Textes de Stendhal, Balzac et Zola

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Les questions sur un corpus - Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Question sur le corpus | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Faire son chemin
 
 

Faire son chemin

Corrigé

5

Le roman

fra1_1100_00_40C

 

Sujet inédit

Le personnage de roman • 6 points

Question

Documents

A Stendhal, Le Rouge et le Noir, partie I, chap. 10, 1830.

B Honoré de Balzac, Le Père Goriot, partie II, 1835.

C Émile Zola, Au bonheur des dames, chap. 14, 1883.

> Comment, dans ces extraits, les romanciers mettent-ils en scène le goût de la réussite et l’ambition de leurs personnages ?

Après avoir répondu à cette question, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A

Le Rouge et le Noir raconte l’ascension sociale, sous la Restauration, d’un jeune séminariste, Julien Sorel, grand admirateur de Napoléon. Engagé par M. de Rênal, maire de Verrières, pour être le précepteur de ses enfants, Julien vient d’obtenir une augmentation de ses gages et un jour de congé.

Julien prenait haleine un instant à l’ombre de ces grandes roches, et puis se remettait à monter. Bientôt par un étroit sentier à peine marqué et qui sert seulement aux gardiens des chèvres, il se trouva debout sur un roc immense et bien sûr d’être séparé de tous les hommes. Cette position physique le fit sourire, elle lui peignait la position qu’il brûlait d’atteindre au moral. L’air pur de ces montagnes élevées communiqua la sérénité et même la joie à son âme. Le maire de Verrières était bien toujours, à ses yeux, le représentant de tous les riches et de tous les insolents de la terre ; mais Julien sentait que la haine qui venait de l’agiter, malgré la violence de ses mouvements, n’avait rien de personnel. S’il eût cessé de voir M. de Rênal, en huit jours il l’eût oublié, lui, son château, ses chiens, ses enfants et toute sa famille. Je l’ai forcé, je ne sais comment, à faire le plus grand sacrifice. Quoi ! plus de cinquante écus par an ! un instant auparavant je m’étais tiré du plus grand danger. Voilà deux victoires en un jour ; la seconde est sans mérite, il faudrait en deviner le comment. Mais à demain les pénibles recherches. Julien, debout, sur son grand rocher, regardait le ciel, embrasé par un soleil d’août. Les cigales chantaient dans le champ au-dessous du rocher ; quand elles se taisaient tout était silence autour de lui. Il voyait à ses pieds vingt lieues de pays. Quelque épervier parti des grandes roches au-dessus de sa tête était aperçu par lui, de temps à autre, décrivant en silence ses cercles immenses. L’œil de Julien suivait machinalement l’oiseau de proie. Ses mouvements tranquilles et puissants le frappaient, il enviait cette force, il enviait cet isolement. C’était la destinée de Napoléon, serait-ce un jour la sienne ?

Stendhal, Le Rouge et le Noir, partie I, chap. 10, 1830.

Document B

Eugène de Rastignac, jeune noble de province ambitieux mais peu fortuné, est « monté » à Paris pour réussir. Il occupe une modeste chambre à la pension Vauquer. Un soir, un personnage mystérieux et inquiétant, nommé Vautrin, lui prodigue des conseils de réussite…

Voilà le carrefour de la vie, jeune homme, choisissez. Vous avez déjà choisi : vous êtes allé chez notre cousine de Beauséant, et vous y avez flairé le luxe. Vous êtes allé chez madame de Restaud, la fille du père Goriot, et vous y avez flairé la Parisienne. Ce jour-là vous êtes revenu avec un mot écrit sur votre front, et que j’ai bien su lire : Parvenir ! Parvenir à tout prix. Bravo ! ai-je dit, voilà un gaillard qui me va. Il vous a fallu de l’argent. Où en prendre ? Vous avez saigné vos sœurs. Tous les frères flouent plus ou moins leurs sœurs. Vos quinze cents francs arrachés, Dieu sait comme ! Dans un pays où l’on trouve plus de châtaignes que de pièces de cent sous, ils vont filer comme des soldats à la maraude1. Après, que ferez-vous ? Vous travaillerez ? Le travail, compris comme vous le comprenez en ce moment, donne, dans les vieux jours, un appartement chez maman Vauquer, à des gars de la force de Poiret. Une rapide fortune est le problème que se proposent de résoudre en ce moment cinquante mille jeunes gens qui se trouvent tous dans votre position. Vous êtes une unité de ce nombre-là. Jugez des efforts que vous avez à faire et de l’acharnement du combat. Il faut vous manger les uns les autres comme des araignées dans un pot, attendu qu’il n’y a pas cinquante mille bonnes places. Savez-vous comment on fait son chemin ici ? Par l’éclat du génie ou par l’adresse de la corruption. Il faut entrer dans cette masse d’hommes comme un boulet de canon, ou s’y glisser comme une peste. L’honnêteté ne sert à rien. L’on plie sous le pouvoir du génie, on le hait, on tâche de le calomnier, parce qu’il prend sans partager ; mais on plie s’il persiste ; en un mot, on l’adore à genoux quand on n’a pas pu l’enterrer sous la boue. La corruption est en force, le talent est rare. Ainsi la corruption est l’arme de la médiocrité qui abonde, et vous en sentirez partout la pointe. Vous verrez des femmes dont les maris ont six mille francs d’appointements pour tout potage, et qui dépensent plus de dix mille francs à leur toilette. Vous verrez des employés à douze cents francs acheter des terres. Vous verrez des femmes se prostituer pour aller dans la voiture du fils d’un pair de France, qui peut courir à Longchamp sur la chaussée du milieu. Vous avez vu le pauvre bêta de père Goriot obligé de payer la lettre de change endossée par sa fille, dont le mari a cinquante mille livres de rente. Je vous défie de faire deux pas dans Paris sans rencontrer des manigances infernales. Je parierais ma tête contre un pied de cette salade que vous donnerez dans un guêpier chez la première femme qui vous plaira, fût-elle riche, belle et jeune. Toutes sont bricolées par les lois, en guerre avec leurs maris à propos de tout. Je n’en finirais pas s’il fallait vous expliquer les trafics qui se font pour des amants, pour des chiffons, pour des enfants, pour le ménage ou pour la vanité, rarement par vertu, soyez-en sûr. Aussi l’honnête homme est-il l’ennemi commun. Mais que croyez-vous que soit l’honnête homme à Paris ? L’honnête homme est celui qui se tait, et refuse de partager. Je ne vous parle pas de ces pauvres ilotes2 qui partout font la besogne sans être jamais récompensés de leurs travaux et que je nomme la confrérie des savates du bon Dieu. Certes, là est la vertu dans toute la fleur de sa bêtise, mais là est la misère. Je vois d’ici la grimace de ces braves gens si Dieu nous faisait la mauvaise plaisanterie de s’absenter au jugement dernier. Si donc vous voulez promptement la fortune, il faut être déjà riche ou le paraître. Pour s’enrichir, il s’agit ici de jouer de grands coups ; autrement on carotte3, et votre serviteur ! Si dans les cent professions que vous pouvez embrasser, il se rencontre dix hommes qui réussissent vite, le public les appelle des voleurs. Tirez vos conclusions. Voilà la vie telle qu’elle est. Ça n’est pas plus beau que la cuisine, ça pue tout autant, et il faut se salir les mains si l’on veut fricoter4 ; sachez seulement vous bien débarbouiller : là est toute la morale de notre époque. Si je vous parle ainsi du monde, il m’en a donné le droit, je le connais. Croyez-vous que je le blâme ? Du tout. Il a toujours été ainsi. Les moralistes ne le changeront jamais. L’homme est imparfait. Il est parfois plus ou moins hypocrite, et les niais disent alors qu’il a ou n’a pas de mœurs. Je n’accuse pas les riches en faveur du peuple ; l’homme est le même en haut, en bas, au milieu. Il se rencontre par chaque million de ce haut bétail dix lurons qui se mettent au-dessus de tout, même des lois : j’en suis. Vous, si vous êtes un homme supérieur, allez en droite ligne et la tête haute. Mais il faudra lutter contre l’envie, la calomnie, la médiocrité, contre tout le monde. Napoléon a rencontré un ministre de la Guerre qui s’appelait Aubry, et qui a failli l’envoyer aux colonies. Tâtez-vous ! Voyez si vous pourrez vous lever tous les matins avec plus de volonté que vous n’en aviez la veille.

Honoré de Balzac, Le Père Goriot, partie II, 1835.

1. Cherchant à voler des fruits et des légumes dans les jardins. 2. Esclaves. 3. Escroque. 4. S’occuper d’affaires louches.

Document C

Tournant le dos au petit commerce, Octave Mouret invente et dirige le grand magasin Au bonheur des dames avec son génie du commerce et sa connaissance de la sensibilité féminine.

Et Mouret regardait toujours son peuple de femmes, au milieu de ces flamboiements. Les ombres noires s’enlevaient avec vigueur sur les fonds pâles. De longs remous brisaient la cohue, la fièvre de cette journée de grande vente passait comme un vertige, roulant la houle désordonnée des têtes. On commençait à sortir, le saccage des étoffes jonchait les comptoirs, l’or sonnait dans les caisses ; tandis que la clientèle, dépouillée, violée, s’en allait à moitié défaite, avec la volupté assouvie et la sourde honte d’un désir contenté au fond d’un hôtel louche. C’était lui qui les possédait de la sorte, qui les tenait à sa merci, par son entassement continu de marchandises, par sa baisse des prix et ses rendus, sa galanterie et sa réclame. Il avait conquis les mères elles-mêmes, il régnait sur toutes avec la brutalité d’un despote, dont le caprice ruinait des ménages. Sa création apportait une religion nouvelle, les églises que désertait peu à peu la foi chancelante étaient remplacées par son bazar, dans les âmes inoccupées désormais. La femme venait passer chez lui les heures vides, les heures frissonnantes et inquiètes qu’elle vivait jadis au fond des chapelles : dépense nécessaire de passion nerveuse, lutte renaissante d’un dieu contre le mari, culte sans cesse renouvelé du corps, avec l’au-delà divin de la beauté. S’il avait fermé ses portes, il y aurait eu un soulèvement sur le pavé, le cri éperdu des dévotes auxquelles on supprimerait le confessionnal et l’autel. Dans leur luxe accru depuis dix ans, il les voyait, malgré l’heure, s’entêter au travers de l’énorme charpente métallique, le long des escaliers suspendus et des ponts volants. Mme Marty et sa fille, emportées au plus haut, vagabondaient parmi les meubles. Retenue par son petit monde, Mme Bourdelais ne pouvait s’arracher des articles de Paris. Puis, venait la bande, Mme de Boves toujours au bras de Vallagnosc, et suivie de Blanche, s’arrêtant à chaque rayon, osant regarder encore les étoffes de son air superbe. Mais, de la clientèle entassée, de cette mer de corsages gonflés de vie, battant de désirs, tout fleuris de bouquets de violettes, comme pour les noces populaires de quelque souveraine, il finit par ne plus distinguer que le corsage nu de Mme Desforges, qui s’était arrêtée à la ganterie avec Mme Guibal. Malgré sa rancune jalouse, elle aussi achetait, et il se sentit le maître une dernière fois, il les tenait à ses pieds, sous l’éblouissement des feux électriques, ainsi qu’un bétail dont il avait tiré sa fortune.

Émile Zola, Au bonheur des dames, chap. 14, 1883.

Comprendre la question

  • Pour rendre compte du goût de la réussite et de l’ambition de leurs personnages, les auteurs ont recours à différentes techniques de description (c’est le sens de l’expression « met en scène »). C’est cela que vous devez analyser.
  • Étudiez aussi sur quels éléments les auteurs insistent : décor, rapport des ambitieux avec les autres personnages, pensées intérieures…
  • Analysez la perspective adoptée pour présenter le personnage : en paroles ? en action ?
  • Quelles sont les caractéristiques du personnage mises en valeur ? Comment son état d’esprit est-il rendu ?
  • Analysez aussi le point de vue (ou focalisation) et le registre de ces présentations.
  • Montrez en quoi ces personnages diffèrent.

> Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

> Le roman : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Réussir ? Parvenir ? Les ambitieux occupent une place importante dans les romans, surtout au xixe siècle : il suffisait à des romanciers comme Stendhal, Balzac ou Zola de regarder autour d’eux pour voir des exemplaires bien réels de personnages qui avaient su saisir leur chance dans une époque propice à qui était prêt à tout pour s’élever. Dans le corpus proposé, les romanciers mettent en scène ce désir de réussite à travers trois personnages.

Julien Sorel

  • Le jeune Julien commence son ascension sociale. Stendhal se sert du décor grandiose de la nature pour rendre compte de ses ambitions. Le défi physique de l’ascension des « grandes roches » et le champ lexical de la hauteur (« grandes roches », « monter », « élevées »…) sont la marque de sa volonté de réussite.
  • Chaque élément prend alors une valeur symbolique et le passage a des accents épiques : « l’étroit sentier à peine marqué » est l’image de son humble condition ou de la difficulté à parvenir dans le monde, le « roc immense » représente son ascension sociale, et l’expression « se remettait à monter » a un double sens. La montagne, « séparé[e] de tous les hommes », est propice aux rêves de gloire : la position de Julien (« debout sur un roc immense »), deux fois mentionnée, lui donne la stature d’un chef, solitaire et pensif, à l’image de Napoléon (tel qu’il est représenté au col du Saint-Bernard) : comme lui, Julien domine « à ses pieds vingt lieues de pays » à conquérir.
  • Le point de vue interne et le monologue intérieur, au style direct, puis indirect libre dans la dernière phrase, donnent accès aux pensées ambitieuses du jeune homme et amènent la mention de Napoléon, personnage mythique symbole de réussite qui fascinait les jeunes générations au début du xixe siècle. « L’épervier » – qui rappelle l’aigle napoléonien – et le vocabulaire de la guerre (« victoire ») rendent aussi compte de ce désir de fondre sur le monde pour en faire sa « proie ». Stendhal met en scène Julien comme un héros épique.

Eugène de Rastignac

  • Chez Balzac comme chez Stendhal, le personnage n’a pas encore réussi : Rastignac est un « jeune homme » qui piaffe d’impatience et brûle du désir de se mesurer à Paris. Au lieu de nous présenter le personnage en action et en pensées, Balzac le met en situation de disciple, à l’écoute d’un long cours sur la réussite, une profession de foi énoncée par Vautrin, son mentor mystérieux : d’où lui viennent cette expérience, ces certitudes, cette ­connaissance des âmes… et ce cynisme ? Rastignac ne dit rien ; il écoute, réduit au silence par ce mélange d’éloquence militaire, brutale et imagée, et de familiarité (« je parierai ma tête contre un pied de cette salade ») parsemée de maximes « immorales » (« l’honnêteté ne sert à rien »).
  • Vautrin fait défiler dans son discours toute une société, avec des exemples précis à ne pas imiter (Poiret, Goriot), ou d’autres propres à faire rêver ce jeune homme dont Vautrin a percé tous les appétits (la « cousine de Beauséant » – Vautrin dit « notre cousine », comme s’il faisait lui-même partie de la famille – et des femmes, encore des femmes au milieu de chiffres vertigineux).

Octave Mouret

  • Zola jette sur son personnage un regard admiratif. Il met en scène Octave Mouret dans le décor même de sa réussite, le grand magasin du Bonheur des dames qu’il a créé pour y réaliser sa révolution commerciale.
  • On assiste ici à l’apothéose de Mouret, un soir de « grande vente », apothéose dont il est le héros, le témoin et le metteur en scène. Zola insiste alors sur le plaisir de Mouret à contempler cette agitation fébrile.
  • La scène est décrite sur le mode de l’amplification, par un registre épique : il s’agit certes d’une réussite matérielle (il est question de « l’or » dans les caisses), mais Mouret tire encore plus d’orgueil de la réussite intellectuelle dont témoigne ce projet d’un nouveau commerce fondé sur des connaissances et des méthodes révolutionnaires.
  • Il apparaît comme un seigneur de guerre victorieux, maître du champ de bataille, dont la satisfaction se double d’une jouissance érotique, trouble et sensuelle.

La manière dont ces trois personnages d’ambitieux animés par le goût de la réussite sont présentés, dépend de la visée de leur créateur : Stendhal, marqué par le romantisme, veut faire ressentir de l’intérieur l’exaltation et les rêves vindicatifs d’un héros plein de fougue au seuil de son ascension. Balzac, romancier réaliste soucieux de révéler les dessous de la « comédie humaine », dévoile les menées de l’ambitieux. Zola, en naturaliste, souligne les rapports de domination entre l’ambitieux – parvenu au terme de son cheminement – et ses « victimes ».