Textes de Shakespeare, Musset et J. Genet

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re S - 1re L - 1re ES | Thème(s) : Les questions sur un corpus - Le théâtre, texte et représentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2011 | Académie : Hors Académie

La mise en abyme

 Question

 

Documents

  1. William Shakespeare, Hamlet, III, 2, 1600.

  2. Alfred de Musset, On ne badine pas avec l'amour, III, 3, 1834.

  3. Jean Genet, Les Bonnes, (1947).

 

 Dans chacune de ces scènes, les personnages se jouent la comédie à l'intérieur d'une pièce. Vous expliquerez ce procédé et en préciserez la finalité.

Après avoir répondu à cette question, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.
 

Document A 

Hamlet a appris que son père, le roi du Danemark, a été assassiné par Claudius, son frère. Claudius s'est ainsi emparé du trône après avoir épousé la mère d'Hamlet devenue veuve. Hamlet décide de faire mimer par des comédiens présents au palais une pièce de théâtre qu'il a lui-même choisie et mise en scène.
 

Acte III, scène 2

Trompettes. Le rideau se lève, découvrant la scène où commence une pantomime1.

La pantomime

Entrent un roi et une reine qui s'embrassent fort tendrement. La reine s'agenouille et fait au roi force protestations, il la relève et appuie sa tête sur son épaule, puis il s'allonge sur un tertre2 couvert de fleurs. Elle, le voyant endormi, se retire. Paraît alors un personnage qui ôte au roi sa couronne, embrasse celle-ci, verse un poison dans l'oreille du dormeur, et s'en va. La reine revient et à la vue du roi mort s'abandonne au désespoir. À nouveau, suivi de trois ou quatre figurants, arrive l'empoisonneur. Il semble prendre part au deuil de la reine. On emporte le corps. L'empoisonneur courtise la reine en lui offrant des cadeaux. Elle le repousse d'abord, mais finit par accepter son amour.

Ophélie.

Qu'est-ce que cela veut dire, monseigneur ?

Hamlet.

Action sournoise et mauvaise, par Dieu ! Et tout le mal qui s'ensuit.

Ophélie.

Cette pantomime dit sans doute quel est le sujet de la pièce.

Paraît un comédien.

Hamlet.

Celui-ci va nous l'apprendre. Les comédiens ne savent pas garder un secret, ils vont tout vous dire.

Ophélie.

Va-t-il nous expliquer ce que l'on nous a montré ?

Hamlet.

Oui, et tout ce que vous lui montrerez. Si vous ne rougissez pas d'en faire montre, il ne rougira pas de vous en dire l'usage.

Ophélie.

Oh ! Vous êtes vilain, vilain. Je vais écouter la pièce.

Le Comédien.

Nous livrons à votre clémence

La tragédie qui commence.

Écoutez-nous s'il vous plaît.

Avec un peu de patience.

Il sort.

[...]

Le Roi.

Connaissez-vous le sujet ? N'a-t-il rien qui puisse offenser ?

Hamlet.

Offenser ? Absolument pas ; ce n'est qu'un jeu, ils s'empoisonnent pour rire.

Le Roi.

Quel est le titre de la pièce ?

Hamlet.

Le piège de la souris. Et pourquoi diable ? Eh bien, au figuré. Cette pièce a pour sujet un meurtre commis à Vienne. Gonzague est le nom du duc, Baptista, celui de sa femme, et vous allez voir qu'il s'agit d'un joli tour de coquin, mais n'est-ce pas, peu importe ! Votre majesté et nous qui avons la conscience pure, cela ne nous émeut pas. Que bronche le cheval blessé, nous notre col3 est indemne...

Entre Lucianus avec une fiole de poison. Il se dirige vers le dormeur.

[...]

Lucianus.

Pensée noire, main prompte, drogue sûre,

Convenance de l'heure, absence des témoins !

Ô toi faite à minuit, ô fétide4 mixture5

Qu'Hécate6 a infectée de ses funestes soins

Par l'affreuse magie de tes propriétés

Dévaste sans retard la vie et la santé.

Il verse le poison dans les oreilles du dormeur.

Hamlet.

Il l'empoisonne dans son jardin pour lui ravir ses États. Son nom est Gonzague, on peut en lire l'histoire, elle est écrite dans l'italien le plus pur. Et maintenant vous allez voir comment le meurtrier se fait aimer de la femme de Gonzague.

Ophélie.

Le roi se lève !

Hamlet.

Quoi, effrayé par un tir à blanc ?

La Reine.

Êtes-vous souffrant, monseigneur ?

Le Roi.

Donnez-moi un flambeau ! Partons !

Polonius.

Des flambeaux, des flambeaux, des flambeaux !

William Shakespeare, Hamlet, acte III, scène 2, 1600.


1. Art de s'exprimer par la danse, le geste, les mimiques, sans recourir au langage.

2. Élévation de terre servant souvent de sépulture.

3. Cou.

4. Qui a une odeur très désagréable.

5. Mélange bizarre de substances liquides.

6. Déesse infernale des terreurs nocturnes, connue pour son caractère maléfique.

Document B 

Promis au mariage, Perdican et Camille se retrouvent à la fin de leurs études. Le jeune homme avoue à Camille qu'il est amoureux d'elle. Par orgueil, mais aussi par peur que l'amour ne la fasse souffrir, Camille repousse froidement Perdican. Elle se vante, dans une lettre adressée à l'une des religieuses du couvent où elle a été élevée, d'avoir blessé Perdican. Or ce dernier intercepte la lettre et écrit aussitôt un billet à Camille, dans lequel il la convie à un rendez-vous.
 

Acte III, scène 3

[...]

Camille, lisant.

Perdican me demande de lui dire adieu avant de partir, près de la petite fontaine où je l'ai fait venir hier. Que peut-il avoir à me dire ? Voilà justement la fontaine, et je suis toute portée1. Dois-je accorder ce second rendez-vous ? Ah ! (Elle se cache derrière un arbre.) Voilà Perdican qui approche avec Rosette, ma sœur de lait. Je suppose qu'il va la quitter ; je suis bien aise de ne pas avoir l'air d'arriver la première.

Entrent Rosette2 et Perdican qui s'assoient.

Camille, cachée à part.

Que veut dire cela ? Il la fait asseoir près de lui ? Me demande-t-il un rendez-vous pour y venir causer avec une autre ? Je suis curieuse de savoir ce qu'il lui dit.

Perdican, à haute voix, de manière que Camille l'entende.

Je t'aime, Rosette ! toi seule au monde tu n'as rien oublié de nos beaux jours passés ; toi seule tu te souviens de la vie qui n'est plus ; prends ta part de ma vie nouvelle ; donne-moi ton cœur, chère enfant ; voilà le gage de notre amour.

Il lui pose sa chaîne sur le cou.

Rosette.

Vous me donnez votre chaîne d'or ?

Perdican.

Regarde à présent cette bague. Lève-toi, et approchons-nous de cette fontaine. Nous vois-tu tous les deux, dans la source, appuyés l'un sur l'autre ? Vois-tu tes beaux yeux près des miens, ta main dans la mienne ? Regarde tout cela s'effacer. (Il jette sa bague dans l'eau.) Regarde comme notre image a disparu ; la voilà qui revient peu à peu ; l'eau qui s'était troublée reprend son équilibre ; elle tremble encore ; de grands cercles noirs courent à sa surface ; patience, nous reparaissons ; déjà je distingue de nouveau tes bras enlacés dans les miens ; encore une minute, et il n'y aura plus une ride sur ton joli visage ; regarde&n sp;! c' eacute;tait une bague que m'avait donnée Camille.

Camille, à part.

 

Il a je é ma bague dans l'eau.

Perdican.

Sais-tu ce que c'est que l'amour Rosette ? Écoute ! le vent se tait ; la pluie du matin roule en perles sur les feuilles séchées que le soleil ranime. Par la lumière du ciel, par le soleil que voilà, je t'aime ! tu veux bien de moi, n'est-ce pas ? On n'a pas flétri ta jeunesse ? On n'a pas infiltré dans ton sang vermeil les restes d'un sang affadi ? Tu ne veux pas te faire religieuse ; te voilà jeune et belle dans les bras d'un jeune homme. Ô Rosette, Rosette ! sais-tu ce que c'est que l'amour ?

Rosette.

Hélas ! monsieur le docteur, je vous aimerai comme je pourrai.

Perdican.

Oui, comme tu pourras ; et tu m'aimeras mieux, tout docteur que je suis et toute paysanne que tu es, que ces pâles statues fabriquées par les nonnes3, qui ont la tête à la place du cœur, et qui sortent des cloîtres4 pour venir répandre dans la vie l'atmosphère humide de leurs cellules ; tu ne sais rien ; tu ne lirais pas dans un livre la prière que ta mère t'apprend, comme elle l'a apprise de sa mère ; tu ne comprends même pas le sens des paroles que tu répètes, quand tu t'agenouilles au pied de ton lit ; mais tu comprends bien que tu pries, et c'est tout ce qu'il faut à Dieu.

Rosette.

Comme vous me parlez, monseigneur !

Perdican.

Tu ne sais pas lire ; mais tu sais ce que disent ces bois et ces prairies, ces tièdes rivières, ces beaux champs couverts de moissons, toute cette nature splendide de jeunesse. Tu reconnais toute cette nature splendide de jeunesse. Tu reconnais tous ces milliers de frères, et moi pour l'un d'entre eux ; lève-toi ; tu seras ma femme, et nous prendrons racine ensemble dans la sève du monde tout-puissant.

Il sort avec Rosette.

Alfred de Musset, On ne badine pas avec l'amour, acte III, scène 3, 1834.


1. Je suis toute portée : me voici rendue (au lieu fixé par la lettre) sans avoir à faire beaucoup de chemin.

2. Jeune paysanne naïve.

3. Religieuses.

4. Couvents.

Document C 

Deux bonnes, Solange et Claire, ont pris l'habitude d'imiter leur maîtresse en son absence pour libérer l'agressivité et la frustration qu'elles ont accumulées envers elle.
 

Claire.

Préparez ma robe. Vite, le temps presse. Vous n'êtes pas là ? (Elle se retourne.) Claire ! Claire ! (Entre Solange.)

Solange.

Que Madame m'excuse, je préparais le tilleul (elle prononce « tillol ») de Madame.

Claire.

Disposez mes toilettes. La robe blanche pailletée. L'éventail, les émeraudes.

Solange.

Tous les bijoux de Madame ?

Claire.

Sortez-les. Je veux choisir. (Avec beaucoup d'hypocrisie.) Et naturellement les souliers vernis. Ceux que vous convoitez depuis des années. (Solange prend dans l'armoire quelques écrins qu'elle ouvre et dispose sur le lit.) Pour votre noce sans doute. Avouez qu'il vous a séduite ! Que vous êtes grosse1 ! Avouez-le ! (Solange s'accroupit sur le tapis, et, crachant dessus, cire des escarpins vernis.) Je vous ai dit, Claire, d'éviter les crachats. Qu'ils dorment en vous, ma fille, qu'ils y croupissent. Ah ! ah ! vous êtes hideuse, ma belle. Penchez-vous davantage et vous regardez dans mes souliers. (Elle tend son pied que Solange examine.) Pensez-vous qu'il me soit agréable de me savoir le pied enveloppé par les voiles de votre salive ? Par la brume de vos marécages ?

Solange, à genoux et très humble.

Je désire que Madame soit belle.

Claire, elle, s'arrange dans la glace.

Vous me détestez, n'est-ce pas ? Vous m'écrasez sous vos prévenances, sous votre humilité, sous les glaïeuls et le réséda. (Elle se lève et d'un ton plus bas.) On s'encombre inutilement. Il y a trop de fleurs. C'est mortel. (Elle se mire encore.) Je serai belle. Plus que vous ne le serez jamais. Car ce n'est pas avec ce corps et cette face que vous séduirez Mario. Ce jeune laitier ridicule vous méprise, et s'il vous a fait un gosse...

Solange.

Oh ! mais, jamais je n'ai...

Claire.

Taisez-vous idiote ! Ma robe !

Jean Genet, Les Bonnes (1947), Gallimard, 2001.


1. Enceinte.

     LES CLÉS DU SUJET  

Comprendre la question

  • Attention ! « Se jouer la comédie » signifie « faire semblant, jouer un rôle » ; le mot « comédie » a ici le sens de « pièce de théâtre, rôle feint » et non de « pièce comique ». Il ne s'agit pas de montrer que ces extraits sont comiques (deux d'entre eux ne le sont pas).

  • « Expliquer le procédé » : vous devez montrer en quoi il s'agit d'un double jeu de la part des personnages. Déterminez qui sont les acteurs, qui sont les spectateurs, quels sont les enjeux de ces mises en scène.

  • « Finalité » signifie « but, visée ». La question ne précise pas « finalité de qui ». Ce peut être celle de ceux qui jouent la comédie, mais aussi celle des auteurs. Envisagez les deux cas.

  • À travers ce double jeu, que recherchent les personnages qui jouent la comédie ? les auteurs ?

Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

Le théâtre : voir lexique des notions.

Corrigé

Le double jeu est un ressort dramatique exploité par de nombreux dramaturges, tant au xvie siècle dans Hamlet (Shakespeare), qu'au xixe siècle dans On ne badine pas avec l'amour (Musset), et plus récemment au xxe siècle dans Les Bonnes (Genet). Quel intérêt - tant du point de vue du personnage qui joue la comédie, que de celui de l'auteur - ce procédé présente-t-il et quelle en est la finalité ?

Mise en œuvre du procédé

Un des personnages « joue la comédie », c'est-à-dire qu'il endosse l'identité de quelqu'un d'autre et ne parle pas en son nom propre, et ce, devant un ou des spectateurs, avec une vraie mise en scène et la présence d'objets (symboliques pour la plupart). Il y a donc double jeu. Ici, nous avons affaire à trois cas de figure différents.

  • Dans Hamlet, il y a une vraie mise en abyme : des acteurs, engagés par Hamlet, jouent à l'intérieur de la pièce une pantomime qui annonce et résume une tragédie (en vers) où l'on « s'empoisonne pour rire », c'est-à-dire faussement, et qui s'intitule Le Piège de la souris. Lucianus est l'acteur qui joue l'assassin, les spectateurs sont les personnages d'Hamlet : le roi (oncle d'Hamlet qui a assassiné le père d'Hamlet pour lui prendre le trône), la reine (mère d'Hamlet séduite par l'oncle) et la jeune Ophélie.

  • Dans On ne badine pas avec l'amour, c'est l'un des protagonistes de la pièce, Perdican, qui joue l'amoureux : il fait une fausse déclaration d'amour à Rosette, qui est donc sans le savoir et actrice et spectatrice de cette feinte. Mais une seconde spectatrice assiste à la scène, cachée : Camille, la jeune fille que Perdican aime et qui l'a éconduit ; Camille ne fait pas partie de la pièce, elle y assiste.

  • Dans Les Bonnes, le double jeu est plus complexe. Claire et Solange sont les actrices d'une mascarade qu'elles improvisent et où elles changent d'identité : l'une prend l'identité de l'autre cependant que l'autre joue le rôle de Madame, leur maîtresse. Les deux sont actrices mais aucun autre personnage de la pièce n'est spectateur ; seul le public assiste à la scène.

Finalités des personnages qui jouent la comédie

Dans les trois cas, ce jeu cache une sorte de vengeance.

  • Hamlet cherche à démasquer le coupable, à lui faire comprendre qu'il a été percé à jour, à lui faire peur et à se venger indirectement de lui, et ce, de manière ironique (voir le titre de la pièce qu'il fait jouer). Le stratagème marche. La fuite du roi permet à Hamlet de vérifier que c'est bien lui son ennemi : c'est une sorte de déclaration de guerre.

  • Dans On ne badine pas avec l'amour, Perdican veut rendre Camille jalouse de Rosette, lui faire comprendre indirectement ce qu'est l'amour (la question posée à Rosette l'est en réalité à Camille : « Sais-tu ce que c'est que l'amour ? »), lui faire prendre conscience de l'erreur qu'elle fait en le rejetant et de la nocivité de l'éducation qu'elle a reçue. En somme, il veut se venger de sa froideur et, plus généralement, régler ses comptes avec les nonnes coupables d'avoir perverti une jeune fille amoureuse.

  • Dans les Bonnes, Claire et Solange se libèrent et se vengent des vexations qu'elles subissent de la part de leur maîtresse ; elles s'émancipent par la parole puisqu'elles ne peuvent le faire dans les actes. La comédie prend la forme d'une parodie (prononciation « tillol »), elle exprime le désir de se moquer par la caricature et par l'ironie.

Finalité des dramaturges :
user d'un ressort dramatique puissant et efficace

  • En ce qui concerne l'intrigue

    • La comédie jouée remplit une sorte de fonction d'exposition pour le spectateur : rappeler les sources du conflit entre Hamlet et le roi, non par un récit, mais par une mise en scène visible (Hamlet) ; rejouer une scène de vexation quotidienne dans Les Bonnes.

    • Elle marque un moment important de l'action et fait ainsi avancer l'intrigue : guerre implicitement déclarée entre Hamlet et le roi ; moment clé de l'histoire d'amour de Perdican-Camille, mais aussi de Perdican-Rosette.

    • Elle jette un éclairage sur la suite de l'action et crée le suspense : avenir pathétique de Rosette, que Perdican n'aime pas ? avenir tragique du roi démasqué ? désir de vengeance réelle des Bonnes ?

  • En ce qui concerne les personnages

    Par ce procédé, le dramaturge éclaire la psychologie :

      • soit de ceux qui « jouent la comédie » : on apprend la perspicacité et le désir de vengeance d'Hamlet ; l'amour de Perdican pour Camille, mais aussi sa cruauté et ses talents d'acteur ; la haine et le regard critique des bonnes sur Madame ;

      • soit des spectateurs de ces comédies : révélation de la lâcheté du roi (Hamlet), mais aussi de sa détermination ; de la jalousie de Camille, de la naïveté de Rosette (On ne badine pas avec l'amour).

  • En ce qui concerne le spectateur

    • Le double jeu donne un registre à la scène, ravive l'intérêt du spectateur et suscite des émotions : le registre est dramatique et angoissant (Hamlet), pathétique (On ne badine pas avec l'amour), burlesque et parodique (Les Bonnes).

    • Le double jeu assigne une position privilégiée au spectateur : le plaisir d'être omniscient. Il en sait plus que les personnages : plus que ceux qui sont trompés (Rosette), mais aussi plus que ceux qui trompent (les Bonnes).