dire à quoi servent ces monologues.
  • Le point de vue à adopter est à la fois celui de l’auteur, du spectateur, et peut-être du personnage qui parle.
  • L’intérêt de ces monologues : informatif ? psychologique ? dramatique ?
  • Observez le paratexte pour situer les monologues dans l’intrigue et pour bien en comprendre les enjeux.

Question 2

  • Nommez les sentiments.
  • Servez-vous des pistes du commentaire et du sujet de dissertation.
  • Mais surtout identifiez les moyens (les faits d’écriture) mis en œuvre pour rendre compte de ces sentiments.
  • Encadrez votre réponse d’une introduction et d’une brève conclusion.
  • Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des différents textes.

>Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

>Le théâtre : voir lexique des notions.

Corrigé
Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

> Question 1

Introduction

Observez

Au début de la réponse présentez le corpus en le reliant à la question et en évitant les listes.

[Problématique et présentation du corpus] Le monologue est une convention théâtrale qui assure des fonctions diverses. Ainsi, au xviie siècle, dans Bazajet, de Racine, Roxane, favorite du sultan, s’interroge sur la trahison du prince Bazajet ; trois siècles plus tard, Max Rouquette dans sa réécriture de Médée prête à son héroïne un monologue ; Salina, l’héroïne de Laurent Gaudé, vient faire au début de la pièce un long récit du soir de son mariage.

1. Le rôle informatif du monologue quant à l’action

  • En début de pièce, le monologue peut avoir un rôle d’exposition : ainsi, Salina, comme dans une scène d’exposition, fait resurgir le passé dans le récit du soir de son mariage.
  • Le personnage peut aussi raconter des événements qui se sont déroulés « hors scène » ou rappeler certains faits déjà connus du public. Roxane revient sur ses illusions et ses erreurs durant « six mois entiers », Médée sur ses divers crimes et les malheurs qui ont jalonné son « vieux chemin de sang et de larmes ». Les trois héroïnes retracent le passé. Le monologue est alors une source d’information mais aussi l’occasion d’un bilan.

2. Une projection dans l’avenir, une anticipation

  • Le monologue, en suspendant l’action, fait un arrêt sur le présent, comme en témoignent l’adverbe « maintenant » (« Il faut maintenant… », dit Roxane ; « maintenant c’est fini », constate Médée) et l’usage du présent (« quel emploi […] m’imposé-je ? » ; « ma force naît… »).
  • Le monologue marque alors un moment crucial de délibération qui met en relief les enjeux de l’intrigue : Roxane se demande s’il faut « tendre quelque piège » ou attendre encore pour se venger ; Médée hésite entre « espoir » et « faiblesse ». De cette délibération va naître une décision.

3. La peinture des personnages et la création d’un registre

  • Ce moment de délibération est l’occasion pour l’héroïne de libérer ses sentiments, de permettre l’expression lyrique de sa douleur. 
  • Par là, elles dévoilent leur personnalité. Roxane et Médée, amoureuses, révèlent leur jalousie vengeresse (Roxane, dans sa « fureur », veut « punir » sa « rivale » et son « amant » ; Médée qualifie sa rivale de « vierge stupide » ; Salina crie « C’est celui-là […] qu’il faut tuer »). Le monologue permet de comprendre les mobiles et les mouvements affectifs que les personnages ne peuvent dévoiler face aux autres personnages.

4. Une fonction de dénonciation

Le monologue peut avoir une fonction dénonciatrice implicite.

  • Le récit de Salina est un témoignage sur son propre « malheur », mais aussi sur les mariages forcés, le cri de révolte de toutes les femmes opprimées contre le poids de la « famille ». Par son récit et son rire, elle traduit son violent désir d’être « libérée ».
  • Derrière les paroles de Médée, l’auteur stigmatise l’exclusion de l’étrangère, de « la gitane rejetée », contrainte à l’exil hors de la « ville ».

> Question 2 [sous forme de plan]

Introduction

[Problématique] Quels sont les sentiments qu’expriment les trois héroïnes dans leur monologue ?

1. Un amour passionné

Roxane et Médée sont des amoureuses passionnées.

  • Amour sensuel, charnel, presque sauvage chez Médée (expressions crues : « [mon] mâle » ; « une fille », « l’homme », la « vierge »).
  • Chez Roxane : deux fois le mot « amour » (v. 4 et 29).

2. L’espoir, la déception, la désillusion et la douleur

Les trois femmes se sentent trahies dans leur amour et expriment leur déception, leur désillusion et la douleur extrême qu’elles leur causent.

  • Roxane : long retour sur son erreur (« Et c’est moi qui… », v. 5-10), mots forts (« saisissement », « tourmentée », « épouvantée » à la rime), rythme ample (v. 5-10) ou au contraire heurté (v. 13, 27, 41) des vers.
  • Médée : métaphores saisissantes ( « vipère furieuse », « chemin de sang et de larmes » l. 6 et 19).
  • Salina exprime aussi sa forte déception par l’expression lyrique du « rêve » d’un autre mariage (v. 29-43) qui contraste avec la réalité (« Mais il fut sourd à ma voix », v. 46).

3. La jalousie, le mépris et la haine

  • Roxane et Médée : à la suite de cette trahison, l’amour se transforme en haine pour l’être aimé et en jalousie pour leur rivale : mots violents et péjoratifs (Roxane : « rivale » « perfidie », « perfide », « son Atalide », « ingrat » ; Médée : « l’autre, vierge stupide »).
  • Salina n’exprime pas de jalousie, mais sa haine est féroce, presque hystérique qui prend la forme de la jouissance (motif du rire) que lui procure le tableau imaginaire des blessures et de la mort possibles de Saro (mots très crus : « mourait, coup, piétine, éventre » ; mention des armes : « balle, lance, pierre ») ; anaphores (je voulais/je voulais », je priais/je priais »).

4. Un désir de vengeance

Leur désir de vengeance s’exprime diversement.

  • Roxane, affolée par l’urgence de la situation, en « fureur », veut aussi « punir », prendre une décision (répétition de « il faut », nombreux impératifs), mais elle se débat et lutte (nombreuses questions) et finit par reporter sa vengeance.
  • Médée, elle, se rebiffe avec « force » et détermination : interrogations d’indignation (« Ainsi se coucherait mon astre ? », l. 9), phrases brèves (« Maintenant, c’est fini », l. 12), futurs qui marquent sa résolution, métaphores épiques. Mais elle reste froidement lucide (« Ma force naît de cette paix », l. 13).
  • Salina revit avec intensité son amertume de ce soir-là devant la destruction de son rêve. Elle ne se projette pas encore dans le futur, tout à sa stupéfaction de voir Saro vivant (modes verbaux en contraste : conditionnel/indicatif).

Conclusion

Ces trois héroïnes expriment des passions extrêmes, hors du commun, rendues par des faits d’écriture divers.