Textes de Stendhal, Flaubert, Vallès

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Question sur le corpus | Année : 2015 | Académie : Polynésie française
Corpus Corpus 1
Le roman évasion

Le roman évasion • Questions

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Le roman

5

Polynésie française • Juin 2015

Le personnage de roman • 6 points

Questions

Documents

AStendhal, Le Rouge et le Noir, chapitre 4, 1830.

BGustave Flaubert, Madame Bovary, 1857.

CJules Vallès, L’Enfant, 1878.

> 1. Quel rôle joue la lecture pour les personnages des trois textes ? (3 points)

> 2. Quel regard les narrateurs portent-ils sur les personnages en train de lire ? (3 points)

Après avoir répondu à ces questions, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets nos 6, 7 ou 8.

 Document A

Julien Sorel est un fils de paysan qui rêve de gloire et de grandeur. Il se trouve ici dans la scierie familiale.

En approchant de son usine, le père Sorel appela Julien de sa voix de stentor1 ; personne ne répondit. Il ne vit que ses fils aînés, espèces de géants qui, armés de lourdes haches, équarrissaient les troncs de sapin, qu’ils allaient porter à la scie. Tout occupés à suivre exactement la marque noire tracée sur la pièce de bois, chaque coup de leur hache en séparait des copeaux énormes. Ils n’entendirent pas la voix de leur père. Celui-ci se dirigea vers le hangar ; en y entrant, il chercha vainement Julien à la place qu’il aurait dû occuper, à côté de la scie. Il l’aperçut à cinq ou six pieds plus haut, à cheval sur l’une des pièces de la toiture. Au lieu de surveiller attentivement l’action de tout le mécanisme, Julien lisait. Rien n’était plus antipathique au vieux Sorel ; il eût peut-être pardonné à Julien sa taille mince, peu propre aux travaux de force, et si différente de celle de ses aînés ; mais cette manie de lecture lui était odieuse : il ne savait pas lire lui-même.

Ce fut en vain qu’il appela Julien deux ou trois fois. L’attention que le jeune homme donnait à son livre, bien plus que le bruit de la scie, l’empêcha d’entendre la terrible voix de son père. Enfin, malgré son âge, celui-ci sauta lestement sur l’arbre soumis à l’action de la scie, et de là sur la poutre transversale qui soutenait le toit. Un coup violent fit voler dans le ruisseau le livre que tenait Julien ; un second coup aussi violent, donné sur la tête, en forme de calotte, lui fit perdre l’équilibre. Il allait tomber à douze ou quinze pieds plus bas, au milieu des leviers de la machine en action, qui l’eussent brisé, mais son père le retint de la main gauche comme il tombait :

– Eh bien, paresseux ! tu liras donc toujours tes maudits livres, pendant que tu es de garde à la scie ? Lis-les le soir, quand tu vas perdre ton temps chez le curé, à la bonne heure.

Julien, quoique étourdi par la force du coup, et tout sanglant, se rapprocha de son poste officiel, à côté de la scie. Il avait les larmes aux yeux, moins à cause de la douleur physique, que pour la perte de son livre qu’il adorait.

Descends, animal, que je te parle. Le bruit de la machine empêcha encore Julien d’entendre cet ordre. Son père qui était descendu, ne voulant pas se donner la peine de remonter sur le mécanisme, alla chercher une longue perche pour abattre des noix, et l’en frappa sur l’épaule. À peine Julien fut-il à terre, que le vieux Sorel, le chassant rudement devant lui, le poussa vers la maison. Dieu sait ce qu’il va me faire ! se disait le jeune homme. En passant, il regarda tristement le ruisseau où était tombé son livre ; c’était celui de tous qu’il affectionnait le plus, le Mémorial de Sainte-Hélène2.

Stendhal, Le Rouge et le Noir, chapitre 4.

1. Voix de stentor : voix forte, retentissante.

2.Mémorial de Sainte-Hélène : récit dans lequel Emmanuel de Las Cases a recueilli les mémoires de Napoléon Ier lors de son exil à Sainte-Hélène en 1815.

 Document B

Emma Rouault est la fille d’un paysan aisé. Elle a passé quelques années au couvent pour y recevoir une bonne éducation. L’extrait présente quelques traits marquants de cette expérience.

Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous les mois, pendant huit jours, travailler à la lingerie. Protégée par l’archevêché comme appartenant à une ancienne famille de gentilshommes1 ruinés sous la Révolution, elle mangeait au réfectoire à la table des bonnes sœurs, et faisait avec elles, après le repas, un petit bout de causette avant de remonter à son ouvrage. Souvent les pensionnaires s’échappaient de l’étude pour l’aller voir. Elle savait par cœur des chansons galantes du siècle passé, qu’elle chantait à demi-voix, tout en poussant son aiguille. Elle contait des histoires, vous apprenait des nouvelles, faisait en ville vos commissions, et prêtait aux grandes, en cachette, quelque roman qu’elle avait toujours dans les poches de son tablier, et dont la bonne demoiselle elle-même avalait de longs chapitres, dans les intervalles de sa besogne. Ce n’étaient qu’amours, amants, amantes, dames persécutées s’évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons2 qu’on tue à tous les relais, chevaux qu’on crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du cœur, serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles3 au clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes. Pendant six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture.

Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1857.

1. Gentilshommes : nobles.

2. Postillon : conducteur d’une voiture tirée par des chevaux.

3. Nacelle : petite barque.

 Document C

Le personnage principal du roman, Jacques, raconte les traumatismes de son enfance. Dans cet extrait, la scène se déroule dans son école.

J’ai été puni un jour : c’est, je crois, pour avoir roulé sous la poussée d’un grand, entre les jambes d’un petit pion1 qui passait par là, et qui est tombé derrière par-dessus tête ! Il s’est fait une bosse affreuse, et il a cassé une fiole qui était dans sa poche de côté ; c’est une topette de cognac dont il boit – en cachette, à petits coups, en tournant les yeux. On l’a vu : il semblait faire une prière, et il se frottait délicieusement l’estomac. – Je suis cause de la topette cassée, de la bosse qui gonfle… Le pion s’est fâché.

Il m’a mis aux arrêts ; – il m’a enfermé lui-même dans une étude vide, a tourné la clef, et me voilà seul entre les murailles sales, devant une carte de géographie qui a la jaunisse, et un grand tableau noir où il y a des ronds blancs et la binette du censeur2.

Je vais d’un pupitre à l’autre : ils sont vides – on doit nettoyer la place, et les élèves ont déménagé.

Rien, une règle, des plumes rouillées, un bout de ficelle, un petit jeu de dames, le cadavre d’un lézard, une agate3 perdue.

Dans une fente, un livre : j’en vois le dos, je m’écorche les ongles à essayer de le retirer. Enfin, avec l’aide de la règle, en cassant un pupitre, j’y arrive ; je tiens le volume et je regarde le titre :

robinson crusoé

Il est nuit.

Je m’en aperçois tout d’un coup. Combien y a-t-il de temps que je suis dans ce livre ? – quelle heure est-il ?

Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore ! Je frotte mes yeux, je tends mon regard, les lettres s’effacent ; les lignes se mêlent, je saisis encore le coin d’un mot, puis plus rien.

J’ai le cou brisé, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse : je suis resté penché sur les chapitres sans lever la tête, sans entendre rien, dévoré par la curiosité, collé aux flancs de Robinson, pris d’une émotion immense, remué jusqu’au fond de la cervelle et jusqu’au fond du cœur ; et en ce moment où la lune montre là-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous les oiseaux de l’île, et je vois se profiler la tête longue d’un peuplier comme le mât du navire de Crusoé ! Je peuple l’espace vide de mes pensées, tout comme il peuplait l’horizon de ses craintes ; debout contre cette fenêtre, je rêve à l’éternelle solitude et je me demande où je ferai pousser du pain…

La faim me vient : j’ai très faim.

Vais-je être réduit à manger ces rats que j’entends dans la cale de l’étude ? Comment faire du feu ? J’ai soif aussi. Pas de bananes ! Ah ! lui, il avait des limons4 frais ! Justement j’adore la limonade !

Clic, clac ! on farfouille dans la serrure. Est-ce Vendredi ? Sont-ce des sauvages ?

Jules Vallès, L’Enfant, 1878.

1. Pion : surveillant (mot familier).

2. Binette du censeur : caricature du directeur adjoint de l’établissement.

3. Agate : bille en verre marbré.

4. Limons : citrons.

Les clés du sujet

Comprendre les questions

Question 1

  • « Quel rôle » signifie : « quelle importance ? », « quelle utilité ? ».
  • Vous devez analyser la place de la lecture dans la vie des personnages et leurs rapports avec elle : circonstances ? attirance ou non ? effets sur eux : affectivement, intellectuellement, mentalement. Qu’y trouvent-ils ? À quoi leur sert-elle ?
  • Cherchez les points communs entre les différents personnages.
  • Ne traitez pas les textes successivement, mais adoptez un plan synthétique.

Question 2

  • « regard porté sur… » signifie « jugement porté ». Vous devez dire ce que pensent les narrateurs des personnages de lecteurs qu’ils ont créés, quelle image ils en donnent.
  • Le vocabulaire utilisé est-il plutôt positif ou négatif ? Vous en déduirez s’il s’agit d’une image positive (éloge) ou négative (blâme).
  • Trouvez des points communs entre les textes, avant de signaler leurs spécificités.
  • Accompagnez chaque remarque d’exemples précis.

>Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé
Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

> Question 1

[Problématique et présentation du corpus] La lecture était une activité essentielle aux deux siècles derniers. Comme par une mise en abyme, elle apparaît souvent dans les romans qui mettent en scène des enfants face aux livres : ainsi, Stendhal dans Le Rouge et le Noir (1830), Flaubert dans Madame Bovary (1857) et Vallès dans L’Enfant (1878) évoquent le rôle de la lecture pour leurs personnages et les rapports qu’ils entretiennent avec cette activité.

1. La lecture, une activité solitaire, un refuge

  • Julien s’est isolé à « cinq ou six pieds plus haut » que ses frères, sourd aux appels de son père, absorbé par la lecture du livre auquel il « donne » toute son « attention ». Pris par sa lecture du Mémorial de Sainte-Hélène, il oublie le travail qui lui a été confié par son père dans la scierie.
  • La « vieille fille » du couvent cache dans son « tablier » les romans qu’elle « aval(e) […] dans les intervalles de sa besogne » et qu’elle» prêt(e) aux grandes en cachette ». Emma les lit « dans un vieux cabinet de lecture ».
  • Jacques a été « mis aux arrêts », « seul », dans une « étude vide » et, en lisant Robinson Crusoé, il peuple « l’espace vide de [ses] pensées ».

2. Une source d’émotions pour des lecteurs passionnés

  • Dans les trois textes, les héros sont affectivement liés aux livres qui sont pour eux des compagnons avec lesquels ils ont un contact physique (« dans les poches de son tablier », Flaubert ; « je tiens le volume », Vallès).
  • Julien nourrit à l’égard de son livre favori une réelle affection. Lorsque son père fait tomber le Mémorial dans le ruisseau, Julien a « les larmes aux yeux ». Le lexique de l’affectivité (« son livre qu’il adorait », « celui de tous qu’il affectionnait le plus ») et différentes comparaisons et oppositions (« au lieu de surveiller attentivement […] Julien lisait » ; « moins à cause de la douleur physique, que pour la perte de son livre ») signalent le haut degré de sa passion.
  • La « vieille fille » ne se sépare pas de ses livres (« toujours »).
  • Jacques est « collé aux flancs de Robinson ».
  • La lecture est aussi pour eux une sourced’émotions fortes, causées par des évanouissements, des meurtres, des « sanglots, larmes et baisers » (Madame Bovary). Jacques est « pris d’une émotion intense » (L’Enfant).

3. Oubli, rêve et évasion…

  • Ces lecteurs oublient leurs soucis quotidiens : Julien oublie son « poste officiel » à la « machine » ; la vieille fille, « sa besogne » ; Jacques, « sans entendre rien, dévoré par la curiosité », ne pense plus à sa punition, au « temps » et à l’« heure ».
  • La lecture satisfait leur rêve d’une autre existence plus trépidante : celle d’un grand homme (Napoléon) qu’il admire pour Julien ; celle d’« amants, d’amantes ou de dames » à la vie mouvementée pour la lingère ; celle d’un aventurier qui rencontre des « sauvages » pour le jeune écolier (« je rêve à l’éternelle solitude… »).
  • Enfin, la lecture leur donne l’occasion de s’identifier totalement aux personnages qu’ils admirent, notamment dans le cas de Jacques qui se croit vraiment dans la peau de Robinson, prêt à affronter des « sauvages », et qui satisfont leur imaginaire avide.

Conclusion

Le rapport aux livres évoqué dans ces extraits est donc très fort, riche affectivement et mentalement, mais il suscite dans les trois cas l’exclusion des lecteurs du monde réel et de leur entourage : les propos du père Sorel témoignent d’une haine jalouse pour les choses de l’esprit opposées au travail manuel ; les « grandes » et Emma ne lisent que hors de « l’étude » ; Jacques est marginalisé par sa punition.

> Question 2

La réponse à cette question est traitée sous forme de plan que vous pouvez rédiger.

[Problématique] Quel regard les narrateurs portent-ils sur les lecteurs qu’ils évoquent ?

1. La compassion attendrie pour une victime (Stendhal)

Conseil

Construisez votre réponse de manière synthétique, mais si un texte se démarque des autres, vous pouvez lui consacrer un paragraphe à part (ici, Le Rouge et le Noir).

Stendhal jette un regard bienveillant et même compatissant sur Julien. Indices :

  • Le contraste marqué entre la brutalité des frères « géants » qui manient la hache et surtout du père qui ne le comprend pas et le rudoie.
  • Dans cet univers de la force brute, Julien apparaît comme fragile physiquement (« taille fragile »), seul contre tous. Malheureux, méprisé, victime, il fait pitié (pathétique).
  • Le narrateur, le lecteur et Julien sont du même monde (le lecteur de Stendhal est cultivé, sensible) : une sorte de complicité s’établit entre le narrateur et le jeune homme.
  • L’insistance sur sa passion contrariée, sur ses qualités affectives et intellectuelles, son raffinement dans ce milieu brutal, souligne son mérite qui suscite une certaine admiration (lexique de l’affectivité : « larmes aux yeux », « livre qu’il adorait », « tristement »), une révolte contre ce traitement injuste.

2. Un regard distancé : amusé ou ironique et critique

  • Vallès : regard amusé et nostalgique sur une expérience d’enfant vécue. Indices :
  • insistance amusée sur l’identification totale de Jacques à Robinson (substitution de sa propre vie à celle de Robinson), sur les effets de son imagination débordante et fertile : questions, exclamations épiques ; hyperboles et exagérations ; mention des supplices physiques de la lecture (« cou brisé, nuque qui [lui] fait mal, poitrine creuse ») ;
  • mélange amusant de l’épique imaginaire et de la réalité (« j’ai très faim ») ;
  • rappel attendri et nostalgique d’un passé vécu, souligné par le récit à la 1re personne (narrateur-personnage qui jette un regard rétrospectif sur son enfance). Complicité avec un lecteur sympathique.
  • Flaubert : regard ironique, critique sur la « vieille fille », les « grandes » et Emma. Indices :
  • qualificatifs attribués aux lecteurs : « vieille fille », « bonne demoiselle » renvoient à un personnage bonasse, peu cultivé, pour qui la lecture est une revanche sur la vie (elle n’a sans doute pas eu d’amants…) ;
  • images réalistes et triviales pour désigner l’activité de la lecture : « avalait », « se graissa donc les mains » ; activité assimilée à la nourriture, très terre à terre (voracité soulignée par l’énumération l. 13-20, et répétition de « tous » l. 15 et 16) ;
  • nature des lectures et mention de thèmes clichés : hyperboles (l. 14, 17, 18, 19) qui créent la caricature et suggèrent une mauvaise littérature ;
  • énumération hétéroclite des personnages et des événements de ces romans (« amours, amants, amantes, dames persécutées… ; clair de lune, bosquets… ») qui souligne ironiquement la passion de son personnage pour tous les clichés d’une sous-littérature ;
  • comparaisons témoignant d’une dramatisation excessive des personnages de romans (« comme des lions, comme des agneaux, comme des urnes »).
  • On pressent que le narrateur suggère les méfaits sur l’imagination de jeunes filles naïves de la lecture de romans de mauvaise qualité ou excessivement « mélodramatisés ». Il porte donc un regard critique.

Conclusion

Les romanciers portent un regard mêlé sur leurs personnages de lecteurs qui, pourtant, sont en train de lire des œuvres du même genre que celles mêmes qu’ils écrivent : des romans !