Textes de Rimbaud, Cendrars et R. Char

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2012 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
S’inspirer de sa propre expérience ?
 
 

S’inspirer de sa propre expérience ? • Questions

La poésie

fra1_1206_07_00C

 

France métropolitaine • Juin 2012

Écriture poétique et quête du sens • 6 points

Questions

Documents

AArthur Rimbaud, « Roman », Cahier de Douai, in Poésies, 1870-1872.

BBlaise Cendrars, « Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France », Poésies complètes, 1913.

CRené Char, « L’Adolescent souffleté », Les Matinaux, 1950.

> 1. Quels pronoms personnels désignent l’adolescent dans ces trois poèmes ? Comment interpréter ces choix différents ? (3 points)

> 2. Quelles expériences vécues par les adolescents évoquent ces poèmes ? Que leur apportent-elles ? (3 points)

Après avoir répondu à ces questions, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A

Roman

Le poète Rimbaud a produit toute son œuvre poétique alors qu’il n’était lui-même qu’un adolescent.

I

On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.

– Un beau soir, foin des bocks et de la limonade1,

Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !

– On va sous les tilleuls verts de la promenade2

Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !

L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;

Le vent chargé de bruits, – la ville n’est pas loin,

– A des parfums de vigne et des parfums de bière…

II

– Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon

D’azur sombre3, encadré d’une petite branche,

Piqué4 d’une mauvaise étoile, qui se fond

Avec de doux frissons, petite et toute blanche…

Nuit de juin ! Dix-sept ans ! – On se laisse griser5.

La sève est du champagne et vous monte à la tête…

On divague6 ; on se sent aux lèvres un baiser

Qui palpite là, comme une petite bête…

III

Le cœur fou Robinsonne7 à travers les romans,

– Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,

Passe une demoiselle aux petits airs charmants,

Sous l’ombre du faux-col effrayant de son père…

Et, comme elle vous trouve immensément naïf,

Tout en faisant trotter ses petites bottines,

Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif…

– Sur vos lèvres alors meurent les cavatines8

IV

Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août.

Vous êtes amoureux – Vos sonnets La font rire.

Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.

– Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire… !

– Ce soir-là… – vous rentrez aux cafés éclatants,

Vous demandez des bocks ou de la limonade…

– On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans

Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.

Arthur Rimbaud, « Roman », Cahier de Douai, in Poésies, 1870-1872.

1 Le poète renonce à boire de la bière (les bocks) et de la limonade.

2 Espace bordé d’arbres, où l’on se promène à pied.

3 De ciel sombre.

4 Tacheté.

5 Rendre un peu ivre.

6 On laisse errer nos pensées, on déraisonne.

7 Le coeur s’échappe et vagabonde.

8 Air d’opéra, à sujet sentimental, pour soliste.

1 Le poète renonce à boire de la bière (les bocks) et de la limonade.

2 Espace bordé d’arbres, où l’on se promène à pied.

3 De ciel sombre.

4 Tacheté.

5 Rendre un peu ivre.

6 On laisse errer nos pensées, on déraisonne.

7 Le coeur s’échappe et vagabonde.

8 Air d’opéra, à sujet sentimental, pour soliste.

Document B

Prose du Transsibérien

Ce long poème de 445 vers, nourri de références propres à l’histoire de Cendrars, se présente comme le récit d’un jeune narrateur de seize ans qui fait le voyage de Moscou à Kharbine (ville de Mandchourie) en compagnie de Jeanne, une jeune fille parisienne.

En ce temps-là j’étais en mon adolescence

J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance

J’étais à 16 000 lieues1 du lieu de ma naissance

J’étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares

Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours

Car mon adolescence était alors si ardente et si folle

Que mon cœur, tour à tour, brûlait comme le temple d’Ephèse2 ou comme la Place Rouge de Moscou

Quand le soleil se couche.

Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.

Et j’étais déjà si mauvais poète

Que je ne savais pas aller jusqu’au bout.

Le Kremlin3 était comme un immense gâteau tartare

Croustillé d’or,

Avec les grandes amandes des cathédrales toutes blanches

Et l’or mielleux des cloches…

Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode4

J’avais soif

Et je déchiffrais des caractères cunéiformes5

Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit6 s’envolaient sur la place

Et mes mains s’envolaient aussi, avec des bruissements d’albatros

Et ceci, c’était les dernières réminiscences7 du dernier jour

Du tout dernier voyage

Et de la mer.

Pourtant, j’étais fort mauvais poète.

Je ne savais pas aller jusqu’au bout.

J’avais faim

Et tous les jours et toutes les femmes dans les cafés et tous les verres

J’aurais voulu les boire et les casser

Et toutes les vitrines et toutes les rues

Et toutes les maisons et toutes les vies

Et toutes les roues des fiacres8 qui tournaient en tourbillons sur les mauvais pavés

J’aurais voulu les plonger dans une fournaise de glaives

Et j’aurais voulu broyer tous les os

Et arracher toutes les langues

Et liquéfier tous ces grands corps étranges et nus sous les vêtements qui m’affolent…

Je pressentais la venue du grand Christ rouge de la révolution russe9

Et le soleil était une mauvaise plaie

Qui s’ouvrait comme un brasier.

En ce temps-là j’étais en mon adolescence

J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de ma naissance

J’étais à Moscou, où je voulais me nourrir de flammes

Et je n’avais pas assez des tours et des gares que constellaient mes yeux […]

Blaise Cendrars, « Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France », Poésies complètes, 1913.

1 Mesure de distance approximativement égale à quatre kilomètres.

2 Le temple d’Éphèse, considéré dans l’Antiquité comme la quatrième merveille du monde, fut incendié en 356.

3 Citadelle impériale située au cœur de Moscou.

4 Ville de Russie.

5 Écriture ancienne de Mésopotamie qui combine des signes en forme de clous triangulaires.

6 Dans la tradition biblique, la colombe symbolise l’Esprit saint.

7 Mémoire profonde, lointaine, comme venue du fond des âges.

8 Véhicule tiré par des chevaux.

9 Allusion à la Révolution de 1905, déclenchée à Saint-Pétersbourg, et dont la principale manifestation fut conduite par un religieux orthodoxe.

1 Mesure de distance approximativement égale à quatre kilomètres.

2 Le temple d’Éphèse, considéré dans l’Antiquité comme la quatrième merveille du monde, fut incendié en 356.

3 Citadelle impériale située au cœur de Moscou.

4 Ville de Russie.

5 Écriture ancienne de Mésopotamie qui combine des signes en forme de clous triangulaires.

6 Dans la tradition biblique, la colombe symbolise l’Esprit saint.

7 Mémoire profonde, lointaine, comme venue du fond des âges.

8 Véhicule tiré par des chevaux.

9 Allusion à la Révolution de 1905, déclenchée à Saint-Pétersbourg, et dont la principale manifestation fut conduite par un religieux orthodoxe.

Document C

L’Adolescent souffleté1

Les mêmes coups qui l’envoyaient au sol le lançaient en même temps loin devant sa vie, vers les futures années où, quand il saignerait, ce ne serait plus à cause de l’iniquité2 d’un seul. Tel l’arbuste que réconfortent ses racines et qui presse ses rameaux meurtris contre son fût3 résistant, il descendait ensuite à reculons dans le mutisme4 de ce savoir et dans son innocence. Enfin il s’échappait, s’enfuyait et devenait souverainement heureux. Il atteignait la prairie et la barrière des roseaux dont il cajolait la vase et percevait le sec frémissement. Il semblait que ce que la terre avait produit de plus noble et de plus persévérant, l’avait, en compensation, adopté.
Il recommencerait ainsi jusqu’au moment où, la nécessité de rompre disparue, il se tiendrait droit et attentif parmi les hommes, à la fois plus vulnérable et plus fort.

René Char, « L’Adolescent souffleté », Les Matinaux, 
© Éditions Gallimard, 1950.

2 Injustice.

3 Tronc de l’arbre.

4 État d’une personne qui refuse de parler ou est réduite au silence.

 Giflé.

1 Giflé.

2 Injustice.

3 Tronc de l’arbre.

4 État d’une personne qui refuse de parler ou est réduite au silence.

Question 1

  • Rappel des « pronoms personnels » : je/me/moi ; nous ; tu/te/toi ; vous ; il/elle/le/la/lui ; ils/elles/les/leur ; mais aussi le pronom indéfini : on. Il y a des formes atones (sans insistance) : je/tu ; et des formes toniques (qui insistent) : moi/toi, etc.
  • Vous devez préciser la personne utilisée (1re du singulier, etc.), analyser l’impression que l’emploi des pronoms crée chez le lecteur et éventuellement dire quelle situation d’énonciation ils installent, quel point de vue ils révèlent.
  • Ces pronoms peuvent varier au cours d’un même texte : cette variation est à interpréter et à commenter.
  • Ne juxtaposez pas l’analyse des poèmes, mais essayez de grouper les textes qui se ressemblent dans l’utilisation des pronoms.
  • Faites une brève phrase de conclusion qui confronte synthétiquement les textes.

Question 2

  • Les « expériences » désignent des événements vécus qui ont marqué et qui permettent d’acquérir une connaissance.
  • Vous devez vous demander ce qu’ont appris ces poètes par ces expériences, en quoi elles les ont formés et ont contribué à leur apprentissage.
  • Appuyez chacune de vos remarques sur des références précises aux textes.

>Réussir les questions : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

> Question 1

[Présentation du corpus] Les trois poèmes, par l’évocation d’une période riche mais difficile de la vie, dressent un portrait de l’adolescent. Au xixe siècle, Arthur Rimbaud, le poète révolté, se peint « à dix-sept ans » dans « Roman » ; au xxe siècle, Blaise Cendrars raconte ses expériences lors d’un voyage en compagnie de Jeanne dans « La Prose du Transsibérien » et René Char, dans « L’Adolescent souffleté », présente une image pitoyable du jeune homme.

[Problématique] L’emploi de pronoms personnels différents pour désigner l’adolescent crée des impressions diverses chez le lecteur.

1. Un adolescent prend la parole et raconte

  • Le poème de Blaise Cendrars se présente comme le récit de voyage d’un jeune narrateur de « seize ans ». De fait, la teneur autobiographique amène le poète à utiliser la première personne du singulier, souvent pour débuter une grande partie des vers.
  • Comme le narrateur adopte le point de vue interne, subjectif, le lecteur peut vivre de l’intérieur cette expérience, avec ses sensations (« J’avais faim/j’avais soif »), ses émotions et ses désirs (« j’aurais voulu broyer tous les os »). Aucune distance n’est prise : le poète livre du vécu dans sa spontanéité.

2. Des regards plus distanciés

Au contraire, dans les poèmes d’Arthur Rimbaud et de René Char, l’emploi des pronoms personnels marque une certaine distance par rapport au personnage de l’adolescent.

  • Le titre du poème de René Char annonce déjà par l’expression « L’adolescent » l’emploi de la 3e personne du singulier « il » pour désigner le jeune homme dont il fait le portrait. L’adolescent est décrit de l’extérieur, avec distance ; le ton est celui de l’objectivité, proche de la définition de dictionnaire (le choix du poème en prose et l’imparfait d’habitude soulignent cette impression). Le point de vue est externe et apparemment neutre, propre à convaincre par le recul affiché.
  • Dans les cinq premières strophes du poème d’Arthur Rimbaud, c’est aussi la 3e personne du singulier qui est utilisée, mais à travers le pronom indéfini « on ». Ce pronom dépasse le cas particulier, c’est celui de la généralisation. Mais ce pronom est aussi ambigu, car on l’utilise parfois à la place de « nous », marquant ainsi que l’on s’inclut dans le groupe. L’impression est donc double : Rimbaud adopte un ton détaché, un peu didactique, presque proverbial, pour donner une définition générale de l’adolescent (« on n’est pas sérieux »), mais en même temps il s’inclut dans ce « on » et les sensations qu’il transmet semblent bien subjectives car ce sont celles qu’il a lui-même ressenties.

3. Une étrange rupture de point de vue

Mais le poème de Rimbaud est encore plus complexe. La sixième strophe marque une rupture brusque dans l’utilisation des pronoms. Rimbaud change de situation d’énonciation et désigne l’adolescent par le pronom « vous » : il semble qu’il apostrophe directement le lecteur et le regarde. Le lecteur se trouve dans la position de l’adolescent que la « demoiselle […] trouve immensément naïf ». Le pluriel donne aussi l’impression que cette expérience est partagée par tous les adolescents auxquels s’adresse Rimbaud.

[Conclusion] L’emploi des pronoms correspond à divers points de vue sur le personnage de l’adolescent, en donne des visions différentes et crée sur le lecteur des impressions variées.

> Question 2

L’adolescence est une période d’expérimentation et de formation à l’âge adulte. Les trois poèmes relatent des expériences différentes et en soulignent les conséquences sur l’adolescent.

  • Rimbaud et Cendrars relatent une expérience liée à un déplacement, une errance (Rimbaud) ou un lointain voyage (Cendrars). Rimbaud « va sous les tilleuls verts de la promenade », une « nuit de juin », puis « rentre » dans un café ; Cendrars est à « 16 000 lieues du lieu de sa naissance », à Moscou « quand le soleil se couche ».
  • Ces moments de bohême où « le cœur fou Robinsonne » sont pour l’adolescent de « Roman » une expérience de liberté, d’éveil à de multiples sensations nouvelles, et enfin à l’amour. Cette expérience lui apporte l’apprentissage de la sensualité (« on sent aux lèvres un baiser »).
  • Le « voyage » de Cendrars, matérialisé par les « lieues » parcourues, par les « sept gares » et par les monuments exotiques russes qu’il nomme, forme sa jeunesse : il lui fait comprendre le monde et lui apprend à en discerner la beauté et les aspects poétiques. Ainsi « Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare/Croustillé d’or ». Alors qu’il était « fort mauvais poète », il a, grâce à ce voyage, trouvé une poétique : celle qu’il déploie dans la « Prose du Transsibérien ». L’expérience du voyage est liée à l’expérience poétique et à ses variations.
  • L’expérience de l’« adolescent souffleté » de René Char se démarque des deux autres parce qu’elle n’est pas agréable ni exaltante, mais douloureuse. L’adolescent reçoit des « coups ». Cette épreuve de la souffrance et de « l’iniquité » infligées par d’autres apporte à l’adolescent la sensation d’être « heureux » quand elle est dépassée, mais il en tire aussi un autre profit plus général et profond : la capacité à se projeter « loin dans sa vie, vers les futures années » et une force qui lui permettra de se « tenir droit et attentif » lorsqu’il sera adulte « parmi les hommes ».

Ainsi Rimbaud et Cendrars tirent de leur expérience un épanouissement. L’adolescent de René Char, lui, en tire un profit plus austère et y acquiert un durcissement salutaire pour la vie d’homme.