Textes de Stendhal, Zola, Gide et Yourcenar

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le roman et ses personnages : vision de l'homme et du monde
Type : Question sur le corpus | Année : 2017 | Académie : Amérique du Nord

ROMAN

La description des lieux • Question

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Amérique du Nord • Juin 2017

Séries ES, S • 4 points

La description des lieux

Question

Documents

A Stendhal, La Chartreuse de Parme, chapitre deuxième, 1839.

B Émile Zola, Paris, livre cinquième, chapitre V, 1898.

C André Gide, L’Immoraliste, première partie, chapitre IV, 1902.

D Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, troisième partie, 1951.

Comment sont montrés, dans chacun de ces quatre textes, les sentiments positifs ressentis par les personnages ?

Après avoir répondu à cette question, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets : le commentaire, la dissertation ou l’écriture d’invention.

document a

Veuve à l’âge de trente et un ans, la comtesse Pietranera retourne vivre dans le château familial de Grianta, sur les bords du lac de Côme dans le nord de l’Italie, où elle retrouve son neveu préféré, Fabrice.

La comtesse se mit à revoir, avec Fabrice, tous ces lieux enchanteurs voisins de Grianta, et si célébrés par les voyageurs : la villa Melzi de l’autre côté du lac, vis-à-vis le château, et qui lui sert de point de vue ; au-dessus le bois sacré des Sfondrata, et le hardi promontoire qui sépare les deux branches du lac, celle de Côme, si voluptueuse, et celle qui court vers Lecco, pleine de sévérité : aspects sublimes et gracieux, que le site le plus renommé du monde, la baie de Naples, égale, mais ne surpasse point. C’était avec ravissement que la comtesse retrouvait les souvenirs de sa première jeunesse et les comparait à ses sensations actuelles. Le Lac de Côme, se disait-elle, n’est point environné, comme le lac de Genève, de grandes pièces de terre bien closes et cultivées selon les meilleures méthodes, choses qui rappellent l’argent et la spéculation. Ici de tous côtés je vois des collines d’inégales hauteurs couvertes de bouquets d’arbres plantés par le hasard, et que la main de l’homme n’a point encore gâtés et forcés à rendre du revenu. Au milieu de ces collines aux formes admirables et se précipitant vers le lac par des pentes si singulières, je puis garder toutes les illusions des descriptions du Tasse et de l’Arioste1. Tout est noble et tendre, tout parle d’amour, rien ne rappelle les laideurs de la civilisation. Les villages situés à mi-côte sont cachés par de grands arbres, et au-dessus des sommets des arbres s’élève l’architecture charmante de leurs jolis clochers. Si quelque petit champ de cinquante pas de large vient interrompre de temps à autre les bouquets de châtaigniers et de cerisiers sauvages, l’œil satisfait y voit croître des plantes plus vigoureuses et plus heureuses là qu’ailleurs. Par-delà ces collines, dont le faîte2 offre des ermitages3 qu’on voudrait tous habiter, l’œil étonné aperçoit les pics des Alpes, toujours couverts de neige, et leur austérité sévère lui rappelle des malheurs de la vie et ce qu’il en faut pour accroître la volupté présente. L’imagination est touchée par le son lointain de la cloche de quelque petit village caché sous les arbres : ces sons portés sur les eaux qui les adoucissent prennent une teinte de douce mélancolie et de résignation, et semblent dire à l’homme : La vie s’enfuit, ne te montre donc point si difficile envers le bonheur qui se présente, hâte-toi de jouir. Le langage de ces lieux ravissants, et qui n’ont point de pareils au monde, rendit à la comtesse son cœur de seize ans. Elle ne concevait pas comment elle avait pu passer tant d’années sans revoir le lac. Est-ce donc au commencement de la vieillesse, se disait-elle, que le bonheur se serait réfugié !

Stendhal, La Chartreuse de Parme, chapitre deuxième, 1839.

1. Le Tasse et L’Arioste : poètes italiens de la Renaissance. 2. Faîte : le point le plus élevé. 3. Ermitage : demeure isolée.

document b

Dans son roman Paris, Émile Zola raconte la quête de justice sociale de son personnage principal, Pierre Froment. À la fin du livre, le héros est réuni avec toute sa famille : son épouse Marie, son fils Jean, sa mère (Mère-Grand), son frère Guillaume et les trois fils de ce dernier. Tous contemplent, depuis les hauteurs de Montmartre, le paysage de la ville.

Marie eut un léger cri d’admiration, montrant Paris du geste.

« Voyez donc ! Voyez donc ! Paris tout en or, Paris couvert de sa moisson d’or ! »

Chacun s’exclama, car l’effet était vraiment d’une extraordinaire magnificence, cet effet que Pierre avait déjà remarqué, le soleil oblique noyant l’immensité de Paris d’une poussière d’or. Mais, cette fois, ce n’étaient plus les semailles, le chaos des toitures et des monuments tel qu’une brune terre de labour, défrichée par quelque charrue géante, le divin soleil jetant à poignées ses rayons, pareils à des grains d’or, dont les volées s’abattaient de toutes parts. Et ce n’était pas non plus la ville avec ses quartiers distincts, à l’est les quartiers du travail embrumés de fumées grises, au sud ceux des études d’une sérénité lointaine, à l’ouest les quartiers riches, larges et clairs, au centre les quartiers marchands, aux rues sombres. Il semblait qu’une même poussée de vie, qu’une même floraison avait recouvert la ville entière, l’harmonisant, n’en faisant qu’un même champ sans bornes, couvert de la même fécondité. Du blé, du blé partout, un infini de blé dont la houle d’or roulait d’un bout de l’horizon à l’autre. Et le soleil oblique baignait ainsi Paris entier d’un égal resplendissement, et c’était bien la moisson, après les semailles.

« Voyez donc ! Voyez donc ! reprit Marie, pas un coin qui ne porte sa gerbe, jusqu’aux plus humbles toitures qui sont fécondes, et partout la même richesse d’épis, comme s’il n’y avait plus là qu’une même terre, réconciliée et fraternelle… Ah ! mon Jean, mon petit Jean, regarde, regarde comme c’est beau ! »

Pierre, frémissant, était venu se serrer contre elle. Et Mère-Grand souriait, ainsi que Bertheroy1, à tout cet avenir qu’ils ne verraient pas ; tandis que, derrière Guillaume attendri, les trois grands fils, les trois colosses, restaient graves, en plein labeur et en plein espoir.

Alors, Marie, d’un beau geste d’enthousiasme, leva son enfant très haut, au bout de ses deux bras, l’offrit à Paris immense, le lui donna en auguste cadeau.

« Tiens ! Jean, tiens ! mon petit, c’est toi qui moissonneras tout ça et qui mettras la récolte en grange ! »

Émile Zola, Paris, livre cinquième, chapitre V, 1898.

1. Bertheroy est un ami de la famille Froment.

document c

Michel, le narrateur, tombe malade au cours de son voyage de noces en Algérie. Son épouse Marceline l’emmène profiter du grand air.

 

Marceline, cependant, qui voyait avec joie ma santé enfin revenir, commençait depuis quelques jours à me parler des merveilleux vergers de l’oasis. Elle aimait le grand air et la marche. La liberté que lui valait ma maladie lui permettait de longues courses dont elle revenait éblouie ; jusqu’alors elle n’en parlait guère, n’osant m’inciter à l’y suivre et craignant de me voir m’attrister au récit de plaisirs dont je n’aurais pu jouir déjà. Mais, à présent que j’allais mieux, elle comptait sur leur attrait pour achever de me remettre. Le goût que je reprenais à marcher et à regarder m’y portait. Et dès le lendemain nous sortîmes ensemble.Elle me précéda dans un chemin bizarre et tel que dans aucun pays je n’en vis jamais de pareil. Entre deux assez hauts murs de terre il circule comme indolemment ; les formes des jardins, que ces hauts murs limitent, l’inclinent à loisir ; il se courbe ou brise sa ligne ; dès l’entrée, un détour vous perd ; on ne sait plus ni d’où l’on vient, ni où l’on va. L’eau fidèle de la rivière suit le sentier, longe un des murs ; les murs sont faits avec la terre même de la route, celle de l’oasis entière, une argile rosâtre ou gris tendre, que l’eau rend un peu plus foncée, que le soleil ardent craquelle et qui durcit à la chaleur, mais qui mollit dès la première averse et forme alors un sol plastique où les pieds nus restent inscrits. – Par-dessus les murs, des palmiers. À notre approche, des tourterelles y volèrent. Marceline me regardait.J’oubliais ma fatigue et ma gêne. Je marchais dans une sorte d’extase, d’allégresse silencieuse, d’exaltation des sens et de la chair. À ce moment, des souffles légers s’élevèrent ; toutes les palmes s’agitèrent et nous vîmes les palmiers les plus hauts s’incliner ; – puis l’air entier redevint calme, et j’entendis distinctement, derrière le mur, un chant de flûte. – Une brèche au mur ; nous entrâmes.C’était un lieu plein d’ombre et de lumière ; tranquille, et qui semblait comme à l’abri du temps ; plein de silences et de frémissements, bruit léger de l’eau qui s’écoule, abreuve les palmiers, et d’arbre en arbre fuit, appel discret des tourterelles, chant de flûte dont un enfant jouait. Il gardait un troupeau de chèvres ; il était assis, presque nu, sur le tronc d’un palmier abattu ; il ne se troubla pas à notre approche, ne s’enfuit pas, ne cessa qu’un instant de jouer.

 

André Gide, L’Immoraliste, © Mercure de France, 1902.

document d

Dans les Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar fait revivre le personnage historique d’Hadrien, empereur de Rome au iie siècle, en rédigeant, à la première personne, les mémoires fictifs qu’il aurait pu écrire. Dans cet extrait, Hadrien se remémore une nuit qu’il a passée à la belle étoile dans le désert de Syrie.

Une fois dans ma vie, j’ai fait plus : j’ai offert aux constellations le sacrifice d’une nuit tout entière. Ce fut après ma visite à Osroès1, durant la traversée du désert syrien. Couché sur le dos, les yeux bien ouverts, abandonnant pour quelques heures tout souci humain, je me suis livré du soir à l’aube à ce monde de flamme et de cristal. Ce fut le plus beau de mes voyages. Le grand astre de la constellation de la Lyre2, étoile polaire3 des hommes qui vivront quand depuis quelques dizaines de milliers d’années nous ne serons plus, resplendissait sur ma tête. Les Gémeaux luisaient faiblement dans les dernières lueurs du couchant ; le Serpent précédait le Sagittaire ; l’Aigle montait vers le zénith, toutes ailes ouvertes, et à ses pieds cette constellation non désignée encore par les astronomes, et à laquelle j’ai donné depuis le plus cher des noms4. La nuit, jamais tout à fait aussi complète que le croient ceux qui vivent et qui dorment dans les chambres, se fit plus obscure, puis plus claire. Les feux, qu’on avait laissé brûler pour effrayer les chacals, s’éteignirent ; ce tas de charbons ardents me rappela mon grand-père debout dans sa vigne, et ses prophéties devenues désormais présent5, et bientôt passé. J’ai essayé de m’unir au divin sous bien des formes ; j’ai connu plus d’une extase ; il en est d’atroces ; et d’autres d’une bouleversante douceur. Celle de la nuit syrienne fut étrangement lucide. Elle inscrivit en moi les mouvements célestes avec une précision à laquelle aucune observation partielle ne m’aurait jamais permis d’atteindre.

Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, troisième partie, © Éditions Gallimard 1951.

1. Osroès est le chef de l’Empire parthe, voisin et rival de l’Empire romain, à qui Hadrien vient de rendre une visite officielle.

2. La Lyre, les Gémeaux, le Serpent, le Sagittaire et l’Aigle sont des constellations.

3. Hadrien fait allusion au pôle nord céleste, dont la position exacte change lentement avec les siècles.

4. Plusieurs années après cette nuit syrienne, Hadrien nommera cette constellation du nom de son amant : Antinoüs.

5. Son grand-père avait prédit à Hadrien qu’il serait empereur.

Les clés du sujet

Comprendre la question

Dégagez d’abord les sentiments éprouvés par les personnages.

Partez des mots affectifs (désignant des sentiments).

Ne vous bornez pas à nommer les sentiments mais indiquez comment les auteurs les traduisent par les faits d’écriture (images, champs lexicaux, rythme des phrases…). Cherchez les faits d’écriture qui soulignent que ces sentiments sont positifs.

Établissez des correspondances entre la description des lieux (nature, désignation, éléments mentionnés…) et les sentiments des personnages.

Cherchez aussi ce qui révèle indirectement les sentiments des personnages (attitudes et comportements).

Repérez les ressemblances, mais aussi les différences, les particularités des sentiments de chacun de ces personnages. Pour cela, relevez et comparez les expressions qui traduisent les réactions des personnages.

Construire la réponse

Structurez votre réponse : encadrez-la d’une introduction et d’une brève conclusion.

Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des textes du corpus.