Textes de Rimbaud, Verlaine, F. Ponge et J. Réda

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2012 | Académie : Hors Académie

Exprimer la réalité du monde ou la transfigurer ?

 Questions

 

Documents

  1. Arthur Rimbaud, « Le Buffet », Poésies, 1870.

  2. Paul Verlaine, « Le Piano », Romances sans paroles, 1874.

  3. Francis Ponge, « La Valise » Pièces, 1961.

  4. Jacques Réda, « La Bicyclette », Retour au calme, 1989.

 1. Quelle évolution remarquez-vous dans la forme des poèmes qui composent ce corpus ? (3 points) 2. Par quels procédés les poètes donnent-ils vie aux objets ? (3 points)

Après avoir répondu à ces questions, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.
 

Document A 

Le Buffet

C'est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,

Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;

Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre

Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;

Tout plein, c'est un fouillis de vieilles vieilleries,

De linges odorants et jaunes, de chiffons

De femmes ou d'enfants, de dentelles flétries,

De fichus1 de grand-mère où sont peints des griffons

- C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches

De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches

Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

- Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,

Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis2

Quand s'ouvrent lentement tes grandes portes noires.

Arthur Rimbaud, Poésies, 1870.


1. Foulards.

2. Du verbe bruire : produire un son confus.

Document B 

Le Piano

Son joyeux, importun, d'un clavecin sonore.

(Pétrus Borel.)

Le piano que baise une main frêle

Luit dans le soir rose et gris vaguement,

Tandis qu'avec un très léger bruit d'aile

Un air bien vieux, bien faible et bien charmant

Rôde discret, épeuré1 quasiment,

Par le boudoir2 longtemps parfumé d'Elle.

Qu'est-ce que c'est que ce berceau soudain

Qui lentement dorlote mon pauvre être ?

Que voudrais-tu de moi, doux Chant badin3 ?

Qu'as-tu voulu, fin refrain incertain

Qui vas tantôt mourir vers la fenêtre

Ouverte un peu sur le petit jardin ?

Paul Verlaine, Romances sans paroles, 1874.


1. Apeuré.

2. Petite pièce dans laquelle la maîtresse de maison se retire pour être seule ou s'entretenir avec des intimes.

3. Léger, gai.

Document C 

La Valise

Ma Valise m'accompagne au massif de la Vanoise, et déjà ses nickels1 brillent et son cuir épais embaume. Je l'empaume2, je lui flatte le dos, l'encolure et le plat. Car ce coffre comme un livre plein d'un trésor de plis blancs : ma vêture3 singulière, ma lecture familière et mon plus simple attirail, oui, ce coffre comme un livre est aussi comme un cheval, fidèle contre mes jambes, que je selle, je harnache, pose sur un petit banc, selle et bride, bride et sangle ou dessangle dans la chambre de l'hôtel proverbial.

Oui, au voyageur moderne sa valise en somme reste comme un reste de cheval.

Francis Ponge, Pièces (1961), ᄅ Gallimard, 1971.


1. Ferrures en métal blanc argenté.

2. Prendre dans la paume de la main.

3. Vêtement.

Document D 

La Bicyclette

Passant dans la rue un dimanche à six heures, soudain,

Au bout d'un corridor fermé de vitres en losange,

On voit un torrent de soleil qui roule entre des branches

Et se pulvérise à travers les feuilles d'un jardin,

Avec des éclats palpitants au milieu du pavage

Et des gouttes d'or en suspens aux rayons d'un vélo.

C'est un grand vélo noir, de proportions parfaites,

Qui touche à peine au mur. Il a la grâce d'une bête

En éveil dans sa fixité calme : c'est un oiseau.

La rue est vide. Le jardin continue en silence

De déverser à flots ce feu vert et doré qui danse

Pieds nus, à petits pas légers sur le froid du carreau.

Parfois un chien aboie ainsi qu'aux abords d'un village.

On pense à des murs écroulés, à des bois, des étangs.

La bicyclette vibre alors, on dirait qu'elle entend.

Et voudrait-on s'en emparer, puisque rien ne l'entrave,

On devine qu'avant d'avoir effleuré le guidon

Éblouissant, on la verrait s'enlever d'un seul bond

À travers le vitrage à demi noyé qui chancelle,

Et lancer dans le feu du soir les grappes d'étincelles

Qui font à présent de ses roues deux astres en fusion.

Jacques Réda, Retour au calme, ᄅ Gallimard, 1989.

     LES CLÉS DU SUJET  

Question 1

  • Analysez la progression qui s'opère au fil du temps dans la forme des poèmes, Repérez les dates de chacun d'eux (de la fin du xixe siècle à la fin du xxe siècle).

  • Que veut dire le mot « forme » ? Il vous faut regarder ces poèmes : avant même de les lire, certaines caractéristiques vous apparaîtront. Puis, à la lecture, vous remarquerez d'autres différences dans la forme.

  • Allez du plus évident au moins évident : demandez-vous : les poèmes sont-ils en vers ou non ? Les vers sont-ils réguliers, irréguliers ou libres ? Y a-t-il des strophes ? des rimes ? Si oui, comment s'organisent-elles ?

  • Expliquez (en vous appuyant sur de votre connaissance de l'histoire de la poésie) les modifications que vous aurez constatées.

Question 2

  • La question propose une constatation : les poètes « donnent vie aux objets » qu'ils décrivent, ils les animent. Ne la discutez pas, mais donnez des indices pris dans les poèmes comme preuves de sa justesse.

  • « Procédés » signifie moyens littéraires, faits d'écriture ou figures de style. Étudiez les images, le vocabulaire, la situation d'énonciation et les indices personnels...

  • Ne juxtaposez pas l'analyse de chacun des poèmes, mais structurez votre réponse par procédé utilisé (un paragraphe par procédé repéré).

Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

La poésie : voir lexique des notions.

Corrigé

Question 1

Rimbaud dans « Le Buffet » et Verlaine avec « Le Piano » au xixe siècle, Ponge dans « La Valise » et Réda dans « La Bicyclette » au xxe siècle ont tous pris pour thème un objet du quotidien, mais la forme de leurs poèmes varie. En effet, la poésie qui, le plus souvent, obéit à des contraintes formelles s'est au cours des siècles affranchie de ces contraintes.

  • Trois des poèmes sont en vers réguliers : « Le Buffet », « Le Piano » et « La Bicyclette ». Deux sont encore de forme traditionnelle : le premier est un sonnet (forme fixe qui date du xvie siècle), avec deux quatrains suivis de deux tercets et des rimes embrassées (« sombre » / « gens » / « ombre » / « engageants »). Le deuxième comporte deux strophes (sizains) en décasyllabes et des rimes embrassées aussi (« frêle » / « vaguement » / « d'aile » / « charmant »). Le poème de Réda est plus libre : lui aussi en vers réguliers, mais de 14 pieds (non traditionnels), il ne comporte qu'une seule strophe de 21 vers et des rimes sporadiques (« soudain / jardin », « parfaites / bête », mais pas de rime pour « losange » ou entrave »).

  • Un seul poème se distingue des autres : « La Valise » de Ponge est en prose avec une disproportion entre les deux paragraphes.

  • L'évolution que marquent ces poèmes se caractérise par une obéissance aux règles de la versification au xixe siècle (Rimbaud et Verlaine), puis par un refus de la versification au xxe siècle (Ponge), et enfin par le retour à une forme versifiée plus traditionnelle, mais qui prend tout de même une certaine autonomie (Réda).

Question 2

  • Le poète transforme le réel et a le pouvoir d'animer l'inanimé, notamment les objets. Rimbaud donne vie à un meuble (« Le Buffet »), Verlaine à un instrument de musique (« Le Piano »), Ponge à une « Valise » et Réda à un moyen de transport (« La Bicyclette »). Pour cela, ils recourent à divers moyens.

  • C'est d'abord par les images que les poètes animent les objets. Ponge et Réda recourent à l'animalisation : la valise est « comme un cheval » dont elle a « le dos, l'encolure et le plat » et le poète la « flatte », la « selle » et la « harnache », la « sangle et dessangle » ; la bicyclette « a la grâce d'une bête » et « est un oiseau ».

  • Rimbaud et Verlaine recourent à la personnification : « le chêne [...] a pris cet air [...] des vieilles gens » (v. 2) ; le verbe baiser (v. 1) fait du piano un être humain à qui l'on marque son respect ou son affection.

  • Pour opérer ces transformations, les poètes procèdent progressivement, d'abord à travers des comparaisons (« comme »), puis ils passent à la métaphore, dans laquelle l'outil comparatif a disparu : ils rendent ainsi la transfiguration plus saisissante.

  • Ainsi, certains de ces objets peuvent émettre des sons, rendus par le champ lexical des bruits : le buffet « brui[t] », le piano émet « un très léger bruit d'aile ». Les objets sont capables de mouvement : les portes du buffet semblent « s'ouvr[ir] » d'elles-mêmes, l'air que joue le piano « rôde », la valise « accompagne » le poète comme un « cheval », la bicyclette « vibre » et paraît « s'enlever d'un seul bond ».

  • Les poètes dotent les objets de sensations (« on dirait » que la bicyclette « entend »), d'émotions (« l'air » du vieux piano est « épeuré ») ou, mieux, d'expérience (le buffet « sai[t] bien des histoires ») et même de volonté : Rimbaud et Verlaine utilisent des verbes qui traduisent des opérations de l'esprit, comme vouloir (v. 13 et v. 9-12).

  • Ils leur donnent même une personnalité ; chacun a ses traits de caractère : le « vieux » buffet a, grâce à son expérience, un « air [...] bon » ; le piano et son « air » sont « discret[s] » et « charmant[s] » ; la valise est « fidèle » ; la bicyclette est constamment « en éveil », bien que « calme ».

  • Certains de ces objets s'adonnent à des activités humaines : le buffet, comme un échanson, « verse [...] comme un flot de vieux vin » ou « conte » des « contes » ; le piano, comme une mère, « dorlote » le poète ; la valise « accompagne » le voyageur.

  • La majuscule au début de « Buffet », « Piano », « Valise » et « Bicyclette » transforme ces noms communs en noms propres. Le verbe « mourir » dans « Le Piano » de Verlaine (v. 11) suggère implicitement la vie.

  • Dans les poèmes de Rimbaud et de Verlaine, c'est aussi la situation d'énonciation qui donne vie aux objets : le tutoiement et les apostrophes directes indiquent que les poètes semblent les connaître au point de s'adresser à eux comme à des amis intimes. La dernière strophe du sonnet de Rimbaud s'ouvre par un tiret qui signale le début de paroles directes adressées au buffet : « Ô buffet [...], tu sais bien des histoires ». Verlaine adresse au piano une succession de questions comme pour lui demander la clé de ses interrogations : « Que voudrais-tu de moi, doux Chant badin ? »

Ainsi, le poète assure bien sa fonction de « créateur » presque magicien, puisqu'il peut donner vie à ce qui, en peinture, s'appellerait une « nature morte ».