Textes de T. Gautier, Verlaine, Apollinaire, P. Eluard

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens
Type : Question sur le corpus | Année : 2016 | Académie : Polynésie française

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Polynésie française • Juin 2016

Écriture poétique et quête du sens • 6 points

Sujets douloureux

Questions

Documents

A – Théophile Gautier, « Absence », La Comédie de la mort, 1838.

B – Paul Verlaine, La Bonne Chanson, X, 1870.

C – Guillaume Apollinaire, « Faction », lettre du 25 mars 1915, Lettres à Lou (publ. 1955).

D – Paul Éluard, « Notre vie », Le temps déborde, 1947.

1. À quelles formes d’absence les poètes sont-ils confrontés ? (3 points)

2. Comment l’absence de l’être aimé est-elle évoquée dans les différents poèmes ? (3 points)

document A Absence

Reviens, reviens, ma bien-aimée !

Comme une fleur loin du soleil,

La fleur de ma vie est fermée

Loin de ton sourire vermeil.

Entre nos cœurs tant de distance !

Tant d’espace entre nos baisers !

Ô sort amer ! Ô dure absence !

Ô grands désirs inapaisés !

D’ici là-bas, que de campagnes,

Que de villes et de hameaux,

Que de vallons et de montagnes,

À lasser le pied des chevaux !

Au pays qui me prend ma belle,

Hélas ! Si je pouvais aller ;

Et si mon corps avait une aile

Comme mon âme pour voler !

Par-dessus les vertes collines,

Les montagnes au front d’azur,

Les champs rayés et les ravines,

J’irais d’un vol rapide et sûr.

Le corps ne suit pas la pensée ;

Pour moi, mon âme va tout droit,

Comme une colombe blessée,

S’abattre au rebord de son toit.

Descends dans sa gorge divine,

Blonde et fauve comme de l’or,

Douce comme un duvet d’hermine,

Sa gorge, mon royal trésor ;

Et dis, mon âme, à cette belle :

« Tu sais bien qu’il compte les jours,

Ô ma colombe ! À tire d’aile

Retourne au nid de nos amours. »

Théophile Gautier, « Absence », La Comédie de la mort, 1838.

document B La Bonne Chanson

Les poèmes du recueil La Bonne chanson évoquent la liaison de Verlaine avec Mathilde Mauté de Fleurville, qu’il épousera. Il s’agit ici du poème X du recueil.

X

Quinze longs jours encore et plus de six semaines

Déjà ! Certes, parmi les angoisses humaines

La plus dolente1 angoisse est celle d’être loin.

On s’écrit, on se dit comme on s’aime ; on a soin

D’évoquer chaque jour la voix, les yeux, le geste

De l’être en qui l’on mit son bonheur, et l’on reste

Des heures à causer tout seul avec l’absent.

Mais tout ce que l’on pense et tout ce que l’on sent

Et tout ce dont on parle avec l’absent, persiste

À demeurer blafard et fidèlement triste.

Oh ! l’absence ! le moins clément2 de tous les maux !

Se consoler avec des phrases et des mots,

Puiser dans l’infini morose des pensées

De quoi vous rafraîchir, espérances lassées,

Et n’en rien remonter que de fade et d’amer !

Puis voici, pénétrant et froid comme le fer,

Plus rapide que les oiseaux et que les balles

Et que le vent du sud en mer et ses rafales

Et portant sur sa pointe aiguë un fin poison,

Voici venir, pareil aux flèches, le soupçon

Décoché par le Doute impur et lamentable.

Est-ce bien vrai ? tandis qu’accoudé sur ma table

Je lis sa lettre avec des larmes dans les yeux,

Sa lettre, où s’étale un aveu délicieux,

N’est-elle pas alors distraite en d’autres choses ?

Qui sait ? Pendant qu’ici pour moi lents et moroses

Coulent les jours, ainsi qu’un fleuve au bord flétri,

Peut-être que sa lèvre innocente a souri ?

Peut-être qu’elle est très joyeuse et qu’elle oublie ?

Et je relis sa lettre avec mélancolie.

Paul Verlaine, La Bonne Chanson, X, 1870.

1. Dolente : douloureuse. 2. Clément : indulgent.

document C Faction

Guillaume Apollinaire s’engage comme soldat en août 1914. La même année, il a rencontré Louise de Coligny-Châtillon, qu’il surnomme Lou. Il entretient avec elle une correspondance jusqu’en 1915. L’œuvre est publiée en 1955.

[Nîmes, le] 25 mars 1915.

Pris garde hier, c’est pourquoi ai écrit peu.

En reviens ce soir huit heures.

Si moi, je n’avais pas ma permission, télégraphierais au Terminus de Marseille au nom Coligny.

Le Terminus est à la gare même.

Faction

Je pense à toi, ma Lou, pendant la faction1

J’ai ton regard là-haut en clignements d’étoiles

Tout le ciel, c’est ton corps, chère conception

De mon désir majeur qu’attisent les rafales

Autour de ce soldat en méditation

Amour, vous ne savez ce que c’est que l’absence

Et vous ne savez pas que l’on s’en sent mourir.

Chaque heure infiniment augmente la souffrance.

Et quand le jour finit on commence à souffrir

Et quand la nuit revient la peine recommence

J’espère dans le Souvenir, ô mon Amour

Il rajeunit, il embellit, lorsqu’il s’efface.

Vous vieillirez, Amour, vous vieillirez un jour.

Le Souvenir au loin sonne du cor de chasse

Ô lente, lente nuit, ô mon fusil si lourd

Gui.

Guillaume Apollinaire, « Faction », lettre du 25 mars 1915, in Lettres à Lou © Éditions Gallimard, www.gallimard.fr

1. Pendant la faction : pendant que je monte la garde.

document D Notre vie

Paul Éluard compose ce poème alors que son épouse, Nusch, vient de mourir brutalement.

Notre vie tu l’as faite elle est ensevelie

Aurore d’une ville un beau matin de mai

Sur laquelle la terre a refermé son poing

Aurore en moi dix-sept années toujours plus claires

Et la mort entre en moi comme dans un moulin

Notre vie disais-tu si contente de vivre

Et de donner la vie à ce que nous aimions

Mais la mort a rompu l’équilibre du temps

La mort qui vient la mort qui va la mort vécue

La mort visible boit et mange à mes dépens

Morte visible Nusch invisible et plus dure

Que la faim et la soif à mon corps épuisé

Masque de neige sur la terre et sous la terre

Source des larmes dans la nuit masque d’aveugle

Mon passé se dissout je fais place au silence.

Paul Éluard, « Notre vie », Le temps déborde, 1947.

Les clés du sujet

Question 1

« forme d’absence » signifie qu’il faut identifier qui est l’absent(e), il (elle) se trouve, quels liens l’unissent au poète.

Vous devez appuyer votre réponse sur les expressions des textes qui vous permettent de répondre.

Ne juxtaposez pas l’analyse des poèmes, mais essayez de trouver des points communs entre les textes, puis de grouper ceux qui se ressemblent, c’est-à-dire où la forme d’absence est presque identique.

Faites une brève phrase de conclusion qui confronte synthétiquement les textes.

Question 2

« Comment » est vague. Il faut préciser le sens de cet adverbe interrogatif. Il signifie :

d’une part quels sentiments du poète se dégagent du poème et sur quel ton (registre) il les exprime ;

d’autre part à quels moyens littéraires (procédés de style) il recourt pour évoquer l’absence. Les poèmes étant en vers, quelques remarques de versification sont nécessaires.

Appuyez toutes vos remarques par des références précises aux textes.

> Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

> La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Question 1

[Présentation du corpus] La poésie est un genre propice à l’expression des sentiments personnels, notamment l’amour, heureux ou malheureux. L’écriture sert d’exutoire à la douleur causée par l’absence de l’être aimé. Au xixe siècle, le romantique Gautier intitule « Absence » l’un de ses poèmes du recueil La Comédie de la mort et le symboliste Verlaine dit son « angoisse » de « l’absence » de sa future femme dans le poème X de La Bonne chanson. Au xxe siècle, Apollinaire, en garnison, envoie une lettre-poème (« Faction ») à Lou, sa maîtresse, et Éluard adresse le poème « Notre vie » à sa femme Nusch. [Problématique] La forme d’absence à laquelle les poètes sont confrontés, malgré des ressemblances, diffère sur certains points.

1. L’absence d’une femme aimée, physiquement séparée du poète

Les quatre poètes évoquent tous une femme aimée, physiquement éloignée d’eux : Gautier est « loin de » sa « bien-aimée » ; « l’angoisse » de Verlaine est « d’être loin » de Mathilde ; Apollinaire voit le regard de « sa » Lou « là-haut » dans « le ciel » ; « Nusch » est « invisible » pour Éluard.

Chez Gautier, Verlaine et Apollinaire, c’est l’éloignement géographique qui sépare les amants. Cependant, les raisons et les modalités de cette séparation sont différentes : la « belle » de Gautier est partie en voyage dans un « pays » qui la lui « prend » ; de même, Verlaine reste « ici » tandis que Mathilde est partie « loin ». à l’inverse, Apollinaire, soldat en « faction », a dû s’éloigner de Lou venue lui rendre visite puis repartie à Paris.

2. Absence temporaire, absence définitive…

Pour Gautier, Verlaine et Apollinaire, il s’agit de l’absence temporaire d’une femme vivante et ils espèrent que la douleur qu’ils ressentent aura une fin. Leurs poèmes maintiennent le lien entre eux et la femme aimée.

Éluard, au contraire, est confronté à l’absence définitive causée par la « mort » (dont le champ lexical domine le poème). Nusch est « ­ensevelie », « invisible », « sous la terre ». Le poète ne peut alors que faire « place au silence ».

[Conclusion/Transition] La différence entre les formes d’absence auxquelles se trouvent confrontés les poètes explique la variété des tons et des registres auxquels ils recourent.

Question 2

1. Les différentes nuances du lyrisme

Remarque

Il est inutile de présenter à nouveau le corpus mais essayez de ménager une transition entre les deux questions.

Le ton et les moyens littéraires pour évoquer l’absence de l’aimée relèvent tous du lyrisme : exclamations et interjections (« Ô », « Hélas ! », Gautier), questions rhétoriques (« est-ce bien vrai ? », Verlaine), répétitions de structures syntaxiques ou de mots, vocabulaire affectif. Cependant le lyrisme est teinté de nuances différentes.

Gautier donne à son poème un lyrisme enthousiaste, exempt de douleur, servi par la brièveté des octosyllabes. Verlaine et Apollinaire adoptent le ton de l’élégie dont l’alexandrin, plus lent, et les enjambements rendent la douleur sourde : Verlaine est inquiet (« angoisse », deux fois) et mélancolique, Apollinaire exhale sa « souffrance » sur un ton doux et nostalgique.

Le poème d’Éluard tourne au tragique existentiel : l’alexandrin, les enjambements, l’absence de ponctuation reproduisent la marche inexorable du destin ; du combat entre la « vie » et la « mort », celle-ci sort victorieuse et le « silence » clôt le poème.

2. Une absence relative

Gautier évoque physiquement le « corps » de la femme aimée : il mentionne son « sourire », sa « gorge divine, Blonde et fauve/ Douce comme un duvet d’hermine ». Apollinaire aussi redonne présence à Lou mais de façon plus allusive : son évocation est comme embrumée par la pensée de l’avenir ; il la rejoint par les mots et non par un vrai déplacement comme Gautier.

Chez Verlaine, Mathilde n’est présente que par sa lettre plusieurs fois relue : son « sourire » ou sa « lèvre » sont en effet tournés vers un autre que le poète.

Enfin, Éluard évoque bien le « corps » de Nush mais comme mort (« masque de neige / masque d’aveugle »).

3. Le recours au dialogue pour pallier l’absence

Gautier encadre son poème par une adresse directe à la femme aimée (« Reviens… ») et, à la fin, sa propre « âme » devenue « colombe » messagère (« Et dis […] à cette belle »). Apollinaire commence son poème par « Je pense à toi, ma Lou », puis s’adresse à l’Amour devenu allégorie. Éluard, par les indices personnels de la 1re personne du pluriel (« Notre… ») s’associe à Nusch qu’il apostrophe dans la 3e strophe (« Morte visible Nusch »).

Seul Verlaine ne parvient pas à instaurer de dialogue : pas de « nous », mais un « on » impersonnel (v. 4) et le recours à la 3e personne, personne de l’absence (v. 29).

4. La position du poète face à l’absence

Gautier se présente comme plein de dynamisme et d’allant, prêt à tout pour rejoindre sa « belle ». Apollinaire, lui, rejoint Lou de façon humoristique en faisant précéder son poème d’un télégramme. Éluard rejoint Nusch en pensée et se sent déjà mort comme elle (« mon corps épuisé » et l’oxymore « la mort vécue »).

Verlaine, lui, centre son poème sur lui-même (v. 26), s’apitoyant sur sa « mélancolie » et ses « maux ».

[Conclusion] Malgré les différences dans l’évocation de l’absence, pour ces quatre poètes l’écriture est un moyen d’alléger le vide qu’elle crée et de faire partager leurs sentiments.