Textes de Ronsard, Hugo, Rimbaud, E. Guillevic

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re S - 1re ES | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2013 | Académie : Moyen-Orient
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Célébrer la vie
 
 

Célébrer la vie • Question

Poésie

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Liban • Mai 2013

Série ES, S • 4 points

Question

Documents

APierre de Ronsard, Le Second Livre des Odes, ode 18 (1571).

BVictor Hugo, « Regard jeté dans une mansarde », Les Rayons et les Ombres, IV, 1 (1840).

CArthur Rimbaud, « La Maline », Poésies complètes (1870).

DEugène Guillevic, « Au-devant de la lumière… », Terre à bonheur, section « Exposé », II (1951).

> Quel rapport du poète au monde et à la vie s’exprime dans ces quatre textes ? Justifiez votre réponse.

Après avoir répondu à cette question, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A

J’ai l’esprit tout ennuyé

D’avoir trop étudié

Les Phénomènes d’Arate1 :

Il est temps que je m’ébatte,

Et que j’aille aux champs jouer.

Bons Dieux ! qui voudrait louer

Ceux qui collés sur un livre

N’ont jamais souci de vivre ?

Que nous sert l’étudier,

Sinon de nous ennuyer ?

Et soin dessus soin accroître2

À nous, qui serons peut-être

Ou ce matin, ou ce soir

Victimes de l’Orque noir3 ?

De l’Orque qui ne pardonne,

Tant il est fier, à personne.

Corydon4, marche devant,

Sache où le bon vin se vend :

Fais rafraîchir la bouteille,

Cherche une ombrageuse treille5

Pour sous elle me coucher :

Ne m’achète point de chair,

Car, tant soit-elle friande,

L’été je hais la viande.

Achète des abricots,

Des pompons6, des artichauts,

Des fraises, et de la crème :

C’est en été ce que j’aime,

Quand sur le bord d’un ruisseau

Je les mange au bruit de l’eau,

Étendu sur le rivage,

Ou dans un antre sauvage.

Ores que7 je suis dispos

Je veux rire sans repos,

De peur que la maladie

Un de ces jours ne me die8,

Je t’ai maintenant vaincu :

Meurs, galant, c’est trop vécu.

Pierre de Ronsard, Le Second Livre des Odes, ode 18 (1571).

1 Poète et astronome grec. Vers 9 à 11 : à quoi sert d’étudier, sinon à multiplier nos besognes et nos soucis ? Démon incarnant la mort. Ici, nom de valet. Vigne.  Melons. Maintenant que. Ne me dise.

1 Poète et astronome grec. Vers 9 à 11 : à quoi sert d’étudier, sinon à multiplier nos besognes et nos soucis ? Démon incarnant la mort. Ici, nom de valet. Vigne.  Melons. Maintenant que. Ne me dise.

Document B

Regard jeté dans une mansarde

L’Église est vaste et haute. À ses clochers superbes

L’ogive1 en fleur suspend ses trèfles1 et ses gerbes1 ;

Son portail resplendit, de sa rose1 pourvu ;

Le soir fait fourmiller sous la voussure2 énorme

Anges, vierges, le ciel, l’enfer sombre et difforme,

Tout un monde effrayant comme un rêve entrevu.

Mais ce n’est pas l’Église, et ses voûtes sublimes,

Ses porches, ses vitraux, ses lueurs, ses abîmes,

Sa façade et ses tours, qui fascine3 mes yeux ;

Non ; c’est, tout prés, dans l’ombre où l’âme aime à descendre

Cette chambre d’où sort un chant sonore et tendre,

Posée au bord d’un toit comme un oiseau joyeux.

Oui, l’édifice est beau, mais cette chambre est douce.

J’aime le chêne altier moins que le nid de mousse ;

J’aime le vent des prés plus que l’âpre ouragan ;

Mon cœur, quand il se perd vers les vagues béantes,

Préfère l’algue obscure aux falaises géantes,

Et l’heureuse hirondelle au splendide océan.

Victor Hugo, Les Rayons et les Ombres, IV, 1, 1840.

1 Ogive, trèfle, gerbe, rose (rosace) : éléments d’architecture gothique. Courbure.  Fascine : s’accorde ici avec « l’Église » (v. 7).

1 Ogive, trèfle, gerbe, rose (rosace) : éléments d’architecture gothique. Courbure.  Fascine : s’accorde ici avec « l’Église » (v. 7).

Document C

La Maline

Dans la salle à manger brune, que parfumait

Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise

Je ramassais un plat de je ne sais quel mets

Belge, et je m’épatais1 dans mon immense chaise.

En mangeant, j’écoutais l’horloge, – heureux et coi2.

La cuisine s’ouvrit avec une bouffée,

– Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,

Fichu3 moitié défait, malinement coiffée

Et, tout en promenant son petit doigt tremblant

Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc

En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,

Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m’aiser4 ;

– Puis, comme ça, – bien sûr, pour avoir un baiser, –

Tout bas : « Sens donc, j’ai pris une froid5 sur la joue… »

Charleroi, octobre [18]70.

Arthur Rimbaud, Poésies complètes, 1870.

1 Je m’installais confortablement. Tranquille. Foulard. Me mettre à l’aise. C’est Rimbaud qui souligne « une » en le mettant en italique.

1 Je m’installais confortablement. Tranquille. Foulard. Me mettre à l’aise. C’est Rimbaud qui souligne « une » en le mettant en italique.

Document D

« Au devant de la lumière… »

Au-devant de la lumière,

Au-devant de la journée,

Je vais. Et si mon pas

N’est pas encore très sûr

C’est que l’heure et l’espace

Me laissent récolter

Contentement et connaissance.

Le buis1 m’attire et je resterais là,

Sentant à peine le matin se transformer

Si le merle tout près

Ne venait me parler d’une lointaine eau noire

Et froide quelque part, et je regarde alors

À mes pieds la rosée tout autre qui entend.

Je ne ferai pas plus longtemps

Voyage avec le merle.

L’heure est au jour qui s’ouvre grand.

Quelques fleurs du volubilis

Prennent l’azur comme il se donne

Si d’autres attardées d’un acacia géant

Le voudraient plus prudent.

Le lierre, lui, s’acharne à demeurer secret.

Le tilleul s’est empli de moineaux qui criaillent,

Affolés, on dirait.

Et soudain l’épervier en sort, majestueux,

Emportant l’un d’entre eux

Dont le cri fait pitié.

C’est le même épervier

Qui planait ces jours-ci sur les champs d’à côté.

L’orgue est partout.

C’est le grand orgue

Qu’on entend moins

Qu’on ne devine.

Chant d’orgue sur les branches, sur le mur

Chant d’orgue sur les buis, sur quelques roses,

Chant d’orgue sur les toits, chant d’orgue sur les prés,

Chant de l’orgue sur l’horizon.

Les papillons

Sont souffle d’orgue dans l’aigu.

Les cyprès

N’ont jamais été plus recueillis.

C’est que l’instant se donne

Quand le jour s’est donné.

Eugène Guillevic, Terre à bonheur, section « Exposé », II (1951).

1 Espèce d’arbuste.

1 Espèce d’arbuste.

Comprendre la question

  • « rapport au… » signifie « relation avec (le monde) ». Il faut analyser comment le poète perçoit le monde, comment il s’y sent.
  • La question signifie : Comment le poète perçoit-il le monde et comment s’y sent-il ?
  • Analysez les éléments du monde que le poète privilégie et l’image qu’il en donne.
  • Analysez les sensations mentionnées et les sentiments suggérés.
  • Vous devez dire si ce « rapport » est positif (harmonie, empathie qui produit du bonheur) ou négatif (crainte, douleur qui produit l’angoisse).
  • Structurez votre réponse : encadrez-la d’une phrase d’introduction, qui situe les documents et reprend la question, et d’une brève conclusion, qui rappelle l’intérêt des éléments analysés.
  • Accompagnez chaque remarque d’exemples précis.

>Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

[Présentation du corpus et problématique] Le poète est un être sensible : le monde qui l’entoure et auquel il est très réceptif colore son univers mental et sa vision de la vie. Ronsard dans l’Ode 18 du Second livre des Odes, Hugo dans son poème « Regard jeté dans une mansarde », Rimbaud dans « La Maline » et Guillevic dans « Au-devant de la lumière… », du xvie au xxe siècle, à travers divers tableaux, révèlent leur rapport au monde et expriment tous leur perception de la vie.

  • Les quatre poèmes présentent une image positive de la vie et donnent une impression de bonheur simple, en harmonie avec la nature ou avec un lieu, où Ronsard « s’ébat », « joue » et rit, où Hugo « aime à descendre », où Rimbaud est « heureux et coi », où Guillevic ressent du « contentement » (le recueil s’intitule clairement Terre à bonheur…).
  • Cependant ce bonheur simple n’a pas la même source pour les quatre poètes. Ronsard et Rimbaud mentionnent plutôt des détails en relation avec les « nourritures terrestres » : « mets » et boisson pour Ronsard, et en outre, pour Rimbaud, de discrets plaisirs amoureux (v. 9-14). C’est un bonheur essentiellement épicurien lié aux plaisirs du corps et au confort physique. Tous deux se plaisent à être allongés paresseusement (Ronsard, v. 20-21 ; Rimbaud, v. 4 et 12). Hugo et Guillevic ont une appréhension plus dynamique du monde : l’un « descend », l’autre se promène (« je vais »).
  • Pour Ronsard, Hugo et Guillevic, et dans une moindre mesure pour Rimbaud, la nature est une composante essentielle de leur appréhension du monde et du bonheur : nature champêtre pour Ronsard (« champs », « ombrageuse treille »…), plus luxuriante et fourmillante chez Guillevic qui décrit les végétaux (« buis », « acacia », « lierre »…), les animaux (« merle », « moineaux »…), et les éléments (« l’azur », le vent comparé à un « orgue »). La nature chez Hugo n’est pas grandiose, mais humble et simple : il s’agit de « l’ombre » secrète, d’un « nid de mousse », de « l’algue obscure », d’une banale « hirondelle ». Chez Rimbaud, seuls les « fruits » rappellent la nature, mais comme objet de consommation.
 

Conseil

Dans une description, dans un poème, relevez et analysez la présence des notations sensorielles (visuelles, tactiles, auditives, olfactives, gustatives) pour en dégager la sensualité éventuelle.

  • L’appréhension du monde chez les quatre poètes se fait essentiellement par les sens, particulièrement en éveil : goût, toucher et ouïe chez Ronsard (les fruits, le vin, « rafraîchir », le « bruit de l’eau ») ; goût, odorat et toucher chez Rimbaud (« odeur », « bouffée », « velours », « sens ») ; vue, ouïe et toucher chez Hugo (« yeux », « mousse », « chant sonore », « vent ») ; vue et surtout ouïe chez Guillevic (« regarde », « criaillent », « chant » répété). Les poètes se sentent physiquement en osmose avec cette nature accueillante qu’ils célèbrent.
  • Chez Ronsard et Hugo, le monde et le bonheur se définissent par contraste. Ronsard oppose la vie à laquelle il aspire à l’inutile et ennuyeuse « étude » (v. 9-10), qui n’est pas pour lui la vraie vie (v. 8). Le monde que Hugo « aime » s’oppose par sa simplicité et son humilité aux réalisations « sublimes » de l’homme, fascinantes mais auxquelles il manque la douceur (v. 13) et la composante humaine (« chant… tendre »).
  • Enfin, les poètes, notamment Ronsard et Guillevic, ressentent la vie dans sa composante temporelle, le premier à l’échelle de l’existence, le second à l’échelle d’une promenade d’un jour : tous deux rendent compte de leur perception intime de l’écoulement du temps. Ronsard, de sa sensation de l’imminence de la maladie et de la mort (« l’Orque qui ne pardonne pas »), tire une philosophie du carpe diem. Guillevic, dont le poème suit la courbe du jour, invite à savourer tous les « instant[s] » et les « heure[s] » dans leur spécificité et à se baigner dans le jour. Plus discrètement, Rimbaud rend compte du bonheur à sentir la lenteur du temps qui passe par la mention de « l’horloge » qu’il « écoutai[t] » (imparfait de durée). Plus implicitement, Hugo mesure le temps à l’échelle de l’histoire : les cathédrales médiévales datent d’un temps lointain, la « mansarde » est devant lui…
  • En quelques vers, c’est donc toute une conception du monde et une leçon de vie que les quatre poètes transmettent au lecteur.