Textes de Sophocle, Marivaux, J. Anouilh, B.-M. Koltès

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re L - 1re S | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Une pièce de théâtre,
c’est comme un match…
 
 

Une pièce de théâtre, c’est comme un match… • Question

Corrigé

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Théâtre

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Sujet inédit

le texte théâtral et sa représentation • 4 points

Question

Documents

A Sophocle, Antigone, ve siècle av. J.-C. (vers 441-472).

B Marivaux, L’Île des esclaves, 1725 (extrait des scènes 1 et 2).

C Jean Anouilh, Antigone, La Table ronde, 1944.

D Bernard-Marie Koltès, Le Retour au désert, Minuit, 1988.

> Après avoir défini l’enjeu de l’affrontement dans chacune de ces scènes, vous direz laquelle vous paraît la plus intense. Vous justifierez votre choix.

Après avoir répondu à cette question, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A

Créon. – Et toi, maintenant, réponds-moi, sans phrases, d’un mot. Connaissais-tu la défense que j’avais fait proclamer ?

Antigone. – Oui, je la connaissais : pouvais-je l’ignorer ? Elle était des plus claires.

Créon. – Ainsi tu as osé passer outre à ma loi ?

Antigone. – Oui, car ce n’est pas Zeus qui l’avait proclamée ! ce n’est pas la Justice, assise aux côtés des dieux infernaux ; non, ce ne sont pas là les lois qu’ils ont jamais fixées aux hommes, et je ne pensais pas que tes défenses à toi fussent assez puissantes pour permettre à un mortel de passer outre à d’autres lois, aux lois non écrites, inébranlables, des dieux ! Elles ne datent, celles-là, ni d’aujourd’hui ni d’hier, et nul ne sait le jour où elles ont paru. Ces lois-là, pouvais-je donc, par crainte de qui que ce fût, m’exposer à leur vengeance chez les dieux ? Que je dusse mourir, ne le savais-je pas ? Et cela, quand bien même tu n’aurais rien défendu. Mais mourir avant l’heure, je le dis bien haut, pour moi, c’est tout profit : lorsqu’on vit comme moi, au milieu de malheurs sans nombre, comment ne pas trouver de profit à mourir ? Subir la mort pour moi n’est pas une souffrance. C’en eût été une, au contraire, si j’avais toléré que le corps d’un fils de ma mère n’eût pas, après sa mort, obtenu un tombeau. De cela, oui, j’eusse souffert ; de ceci je ne souffre pas. Je te parais sans doute agir comme une folle. Mais le fou pourrait bien être celui même qui me traite de folle.

Lecoryphée. – Ah ! qu’elle est bien sa fille ! la fille intraitable d’un père intraitable. Elle n’a jamais appris à céder aux coups du sort.

Sophocle, Antigone, 442 av. J.-C., scène dite « des Lois » (v. 441-472),
trad. Paul Mazon, Les Belles Lettres, 1962.

Document B

La scène se passe sur une île ; Iphicrate, citoyen d’Athènes, vient d’y être jeté par la tempête en compagnie de son esclave Arlequin. Ils sont apparemment les seuls survivants du naufrage. Nous sommes dans une antiquité de convention.

Scène 1

Iphicrate. – Eh ! ne perdons point de temps, suis-moi, ne négligeons rien pour nous tirer d’ici ; si je ne me sauve, je suis perdu, je ne reverrai jamais Athènes, car nous sommes dans l’île des Esclaves.

Arlequin. – Oh, oh ! Qu’est-ce que c’est que cette race-là ?

Iphicrate. – Ce sont des esclaves de la Grèce révoltés contre leurs maîtres, et qui depuis cent ans sont venus s’établir dans une île, et je crois que c’est ici : tiens, voici sans doute quelques-unes de leurs cases ; et leur coutume, mon cher Arlequin, est de tuer tous les maîtres qu’ils rencontrent, ou de les jeter dans l’esclavage.

Arlequin. – Eh ! chaque pays a sa coutume ; ils tuent les maîtres, à la bonne heure, je l’ai entendu dire aussi, mais on dit qu’ils ne font rien aux esclaves comme moi.

Iphicrate. – Cela est vrai.

Arlequin. – Eh ! encore vit-on.

Iphicrate. – Mais je suis en danger de perdre la liberté, et peut-être la vie ; Arlequin, cela ne te suffit-il pas pour me plaindre ?

Arlequin, prenant sa bouteille pour boire. – Ah ! je vous plains de tout mon cœur, cela est juste.

Iphicrate. – Suis-moi donc.

Arlequinsiffle. – Hu, hu, hu.

Iphicrate. – Comment donc, que veux-tu dire ?

Arlequin, distrait, chante. – Tala ta lara.

Iphicrate. – Parle donc, as-tu perdu l’esprit, à quoi penses-tu ?

Arlequin, riant. – Ah ! ah ! ah ! Monsieur Iphicrate la drôle d’aventure ; je vous plains, par ma foi, mais je ne saurais m’empêcher d’en rire.

Iphicrate, à part les premiers mots. – Le coquin abuse de ma situation, j’ai mal fait de lui dire où nous sommes. Arlequin, ta gaieté ne vient pas à propos, marchons de ce côté.

Arlequin. – J’ai les jambes si engourdies.

Iphicrate. – Avançons, je t’en prie.

Arlequin. – Je t’en prie, je t’en prie ; comme vous êtes civil1 et poli ; c’est l’air du pays qui fait cela.

Iphicrate. – Allons, hâtons-nous, faisons seulement une demi-lieue sur la côte pour chercher notre chaloupe, que nous trouverons peut-être avec une partie de nos gens ; et en ce cas-là, nous nous rembarquerons avec eux.

Arlequin, en badinant. – Badin2 ! comme vous tournez cela !

Il chante.

L’embarquement est divin.

Quand on vogue, vogue, vogue,

L’embarquement est divin

Quand on vogue avec Catin3.

Iphicrate, retenant sa colère. – Mais je ne te comprends point, mon cher Arlequin.

Arlequin. – Mon cher patron, vos compliments me charment ; vous avez coutume de m’en faire à coups de gourdin qui ne valent pas ceux-là, et le gourdin est dans la chaloupe.

Iphicrate. – Eh ! ne sais-tu pas que je t’aime ?

Arlequin. – Oui, mais les marques de votre amitié tombent toujours sur mes épaules, et cela est mal placé. Ainsi tenez, pour ce qui est de nos gens, que le ciel les bénisse ; s’ils sont morts, en voilà pour longtemps ; s’ils sont en vie, cela se passera, et je m’en goberge4.

Iphicrate, un peu ému. – Mais j’ai besoin d’eux, moi.

Arlequin, indifféremment. – Oh ! cela se peut bien, chacun a ses affaires ; que je ne vous dérange pas !

Iphicrate. – Esclave insolent !

Arlequin, riant. – Ah ! ah ! vous parlez la langue d’Athènes, mauvais jargon que je n’entends5 plus.

Iphicrate. – Méconnais-tu ton maître, et n’es-tu plus mon esclave ?

Arlequin, se reculant d’un air sérieux. – Je l’ai été, je le confesse à ta honte ; mais va, je te le pardonne : les hommes ne valent rien. Dans le pays d’Athènes j’étais ton esclave, tu me traitais comme un pauvre animal, et tu disais que cela était juste, parce que tu étais le plus fort : eh bien, Iphicrate, tu vas trouver ici plus fort que toi ; on va te faire esclave à ton tour ; on te dira aussi que cela est juste, et nous verrons ce que tu penseras de cette justice-là, tu m’en diras ton sentiment, je t’attends là. Quand tu auras souffert, tu seras plus raisonnable, tu sauras mieux ce qu’il est permis de faire souffrir aux autres. Tout en irait mieux dans le monde, si ceux qui te ressemblent recevaient la même leçon que toi. Adieu, mon ami, je vais trouver mes camarades et tes maîtres. (Il s’éloigne.)

Iphicrate, au désespoir, courant après lui l’épée à la main. – Juste ciel ! peut-on être plus malheureux et plus outragé que je le suis ? Misérable, tu ne mérites pas de vivre.

Arlequin. – Doucement ; tes forces sont bien diminuées, car je ne t’obéis plus, prends-y garde.

Scène 2

Trivelin avec cinq ou six insulaires arrive conduisant une Dame et la Suivante, et ils accourent à Iphicrate qu’ils voient l’épée à la main.

Trivelin. – Arrêtez, que voulez-vous faire ?

Iphicrate. – Punir l’insolence de mon esclave.

Trivelin. – Votre esclave ? vous vous trompez, et l’on vous apprendra à corriger vos termes. (Il prend l’épée d’Iphicrate et la donne à Arlequin.) Prenez cette épée, mon camarade, elle est à vous.

Marivaux, L’Île des esclaves, 1725 (extrait des scènes 1 et 2).

1. Civil : courtois, poli.

2. Badiner, badin : plaisanter, plaisantin.

3. Catin : diminutif de Catherine.

4. Je m’en goberge : je m’en moque.

5. Entends : comprends.

Document C

Œdipe a eu deux fils, Étéocle et Polynice, et deux filles, Antigone et Ismène. À sa mort, ses deux fils s’entretuent pour prendre le pouvoir. Leur oncle, Créon, refuse d’enterrer Polynice qu’il considère comme un traître. Antigone décide de lui rendre malgré tous les honneurs funèbres. Ismène tente de l’en dissuader.

Ismène. – Tu sais, j’ai bien pensé, Antigone.

Antigone. – Oui.

Ismène. – J’ai bien pensé toute la nuit. Tu es folle.

Antigone. – Oui.

Ismène. – Nous ne pouvons pas.

Antigone, après un silence, de sa petite voix. – Pourquoi ?

Ismène. – Il1 nous ferait mourir.

Antigone. – Bien sûr. À chacun son rôle. Lui, il doit nous faire mourir, et nous, nous devons aller enterrer notre frère. C’est comme cela que ç’a été distribué. Qu’est-ce que tu veux que nous y fassions ?

Ismène. – Je ne veux pas mourir.

Antigone, doucement. – Moi aussi j’aurais bien voulu ne pas mourir.

Ismène. – Écoute, j’ai bien réfléchi toute la nuit. Je suis l’aînée. Je réfléchis plus que toi. Toi, c’est ce qui te passe par la tête tout de suite, et tant pis si c’est une bêtise. Moi, je suis plus pondérée. Je réfléchis.

Antigone. – Il y a des fois où il ne faut pas trop réfléchir.

Ismène. – Si, Antigone. D’abord c’est horrible, bien sûr, et j’ai pitié moi aussi de mon frère, mais je comprends un peu notre oncle.

Antigone. – Moi je ne veux pas comprendre un peu.

Ismène. – Il est le roi, il faut qu’il donne l’exemple.

Antigone. – Moi, je ne suis pas le roi. Il ne faut pas que je donne l’exemple, moi… Ce qui lui passe par la tête, la petite Antigone, la sale bête, l’entêtée, la mauvaise, et puis on la met dans un coin ou dans un trou. Et c’est bien fait pour elle. Elle n’avait qu’à ne pas désobéir !

Ismène. – Allez ! Allez !… Tes sourcils joints, ton regard droit devant toi et te voilà lancée sans écouter personne. Écoute-moi. J’ai raison plus souvent que toi.

Antigone. – Je ne veux pas avoir raison.

Ismène. – Essaie de comprendre au moins !

Antigone. – Comprendre… Vous n’avez que ce mot-là dans la bouche, tous, depuis que je suis toute petite. Il fallait comprendre qu’on ne peut pas toucher à l’eau, à la belle eau fuyante et froide parce que cela mouille les dalles, à la terre parce que cela tache les robes. Il fallait comprendre qu’on ne doit pas manger tout à la fois, donner tout ce qu’on a dans ses poches au mendiant qu’on rencontre, courir, courir dans le vent jusqu’à ce qu’on tombe par terre et boire quand on a chaud et se baigner quand il est trop tôt ou trop tard, mais pas juste quand on en a envie ! Comprendre. Toujours comprendre. Moi, je ne veux pas comprendre. Je comprendrai quand je serai vieille. (Elle achève doucement.) Si je deviens vieille. Pas maintenant.

Jean Anouilh, Antigone, La Table ronde, 1944.

1. Créon.

Document D

Pendant la guerre d’Algérie, Mathilde revient en France avec son fils Édouard dans l’intention de récupérer la maison familiale et de régler des comptes. Une violente dispute l’oppose à son frère Adrien devant les serviteurs, Aziz et madame Queuleu.

Aziz. – Qu’ils se tapent donc, et, quand ils seront calmés, Aziz ramassera les morceaux.

Entre Édouard.

Madame Queuleu. – Édouard, je t’en supplie, je vais devenir folle.

Édouard retient sa mère, Aziz retient Adrien.

Adrien – Tu crois, pauvre folle, que tu peux défier le monde ? Qui es-tu pour provoquer tous les gens honorables ? Qui penses-tu être pour bafouer les bonnes manières, critiquer les habitudes des autres, accuser, calomnier, injurier le monde entier ? Tu n’es qu’une femme, une femme sans fortune, une mère célibataire, une fille-mère, et, il y a peu de temps encore, tu aurais été bannie de la société, on te cracherait au visage et on t’enfermerait dans une pièce secrète pour faire comme si tu n’existais pas. Que viens-tu revendiquer ? Oui, notre père t’a forcée à dîner à genoux pendant un an à cause de ton péché, mais la peine n’était pas assez sévère, non. Aujourd’hui encore, c’est à genoux que tu devrais manger à notre table, à genoux que tu devrais me parler, à genoux devant ma femme, devant madame Queuleu, devant tes enfants. Pour qui te prends-tu, pour qui nous prends-tu, pour sans cesse nous maudire et nous défier ?

Mathilde. – Eh bien, oui, je te défie, Adrien ; et avec toi ton fils, et ce qui te sert de femme. Je vous défie, vous tous, dans cette maison, et je défie le jardin qui l’entoure et l’arbre sous lequel ma fille se damne, et le mur qui entoure le jardin. Je vous défie, l’air que vous respirez, la pluie qui tombe sur vos tètes, la terre sur laquelle vous marchez ; je défie cette ville, chacune de ses rues et chacune de ses maisons, je défie le fleuve qui la traverse, le canal et les péniches sur le canal, je défie le ciel qui est au-dessus de vos têtes, les oiseaux dans le ciel, les morts dans la terre, les morts mélangés à la terre et les enfants dans le ventre de leurs mères. Et, si je le fais, c’est parce que je sais que je suis plus solide que vous tous, Adrien.

Aziz entraîne Adrien, Édouard entraîne Mathilde. Mais ils s’échappent et reviennent.

Mathilde. – Car sans doute l’usine ne m’appartient-elle pas, mais c’est parce que je n’en ai pas voulu, parce qu’une usine fait faillite plus vite qu’une maison ne tombe en ruine, et que cette maison tiendra encore après ma mort et après celle de mes enfants, tandis que ton enfant se promènera dans des hangars déserts où coulera la pluie en disant : C’est à moi, c’est à moi. Non, l’usine ne m’appartient pas, mais cette maison est à moi et, parce qu’elle est à moi, je décide que tu la quitteras demain. Tu prendras tes valises, ton fils, et le reste, surtout le reste, et tu iras vivre dans tes hangars, dans tes bureaux dont les murs se lézardent, dans le fouillis des stocks en pourriture. Demain je serai chez moi.

Adrien. – Quelle pourriture ? Quelles lézardes ? Quelles ruines ? Mon chiffre d’affaires est au plus haut. Crois-tu que j’ai besoin de cette maison ? Non. Je n’aimais y vivre qu’à cause de notre père, en mémoire de lui, par amour pour lui.

Mathilde. – Notre père ? De l’amour pour notre père ? La mémoire de notre père, je l’ai mise aux ordures il y a bien longtemps.

Adrien. – Ne touche pas à cela, Mathilde. Respecte au moins cela. Cela au moins, ne le salis pas.

Mathilde. – Non, je ne le salirai pas, cela est déjà très sale tout seul.

Bernard-Marie Koltès, Le Retour au désert, Minuit, 1988.

Comprendre la question

  • L’« enjeu », au figuré, est ce que l’on peut gagner ou perdre dans une situation, les conséquences d’un affrontement.
  • Définissez, pour chaque texte, l’identité et les rapports des personnages, le sujet de l’affrontement et les risques encourus.
  • Puis choisissez le texte qui, selon vous, est le plus « intense », le plus tendu ; donnez les raisons de votre choix.
  • Ces raisons peuvent être : l’identité et le tempérament des personnages ; le domaine (social, politique, moral…) de la question débattue ; l’intérêt pour un spectateur de notre époque ; l’écriture théâtrale.

> Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

> Le théâtre : voir lexique des notions.

Corrigé

Les quatre scènes de théâtre du corpus sont représentatives de l’évolution du genre, depuis l’Antiquité avec l’Antigone de Sophocle, jusqu’à nos jours avec la réécriture d’Antigone par Anouilh et Le Retour au désert de Koltès, en passant par le siècle des Lumières avec L’Île des esclaves de Marivaux. Elles mettent toutes en scène des affrontements, mais de nature différente.

Les différents enjeux

  • L’enjeu des deux scènes d’Antigone se ressemble. Elles mettent en scène la même tragédie : Antigone risque sa vie et, chez Sophocle, elle sait déjà qu’elle est condamnée à mourir (« Que je dusse mourir, ne le savais-je pas ? »). Cependant, les deux scènes diffèrent : dans la tragédie antique, les personnages s’opposent sur une question politique pour l’un, religieuse et morale pour l’autre. Les rapports de force sont tendus et chacun campe, intraitable, sur ses positions. Le texte d’Anouilh modernise ce mythe et oppose les deux sœurs, Antigone et Ismène : celle-ci prône l’obéissance, aux dépens de lois morales et familiales et rappelle que contrevenir à la loi mènerait à la mort : « Il nous ferait mourir ».
  • La scène de L’Île des esclaves de Marivaux est très ancrée dans son siècle et oppose un maître et son valet. L’enjeu est social : il s’agit de savoir à qui va revenir le pouvoir, qui sera « l’esclave » de l’autre. Iphicrate le dit lui-même : « Je suis en danger de perdre la liberté, et peut-être la vie », ce qu’Arlequin confirme : dans cette île, « on va te faire esclave à ton tour ».
  • La scène de Koltès se déroule dans le cadre plus intime d’une famille d’anciens colons en Algérie et met face à face une sœur et son frère que tout oppose. Mathilde vient récupérer la maison paternelle et la fabrique familiale et en même temps « défier » les valeurs de son frère.

La scène la plus intense

  • Entre un conflit dont l’issue est déjà certaine dans une réalité religieuse qui n’est plus la nôtre, un enjeu social ancré dans le xviiie siècle (Marivaux), un enjeu très marqué par le contexte historique (Koltès), la scène extraite de l’Antigone d’Anouilh se distingue par sa portée plus générale et plus humaine, rendue intemporelle par la modernisation du mythe antique. C’est en cela qu’elle peut toucher davantage un public contemporain. La scène pose plusieurs problèmes humains : celui du destin (« C’est comme cela que cela a été distribué »), celui du pouvoir et de l’obéissance aveugle (« Il est le roi ») ou de la rébellion contre une loi inique (« Elle n’avait qu’à ne pas désobéir »), et celui du bonheur gâché par les impératifs moraux.
  • L’identité des deux personnages aussi rend cette scène particulièrement poignante. Dans les autres scènes, l’antagonisme entre les personnages s’accompagne d’une nette opposition d’identité (sociale chez Marivaux ; psychologique chez Koltès). Chez Anouilh, l’amour que se portent les deux sœurs, le fait qu’elles soient en fait d’accord sur le fond mais qu’elles se dressent l’une contre l’autre avec douceur et douleur, rend l’affrontement plus pathétique.
  • Les rares didascalies qui définissent le ton d’Antigone (« de sa petite voix », « doucement », « elle achève doucement ») la rendent encore plus pitoyable dans sa faiblesse et sa discrétion. Mais sa détermination profonde (« Moi je ne veux pas comprendre ») confirme qu’elle ne saurait échapper à la mort : la scène est profondément tragique.
  • Enfin, le lyrisme de la langue, parfois poétique (comme dans la réplique d’Antigone « Comprendre… »), fait mesurer l’écart entre la vie simple et heureuse qu’elle mérite, sa jeunesse et la mort qui l’attend (le verbe mourir est répété à plusieurs reprises) : tout cela contribue à l’intensité de l’émotion.
  • La comparaison entre les deux Antigone montre que, repris et modernisés, les mythes anciens comportent un fort potentiel dramatique et émotionnel, parce qu’ils mettent en scène des enjeux profonds, dégagés des contingences historiques et sociales.