Textes de Stendhal, Flaubert, Zola, Proust (L)

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2014 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Un état d’âme dans une fenêtre…
 
 

France métropolitaine 2014, série L • Question

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Roman

1

CORRIGE

 

France métropolitaine • Juin 2014

Série L • 4 points

Question

 

A – Stendhal, La Chartreuse de Parme, partie II, chapitre 18, extrait (1839).

B – Gustave Flaubert, Madame Bovary, partie II, chapitre 6, extrait (1857).

C – Émile Zola, L’Assommoir, chapitre 1, extrait (1876).

D – Marcel Proust, « Noms de pays : le pays », À l’ombre des jeunes filles en fleurs, extrait (1919).

> Dans quelle mesure le regard que les personnages de ces textes portent sur le monde révèle-t-il leur état d’âme ?

Après avoir répondu à cette question, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets nos 2, 3 ou 4.

DOCUMENT A

 

La Chartreuse de Parme raconte l’itinéraire d’un jeune aristocrate italien, Fabrice del Dongo. Victime d’une vengeance, le personnage est emprisonné dans la citadelle de Parme. Le gouverneur de cette forteresse est le général Fabio Conti, que Fabrice avait croisé avec sa fille Clélia sept années plus tôt. Fabrice vient de revoir la jeune fille.

Il courut aux fenêtres ; la vue qu’on avait de ces fenêtres grillées était sublime : un seul petit coin de l’horizon était caché, vers le nord-ouest, par le toit en galerie du joli palais du gouverneur, qui n’avait que deux étages ; le rez-de-chaussée était occupé par les bureaux de l’état-major ; et d’abord les yeux de Fabrice furent attirés vers une des fenêtres du second étage, où se trouvaient, dans de jolies cages, une grande quantité d’oiseaux de toute sorte. Fabrice s’amusait à les entendre chanter, et à les voir saluer les derniers rayons du crépuscule du soir, tandis que les geôliers1 s’agitaient autour de lui. Cette fenêtre de la volière n’était pas à plus de vingt-cinq pieds de l’une des siennes, et se trouvait à cinq ou six pieds en contrebas, de façon qu’il plongeait sur les oiseaux.

Il y avait lune ce jour-là, et au moment où Fabrice entrait dans sa prison, elle se levait majestueusement à l’horizon à droite, au-dessus de la chaîne des Alpes, vers Trévise. Il n’était que huit heures et demie du soir, et à l’autre extrémité de l’horizon, au couchant, un brillant crépuscule rouge orangé dessinait parfaitement les contours du mont Viso et des autres pics des Alpes qui remontent de Nice vers le Mont-Cenis et Turin ; sans songer autrement à son malheur, Fabrice fut ému et ravi par ce spectacle sublime. « C’est donc dans ce monde ravissant que vit Clélia Conti ! avec son âme pensive et sérieuse, elle doit jouir de cette vue plus qu’un autre ; on est ici comme dans des montagnes solitaires à cent lieues de Parme. » Ce ne fut qu’après avoir passé plus de deux heures à la fenêtre, admirant cet horizon qui parlait à son âme, et souvent aussi arrêtant sa vue sur le joli palais du gouverneur que Fabrice s’écria tout à coup : « Mais ceci est-il une prison ? est-ce là ce que j’ai tant redouté ? » Au lieu d’apercevoir à chaque pas des désagréments et des motifs d’aigreur, notre héros se laissait charmer par les douceurs de la prison.

Stendhal, La Chartreuse de Parme, partie II, chapitre 18, extrait (1839).

1. Geôliers : gardiens de la prison.

DOCUMENT B

 

Emma a épousé Charles Bovary, un officier de santé. Elle mène une vie plate et médiocre, bien différente du bonheur que lui faisaient imaginer ses lectures romanesques au couvent où elle a fait ses études. Elle sombre peu à peu dans l’ennui et la mélancolie.

Un soir que la fenêtre était ouverte, et que, assise au bord, elle venait de regarder Lestiboudois, le bedeau1, qui taillait le buis, elle entendit tout à coup sonner l’Angélus2.

On était au commencement d’avril, quand les primevères sont écloses ; un vent tiède se roule sur les plates-bandes labourées, et les jardins, comme des femmes, semblent faire leur toilette pour les fêtes de l’été. Par les barreaux de la tonnelle et au-delà tout alentour, on voyait la rivière dans la prairie, où elle dessinait sur l’herbe des sinuosités vagabondes. La vapeur du soir passait entre les peupliers sans feuilles, estompant leurs contours d’une teinte violette, plus pâle et plus transparente qu’une gaze subtile arrêtée sur leurs branchages. Au loin, des bestiaux marchaient ; on n’entendait ni leurs pas, ni leurs mugissements ; et la cloche, sonnant toujours, continuait dans les airs sa lamentation pacifique.

À ce tintement répété, la pensée de la jeune femme s’égarait dans ses vieux souvenirs de jeunesse et de pension. Elle se rappela les grands chandeliers, qui dépassaient sur l’autel, les vases pleins de fleurs et le tabernacle3 à colonnettes. Elle aurait voulu, comme autrefois, être encore confondue dans la longue ligne des voiles blancs, que marquaient de noir çà et là les capuchons raides des bonnes sœurs inclinées sur leur prie-Dieu ; le dimanche, à la messe, quand elle relevait sa tête, elle apercevait le doux visage de la Vierge parmi les tourbillons bleuâtres de l’encens qui montait. Alors un attendrissement la saisit ; elle se sentit molle et tout abandonnée, comme un duvet d’oiseau qui tournoie dans la tempête ; et ce fut sans en avoir conscience qu’elle s’achemina vers l’église, disposée à n’importe quelle dévotion, pourvu qu’elle y absorbât son âme et que l’existence entière y disparut.

Gustave Flaubert, Madame Bovary, partie II, chapitre 6, extrait (1857).

1. Bedeau : employé d’une église préposé au service matériel. 2. Angélus : sonnerie de cloche qui annonce l’heure de la prière. 3. Tabernacle : petite armoire qui renferme les hosties.

DOCUMENT C

 

Gervaise Macquart, une jeune provinciale, a suivi Lantier, son amant, à Paris. Vers cinq heures du matin, tandis que ses deux enfants dorment paisiblement, Gervaise, accoudée à la fenêtre de sa chambre d’hôtel, s’inquiète de l’absence de Lantier qui n’est pas rentré de la nuit.

L’hôtel se trouvait sur le boulevard de la Chapelle1, à gauche de la barrière Poissonnière. C’était une masure2 de deux étages, peinte en rouge lie de vin jusqu’au second, avec des persiennes pourries par la pluie. Au-dessus d’une lanterne aux vitres étoilées, on parvenait à lire, entre les deux fenêtres : Hôtel Boncœur, tenu par Marsoullier, en grandes lettres jaunes, dont la moisissure du plâtre avait emporté des morceaux. Gervaise, que la lanterne gênait, se haussait, son mouchoir sur les lèvres. Elle regardait à droite, du côté du boulevard de Rochechouart, où des groupes de bouchers, devant les abattoirs, stationnaient en tabliers sanglants ; et le vent frais apportait une puanteur par moments, une odeur fauve de bêtes massacrées. Elle regardait à gauche, enfilant un long ruban d’avenue, s’arrêtant, presque en face d’elle, à la masse blanche de l’hôpital de Lariboisière, alors en construction. Lentement, d’un bout à l’autre de l’horizon, elle suivait le mur de l’octroi3, derrière lequel, la nuit, elle entendait parfois des cris d’assassinés ; et elle fouillait les angles écartés, les coins sombres, noirs d’humidité et d’ordure, avec la peur d’y découvrir le corps de Lantier, le ventre troué de coups de couteau. Quand elle levait les yeux, au-delà de cette muraille grise et interminable qui entourait la ville d’une bande de désert, elle apercevait une grande lueur, une poussière de soleil, pleine déjà du grondement matinal de Paris. Mais c’était toujours à la barrière Poissonnière qu’elle revenait, le cou tendu, s’étourdissant à voir couler, entre les deux pavillons trapus de l’octroi, le flot ininterrompu d’hommes, de bêtes, de charrettes, qui descendait des hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y avait là un piétinement de troupeau, une foule que de brusques arrêts étalaient en mares sur la chaussée, un défilé sans fin d’ouvriers allant au travail, leurs outils sur le dos, leur pain sous le bras ; et la cohue s’engouffrait dans Paris où elle se noyait, continuellement. Lorsque Gervaise, parmi tout ce monde, croyait reconnaître Lantier, elle se penchait davantage, au risque de tomber ; puis, elle appuyait plus fortement son mouchoir sur la bouche, comme pour renfoncer sa douleur.

Émile Zola, L’Assommoir, chapitre 1, extrait (1876).

1. La Chapelle : quartier misérable du Paris du xixe siècle. 2. Masure : petite habitation délabrée. 3. Octroi : lieu où est perçue une taxe.

DOCUMENT D

 

L’action se déroule en Normandie. Le narrateur prend le train pour aller visiter l’église de Balbec.

Les levers de soleil sont un accompagnement des longs voyages en chemin de fer, comme les œufs durs, les journaux illustrés, les jeux de cartes, les rivières où des barques s’évertuent sans avancer. À un moment où je dénombrais les pensées qui avaient rempli mon esprit, pendant les minutes précédentes, pour me rendre compte si je venais ou non de dormir (et où l’incertitude même qui me faisait me poser la question, était en train de me fournir une réponse affirmative), dans le carreau de la fenêtre, au-dessus d’un petit bois noir, je vis des nuages échancrés1 dont le doux duvet était d’un rose fixé, mort, qui ne changera plus, comme celui qui teint les plumes de l’aile qui l’a assimilé ou le pastel sur lequel l’a déposé la fantaisie du peintre. Mais je sentais qu’au contraire cette couleur n’était ni inertie, ni caprice, mais nécessité et vie. Bientôt s’amoncelèrent derrière elle des réserves de lumière. Elle s’aviva, le ciel devint d’un incarnat2 que je tâchais, en collant mes yeux à la vitre, de mieux voir car je le sentais en rapport avec l’existence profonde de la nature, mais la ligne du chemin de fer ayant changé de direction, le train tourna, la scène matinale fut remplacée dans le cadre de la fenêtre par un village nocturne aux toits bleus de clair de lune, avec un lavoir encrassé de la nacre opaline3 de la nuit, sous un ciel encore semé de toutes ses étoiles, et je me désolais d’avoir perdu ma bande de ciel rose quand je l’aperçus de nouveau, mais rouge cette fois, dans la fenêtre d’en face qu’elle abandonna à un deuxième coude de la voie ferrée ; si bien que je passais mon temps à courir d’une fenêtre à l’autre pour rapprocher, pour rentoiler4 les fragments intermittents et opposites de mon beau matin écarlate et versatile5 et en avoir une vue totale et un tableau continu.

Marcel Proust (1871-1922), « Noms de pays : le pays », À l’ombre des jeunes filles en fleurs, extrait (1919).

1. Échancrés : creusés. 2. Incarnat : rouge clair. 3. Opaline : qui est d’une teinte laiteuse et bleuâtre. 4. Rentoiler : mettre une toile neuve à la place de celle qui a été usée. 5. Versatile : sujet à de brusques revirements.

Comprendre la question

  • La question signifie : Comment la vision qu’ont les personnages de leur environnement traduit-elle leurs sentiments ?
  • Identifiez d’abord les sentiments des divers personnages.
  • Cherchez ensuite dans le décor les éléments qui leur font écho.
  • Identifiez les procédés de style utilisés.

>Pour réussir la question : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

 

Observez

Lorsqu’un auteur décrit la perception d’un paysage colorée par les émotions excessives d’un personnage, qui en retour s’en trouvent renforcées, les Anglo-Saxons parlent de pathetic fallacy (littéralement : « tromperie émotionnelle »).

[Problématique et présentation du corpus] Quatre personnages contemplent un paysage par une fenêtre et projettent dans ce qu’ils voient leurs émotions, leurs sentiments, et leurs perceptions sont en retour colorées par ce paysage : Fabrice dans La Chartreuse de Parme contemple sa prison et les Alpes, Emma Bovary regarde la campagne normande, Gervaise scrute un quartier parisien sordide et le narrateur de La Recherche du temps perdu se souvient d’un lever de soleil lors d’un voyage en train. Les romanciers associent la description d’un paysage extérieur et le paysage intérieur du personnage dans un va-et-vient révélateur d’un état d’âme.

Des descriptions subjectives…

  • La réussite de ces moments dépend de l’habileté du romancier pour équilibrer les éléments liés à la description des lieux et des émotions et à tisser entre eux un réseau de correspondances. Les descriptions – à l’imparfait, temps habituel pour ces moments – s’appuient sur des présentatifs (« il y avait », « c’était »), sur le verbe être et des groupes circonstanciels qui donnent une représentation précise des formes, des couleurs, des distances et des plans.
  • Les descriptions progressent à travers le regard du personnage, dont le nom est régulièrement repris, répété ou rappelé par un pronom personnel. Chez Proust, observateur et narrateur sont identiques mais, ce moment étant rapporté comme un souvenir, cela introduit entre eux une certaine distance.
  • Le champ lexical du regard domine, sans exclure les impressions, auditives, olfactives, tactiles : Fabrice écoute les oiseaux ; Emma entend la cloche, les vaches, perçoit le « vent tiède », se souvient des « tourbillons de l’encens » ; Gervaise est étourdie par le « grondement » de Paris et une audacieuse synesthésie (« une odeur fauve ») traduit sa perception de la puanteur des abattoirs.
  • Toutes ces scènes sont vues depuis une fenêtre qui fonctionne comme le « cadre » d’un « tableau » (Proust fait cette référence explicite) : dans les limites de ce cadre, le regard de l’observateur se déplace, choisit tel ou tel élément, les organise en plans successifs. Le regard d’Emma se déplace du « jardinier » vers les « plates-bandes », passe « au-delà de la rivière », et va « au loin ». Gervaise scrute les abords immédiats de l’hôtel puis son regard se perd « d’un bout à l’autre de l’horizon » avant de revenir à « la barrière Poissonnière ». La même observation vaut pour le texte de Stendhal et de Proust.
  • L’observateur prête des sentiments humains au paysage qu’il personnifie : les montagnes italiennes sont « solitaires », Emma entend le tintement de la cloche comme « une lamentation pacifique », Gervaise a l’impression que le « flot » des hommes et des bêtes « s’engouffr[e] » dans Paris et qu’il s’y « no[ie] ». Il semble à Fabrice que « cet horizon » « parl[e] à son âme ». Le passager du train reconstitue les « fragments » de ce « matin » « versatile », comme s’il s’agissait d’une personne au caractère instable.

… et révélatrices des sentiments de l’observateur

Ce procédé permet de découvrir le paysage mais aussi l’état d’âme du personnage.

  • Fabrice et le narrateur de Proust sont plongés dans un enthousiasme débordant qui s’exprime à travers un lexique mélioratif. Fabrice, transporté par son amour, est « ravi » par tout ce qu’il voit : tout lui semble « joli », le palais, les cages, et la vue sur les Alpes est « sublime » ; il se laisse enfin « charmer par les douceurs de la prison ». Le passager du train manifeste son âme d’artiste dans ses efforts pour suivre l’évolution des couleurs d’un lever de soleil et les fixer dans toutes leurs nuances par les mots et les comparaisons. À défaut de le peindre, il jouit en esthète de ce spectacle naturel qu’il transforme en tableau verbal.
  • Les deux personnages féminins sont dans un état bien différent. Emma colore de sa mélancolie la campagne normande. Elle s’égare, comme la rivière, dans des « sinuosités vagabondes », sa tristesse lui fait entendre la « lamentation » des cloches et ses désirs sensuels de vie fastueuse transforment les « jardins » en « femmes » se préparant « pour les fêtes de l’été ». L’angoisse de Gervaise, à cause de la disparition de Lantier, transforme en paysage de cauchemar ce quartier déjà misérable, avec une succession d’images violentes, de « bêtes massacrées », de « ventre troué de coups de couteau ». Toutes ses perceptions sont négatives et son regard inquiet ne trouve rien pour soulager sa « douleur ».

Conclusion

La mise en relation du paysage et de l’état d’âme est un procédé particulièrement efficace pour rendre compte des sentiments des personnages.